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Full text of "Histoire du siècle de Périclès"

vu 



HISTOIRE 



DU 



SIÈCLE DE PÉRICLES 



Tome I 



TYPOGRAPHIE KIRHIN DIDOT. — MESNIL (EURE). 



HISTOIRE 



DU 



SIÈCLE DE PÉRICLÈS 



PAR M.-E. FILLEUL 



Ncc mngis id nunc est, nec erit mix, quani 
fuit ante. 

(LucufccE, de \ attira rerum.) 



TOME PREMIER 



PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET O 

IMPRIMEURS DE L'iNSTITUT, RUE JACOB, 50 

1873 



BiBLIOTHECA 
£ttavionii« 



<x39ôô?> 00/347797 1 



Vf 

/S/3 
/ 



De tous les siècles qui ont précédé celui où nous 
vivons, le cinquième siècle avant Jésus-Christ, que 
l'histoire a nommé le siècle de Périclès, est le plus 
fameux certainement, et pourtant il n'est qu'impar- 
faitement connu. Le seul des historiens contempo- 
rainsqui nous soit resté, Thucydide, l'a peint fidè- 
lement, il est vrai, mais en partie seulement el 
presque exclusivement sous un seul de ses aspects 
multiples. Il n'a pas prétendu écrire l'histoire de 
son temps, mais l'histoire de la guerre du Pélopon- 
nèse, qu'il n'a pas même finie. Depuis lors les an- 
ciens et les modernes ont cherché à compléter son 
récit; les uns avaient entre leurs mains de précieux 
documents, mais leurs ouvrages sont perdus, et les 
autres n'ont d'aide que l'étude de plus en plus atten- 
tive des rares monuments conservés. 



— ij — 

Quelques-uns d'entre eux se sont illustrés de nos 
jours par de grands et beaux travaux; et cependant, 
à mon sens, il reste de nombreuses erreurs à re- 
dresser, beaucoup de lacunes à remplir. C'est ce qui 
m'a porté à entreprendre cet ouvrage. Après avoir 
passé de longues années à étudier les restes de l'an- 
tiquité grecque épargnés par les âges, pour en tirer 
tout ce qui pouvait servir à mon œuvre, je viens au- 
jourd'hui, à mon tour, tenter de reconstituer dans 
son entier et exactement le tableau de cette grande 
époque qui comprend, depuis sa virilité jusqu'à sa 
décrépitude, la vie de ce peuple illustre, plus grand 
sur son petit coin de terre que tant d'autres sur des 
continents entiers, et auquel le monde doit, dans les 
lettres, les arts, la philosophie et la politique, des 
modèles non surpassés. 

Si je suis entré dans les petits détails des mœurs 
et de la vie privée, c'est moins pour satisfaire les 
artistes et les curieux que parce qu'ils expliquent 
la plupart de ces grands événements d'où ressor- 
tent les enseignements qui font l'utilité et la dignité 
de l'histoire. Nulle plus que celle d'Athènes n'est 
semblable à la nôtre. L'espoir de contribuer à l'é- 
ducation politique de mon pays stimulait mon tra- 
vail. Depuis, d'immenses désastres ont frappé la 
France, et nos malheurs semblent ne nous avoir rien 



— j'j 

appris; comment espérer que les malheurs d'autrui 
nous apprennent quelque chose? 

J'offre cependant au lecteur ce récit fidèle; c'est 
à lui d'en juger. Mais, soit qu'il conclue avec les fa- 
talistes que, dans les desseins de la providence, la ci- 
vilisation doit succéder à la barbarie et la barbarie à 
la civilisation comme le jour à la nuit; soit qu'il ait 
foi dans l'avenir et croie que plus les causes premiè- 
res des catastrophes humaines seront connues, plus 
il deviendra possible de les éviter; il ne retrouvera 
pas sans intérêt, je l'espère, dans ce siècle reculé, 
les mêmes événements qui ont éprouvé le nôtre, les 
mêmes idées qui nous agitent encore et dont l'ex- 
pression dans notre langue semble être la traduc- 
tion mot pour mot de l'expression grecque. Cette 
similitude lui semblera d'autant plus remarquable 
que nous aurons à constater des différences plus 
grandes entre les éléments dont se formèrent les 
sociétés antiques et ceux qui composent les socié- 
tés modernes. Bien que les unes et les autres soient 
entièrement dissemblables par leurs constitutions, 
leurs organisations, le climat, la race, le nombre de 
leurs membres, ellesensontcependant toutes venues 
au même point. Alors comme maintenant l'envie, 
l'orgueil, l'égoïsme et l'ignorance des uns, exploi- 
tés par l'ambition des autres, ont enfanté ces révo- 



IV — 



lutions où périssent tous les sentiments élevés et 
justes qui sont l'âme et la vie des nations. Les insti- 
tutions diffèrent; mais les hommes sont les mê- 



mes! 



Beaucoup de lecteurs seront surpris, désagréablement peut-être, de 
trouver dans ce livre les noms propres grecs écrits suivant l'orthogra- 
phe grecque. Je n'ai fait que suivre l'usage adopté dans ces dernières 
années par les philologues et historiens allemands, anglais et même 
français, mais ceux-ci encore en petit nombre. Cette innovation était 
nécessaire pour les noms des dieux; car les dieux grecs ne doivent 
pas être confondus avec les dieux latins. Pour les hommes , la né- 
cessité était moindre. M. Grote , lui-même, a été intimidé devant les 
noms des auteurs trop connus et leur a laissé leur forme latine, 
tout en rendant leur forme grecque aux noms des hommes politiques 
et des guerriers, ce qui, à mon avis, produit une disparate choquante. 
Je l'ai imité, cependant; mais je me suis refusé à donner aux villes 
leur nom grec ancien. Elles existent encore, et il n'y a pas de raison 
pour les nommer autrement que nous ne faisons aujourd'hui. 



HISTOIRE 



DU 



SIECLE DE PÉRICLES. 



CHAPITRE PREMIER. 



Formation de la société athénienne. — Origine et théorie des religions helléni- 
ques. — Les chefs religieux, maîtres absolus. —Réformes deSolon. — Les 
propriétaires fonciers seuls électeurs et éligibles. — Le jury institué. — Les 
redevances seigneuriales (obrock) abolies. — Réformes de Clislhène. — La 
phylé et le dème, divisions politiques substituées à la phratrie et au génos , 
divisions religieuses. 



Avant de décrire les phases diverses des révolutions 
d'Athènes, nous chercherons quels étaient les éléments de 
la société athénienne, son origine, son état exact au mo- 
ment où doit commencer notre récit. Il est donc indis- 
pensable d'en étudier d'abord la religion ; c'est là seule- 
ment que nous trouverons la véritable base de tout 
édifice social de l'antiquité. 

Celui qui aborde pour la première fois l'étude de la 
mythologie s'étonne de l'infinie quantité des dieux et des 
déesses, de la contradiction permanente des légendes, 
de leur absurdité , de leur immoralité; et il n'entrevoit 

PÉRICLÈS. — T. I. 1 



2 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

pas qu'il puisse y avoir au fond de toute cette confusion 
une base pour la croyance d'hommes sensés. En persis- 
tant cependant il ne tarde pas à reconnaître qu'il a sous 
les yeux, non pas une religion, mais des milliers de re- 
ligions qu'il faudrait séparer pour les comprendre, et 
même que chacune de ces religions, comme le constate 
Eusèbe, évêque de Césarée ', se divise en trois religions : 
la religion des poètes, la mythologie qui leur est aban- 
donnée, dont ils peuvent faire ce qu'ils veulent, ce dont 
ils ont abusé au point que Platon les bannit de sa répu- 
blique , jugeant qu'ils ont « mille fois mérité la mort 
« pour avoir indignement diffamé les dieux », — la re- 
ligion des philosophes qui explique les légendes par le 
symbolisme, moins volontiers tolérée, vraie sur beaucoup 
de points, mais dont ils ont abusé aussi, les néoplatoni- 
ciens surtout, au point de transformer en principes cos- 
mogoniques un grand nombre de héros anciens qui ont 
existé réellement et en allégories des événements qui 
ont eu lieu, — enfin la religion de l'État, celle à laquelle 
nul ne peut toucher sans s'exposer à la mort et dont la loi 
a dit : « Ne remuez pas ce qui ne doit pas être remué 2 . » 
Laissant de côté les vaines légendes des poètes, ne 
prenant aux philosophes physiologistes que ce qui est 
simple et vrai, nous allons embrasser d'un même coup 
d'œil toutes ces religions d'État. Bien qu'elles soient aussi 
nombreuses que les cités où elles régnaient , elles n'ont 
toutes qu'une seule et même théorie. C'est cette théorie 
qu'il faut pénétrer, parce qu'elle explique facilement tous 



1 Prép. évangèl., 1. IV,ch. i. 

2 M^i xivîTv ta &x{vv]ta, ibid. 



CHAPITRE PREMIER. 3 

les cas particuliers et surtout la constitution primitive 
des sociétés anciennes. 

Les Grecs et Hérodote le premier, frappés par d'évi- 
dentes analogies de doctrines et de rites, attribuaient aux 
Égyptiens et aux Phéniciens l'origine de leurs institutions 
religieuses ; la science moderne affirme qu'ils les tenaient 
des Aryens, leurs pères et les nôtres, et les avaient ap- 
portés des bords de l'Oxus, berceau de leur race. La lec- 
ture des Védas confirme cette opinion en nous décou- 
vrant la source principale de la mythologie grecque; 
mais elle laisse subsister, en la faisant ressortir encore, 
la complète similitude des religions de la race aryenne 
avec celles de tous les autres peuples de l'antiquité et 
en particulier des Hébreux. En effet pour quiconque vou- 
dra rechercher dans les livres de la Bible les détails du 
culte, les rites des sacrifices, et les comparer à ceux des 
Grecs comme à ceux des autres nations anciennes, il 
sera certain que le hasard seul n'a pu produire une telle 
identité et que toutes ces religions proviennent d'une re- 
ligion mère, celle que les Juifs affirment, à bon droit, 
avoir plus que tout autre peuple conservée dans sa pureté 
primitive '. Jetons donc un regard sur quelques-uns des 
usages religieux du paganisme. Nous verrons aisément 
comment il se rattache à cette religion du genre humain 
et par où il s'en est séparé. 

Aussitôt qu'un Grec ou un Romain avait rendu le der- 
nier soupir, le plus proche des parents présents 2 fermait 



1 Voir la note I, à la fin du volume. 

2 Homère, passim. — Euripid., Phœniss. — Id., Hccube. 



4 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

sa bouche et abaissait pieusement ses paupières : le re- 
gard d'un mort ne devait pas rencontrer celui d'un 
vivant \ On l'appelait trois fois par son nom, puis les 
femmes de la famille, son épouse, sa mère, ses sœurs, 
lavaient soigneusement son corps avec de l'eau assez 
chaude pour le ranimer si tout sentiment n'était pas 
éteint 2 et l'enduisaient de parfums plus ou moins coû- 
teux suivant la richesse de la famille. L'exposition avait 
lieu ensuite, soit dans la maison du mort, soit dans 
celle de l'héritier si celui-ci l'aimait mieux 3 . Enveloppé 
d'un blanc linceul*, recouvert d'un manteau d'étoffe 
précieuse, la bouche pleine d'aromates, les joues soute- 
nues artificiellement et fardées, les cheveux lissés, la tête 
ceinte d'une couronne de fleurs ou de feuilles d'olivier, 
le défunt était exposé les pieds tournés du côté de la rue 
sur un lit élevé à l'entrée de la maison, sous le prothy- 
rium , dont le sol était jonché de fleurs ainsi que le lit 
funèbre. En dehors de la porte étaient suspendues des 
branches de cyprès et des mèches de cheveux coupés 
pour annoncer de loin la présence de la mort et préve- 
nir ceux qui pouvaient avoir quelque devoir religieux à 
remplir de ne point entrer dans la maison funestée*. De- 
venus impurs, l'accès des autels leur eût été interdit. Sur 
le seuil était posé un grand vase de terre cuite plein 
d'eau lustrale dont s'aspergeaient pour se purifier en 

1 Pline (nefas). — Frcq. apudauct. 

2 Euripid., Phœniss., — et freq. 

3 Isôe, Lysias, passim. 

4 Blanc souvent brodé d'or chez les Grecs anciens (Homère), — de pourpre 
chez les Spartiates et les Romains qui avaient exercé des magistratures curules. 
Les aulres Romains et Italiens étaient couverts de leur loge. 

5 Funestata. Servius, in jEneidos\. IV, p. 258. 



CHAPITRE PREMIER. 5 

entrant et en sortant ceux qui venaient rendre leurs de- 
voirs au défunt*. Car les parents et les amis venaient le 
visiter et lui adresser à lui-même et aux assistants des 
discours sur son mérite et les regrets causés par sa 
perte 2 . Au temps d'Homère cette exposition durait dix 
jours, plus tard nous en trouvons qui ne durent que trois 
jours. 

Au jour fixé pour les obsèques, avant le lever du so- 
leil, afin de ne rencontrer ni prêtres ni magistrats, le 
convoi se mettait en marche pour se rendre hors de la 
ville au lieu de la sépulture. Des esclaves portant des 
torches précédaient la marche ; puis venaient les tymbauli 3 
soufflant dans des trompes et dans des flûtes énormes 
dont les sons sourds et lugubres contrastaient avec les 
voix aiguës des pleureuses de profession louées pour la 
circonstance, qui chantaient sur le mode lydien les nœ- 
nix !t , chants de douleur adaptés tant bien que mal à tous 
les morts. Lephérétron venait ensuite, lit soigneusement 
orné sur lequel était couché le mort porté sur les épaules 
de ses plus proches parents. Ceux-ci chez les Romains 
avaient la tête voilée comme pour un sacrifice ainsi que 
les hommes qui suivaient le cortège. Chez les Grecs, ils 
avaient la tête rasée jusqu'à la peau 5 . Les femmes avaient 
la tête nue contre l'usage ordinaire; leurs cheveux tom- 
bant dans toute leur longueur et couverts de cendre leur 
servaient de voile. Tous étaient vêtus de noir en signe 



1 Homère, 1. XXIV. — Isée, passim. 

2 Id., id. 

3 Tû[xêauXot. 
'' Nyivi'oci. 

5 Xénoph., Hellenic, 1. 1, ch. vu, § 5. 



6 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

de deuil \ A Athènes, à l'exception de quelques vieilles 
femmes, toutes les autres étaient proches parentes du 
mort, car une loi de Solon défendait aux femmes âgées 
de moins de soixante ans de suivre le convoi d'un ami 
ou d'un parent éloigné. Elles poussaient des cris lamen- 
tables , s'arrachaient les cheveux , se frappaient la poi- 
trine, s'égratignaient la figure avec les ongles, et, avant 
que cela fût défendu par les lois, elles entamaient si 
profondément la chair de leurs joues et de leur gorge 
qu'elles étaient couvertes de sang et restaient défigurées 
pour toujours. Si quelqu'une, comme l'Hélène d'Euri- 
pide, voulait ménager un peu sa beauté, les autres le lui 
reprochaient amèrement comme une action honteuse. A 
leur suite venait la foule des amis, des affranchis, des 
esclaves , donnant les signes du plus violent désespoir. 
Lorsque le cortège était arrivé devant le bûcher, pyra- 
mide de bois brut masqué par des branches de cyprès 
entrelacées et des cyprès entiers qui devaient en brûlant 
modifier par leur fumée aromatique l'horrible odeur des 
chairs carbonisées , le corps y était posé avec le phéré- 
tron, on rouvrait les yeux 2 du mort et les plus proches 
parents mettaient le feu en détournant la tête pour mon- 
trer qu'ils n'accomplissaient ce devoir qu'à regret 3 . — 
C'était le moment des offrandes. Dans les temps hé- 
roïques on avait égorgé et jeté sur le bûcher des prison- 
niers de guerre , des captives , des esclaves achetés à 



1 La femme et les enfants devaient garder ces vêtements noirs pendant un 
an, les autres plus ou moins longtemps suivant le degré de parenté. 

2 Pline. 

" { Servius, in sEncid. 1. VI. 



CHAPITRE PREMIER. 7 

cette intention, des chevaux, des bœufs, des chiens; on 
avait brûlé à profusion les plus riches étoffes, des bi- 
joux, des armes. Ainsi, suivant Homère, douze jeunes 
Troyens avaient été tués et brûlés sur le tombeau de Pa- 
trocle. Polyxène, fille d'Hécube, avait été immolée sur la 
tombe d'Achille, et plus tard le tyran de Corinthe , Pé- 
riandre , avait fait brûler sur le tombeau de sa femme 
les vêtements de toutes les dames de cette cité \ 

Avec ces offrandes on répandait à grands flots sur la 
flamme les parfums les plus rares et les plus coûteux : 
le nard, la myrrhe, l'amomum, luxe fort utile à l'odo- 
rat des assistants qui devaient rester à chanter ou à en- 
tendre chanter les namiœ jusqu'à ce que la crémation 
fût complète. La flamme tombée, on éteignait avec du 
vin le reste du feu; les parents du mort, après avoir 
trempé leurs mains dans l'eau lustrale, saluaient les restes 
calcinés en les félicitant de leur avènement à la divi- 
nité 2 , jetaient dessus quelques grains de terre, puis re- 
cueillaient les os blanchis 3 et les cendres qui les entou- 
raient, les arrosaient de vin d'abord, puis de lait, lais- 
saient égoutter un instant sur un linge et les déposaient 
dans une -urne de terre, de bronze, d'argent ou d'or. 

La cérémonie était accomplie; le chef de la famille 
purifiait l'assistance en l'aspergeant trois fois '' avec un 
rameau trempé dans l'eau lustrale, et l'on rentrait à la 
maison mortuaire, où était préparé un repas funèbre 



1 Diog. Laert., Périandre. 

2 Plularque, Quest. rom., 14. 

3 Homère, IL, 1. XXIV. 

4 Sdidas, Schol. d'Ansloph., IS'ub. 



8 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

auquel les parents et les amis prenaient part. Un d'entre 
eux prononçait l'éloge du défunt. 

A partir de ce moment commençait le culte du mort. 
Neuf jours après avaient lieu les ennata \ La famille se 
rendait au tombeau , vaste amas de terre recouvrant une 
chambre où étaient déposées les urnes cinéraires des an- 
cêtres et qui était surmonté d'un cippe en pierre gravée 
et sculptée où se lisaient les noms des morts et l'énu- 
mération de leurs vertus. On couvrait ce tombeau de 
fleurs et de couronnes , de bandelettes de laine , de mè- 
ches de cheveux 2 ; on répandait, dans des fossettes creu- 
sées à cet usage , du lait , du vin , de l'huile; on déposait 
des aliments; on immolait des victimes dont on faisait en- 
tièrement brûler la chair. C'était là le repas du mort; 
nul vivant ne devait y toucher ; mais ce sacrifice était 
accompagné d'un festin auquel prenait part toute la fa- 
mille qui rentrait ensuite à la maison où une dernière cé- 
rémonie avait lieu : la purification. On purifiait la mai- 
son d'abord avec du soufre pur 3 , puis en l'aspergeant 
avec de l'eau lustrale, eau pure mêlée de quelques grains 
de sel, prise dans un vase couronné de feuillage 4 . On 
immolait ensuite un porc à Zeus et la maison cessait d'ê- 
tre (( fîmes lée ». 

La même cérémonie se renouvelait chaque" année plu- 
sieurs fois. D'abord en un jour commun à tous, jour des 
morts, le dernier du mois d'Anthestérion, jour lugubre 



1 'Ewata. 

2 Eschyle, Choéphores. 

3 Kaôapy 6eiw, Théocrite, Idylle 24. 
H 0aX)Ù>, id. 



CHAPITRE PREMIER. 9 

où tous sacrifiaient en même temps chacun sur les tombes 
des siens et ensuite aux divers anniversaires particuliers 
à chaque famille; rien n'en arrêtait plus l'accomplisse- 
ment périodique que la ruine et la destruction totale 
de la race. Loin de chercher à s'affranchir de ces hon- 
neurs rendus aux morts, les vivants les avaient tellement 
exagérés que Solon à Athènes, et à Rome les décemvirs, 
qui l'ont presque toujours copié , avaient cru devoir 
y mettre des bornes. Ainsi il fut défendu aux femmes 
de se raser entièrement la tête, de se mutiler; il ne 
fut plus permis d'immoler plus d'une brebis, jamais 
de bœufs; de brûler plus de trois manteaux, point de 
bijoux ; d'élever des monuments coûtant plus de trente 
journées d'ouvriers : voilà pourquoi , dit Cicéron ' , les 
tombeaux anciens du Céramique étaient si vastes et les 
modernes au contraire si modestes. 

Mais ce n'était pas à l'excès de la tendresse et de la 
douleur qu'il fallait attribuer ces manifestations; ce n'é- 
tait pas au désir de faire admirer sa sensibilité ou sa ma- 
gnificence; c'était à la nécessité de rendre propices les 
esprits , les mânes des morts 2 , de s'en faire des protec- 
teurs et non des ennemis redoutables. Nous venons de 
voir qu'à Rome les enfants suivaient le convoi de leur 
père la tête voilée comme pour sacrifier ; Plutarque 3 nous 
en dit la raison : c'est que, dans les rites romains, l'homme 
ne devait pas paraître tête nue devant les dieux. Plus 
loin nous les avons vus saluer les os qu'ils retrouvaient 

1 Cic, de Lcgibus. 

2 'lXâfjxeorôai voùv ou voov (poél.) placare, propitiare mânes, de (ilà), en sans- 
crit, «■ offrande, parole, hymne ». 
3 Quest. rom.,XlV. 



10 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dans la cendre pour les féliciter de leur avènement à la 
divinité. En effet, pour les enfants, le mort ou plutôt l'ê- 
tre immortel qui avait animé le corps du mort était un 
dieu : c'était leur créateur immédiat, le dernier anneau 
de la chaîne de dieux auxquels ils devaient l'existence. 
Car les anciens ne se figuraient point la création de 
l'homme comme ayant eu lieu autrement que par les 
voies ordinaires de la génération. Pour eux la terre avait 
engendré les dieux; les dieux avaient engendré les demi- 
dieux ; des demi-dieux étaient nés les héros et de ceux- 
ci les hommes 1 , chacun transmettant à celui qui naissait 
de lui le principe divin qui, après avoir animé et dirigé 
le corps humain, lui survit et, purifié par cette séparation, 
reprend possession de ses fonctions célestes. 

Eschyle dans les Choéphores 2 nous montre Electre sur la 
tombe d'Agamemnon, lui adressant une prière telle que 
le meilleur chrétien la pourrait adresser à Dieu, « mon 
père, dit-elle, donne-moi d'avoir le cœur pur ! » Et 
bien plus tard , au moment où le paganisme vaincu va 
céder la place au christianisme, le rhéteur Thémistius , 
dans une sorte d'oraison funèbre de son père, s'écrie en- 
core : « mon père ! toi qui étais naguère le meilleur des 
« hommes et qui es maintenant le meilleur des dieux 3 ! » 
— Ces deux exemples pris entre mille suffisent à prou- 
ver que le mort devenait bien réellement dieu et de la 
même nature que les autres dieux. Son action était sem- 
blable à la leur, son pouvoir analogue , bien que resserré 

1 Pindare (passim). 

2 Eschyle, Choéphores." 

3 Thémistius, Orat. 20. 



CHAPITRE PREMIER. Il 

dans de plus étroites limites, « Zeus , dit Jamblique ' , 
« étend sa puissance sur tous et pour tout, les autres 
« dieux sur tous mais pour certaines choses seulement, 
« les démons et les âmes sur certains individus et pour 
« certaines choses. » Ces dernières n'ont de pouvoir par 
elles-mêmes que dans leurs familles auxquelles elles sont 
liées par des devoirs et des besoins réciproques, car, par 
une superstition inexplicable et contraire à d'autres idées 
grecques, la position d'une âme dans l'autre monde dé- 
pendait en quelque sorte du culte qu'elle recevait dans 
celui-ci. Aussi, lorsque les devoirs de la famille envers elle 
n'étaient pas accomplis régulièrement , elle la frappait de 
tous les maux dont elle avait la disposition. Par contre, 
si elle recevait conformément aux rites les honneurs aux- 
quels elle avait droit, elle protégeait la famille, faisait 
prospérer ses entreprises , écartait d'elles les maladies , 
la défendait contre l'ennemi. De plus elle veillait sur la 
conduite de ses descendants, punissait les mauvaises ac- 
tions et récompensait les bonnes. Ainsi faisaient les autres 
dieux qui n'étaient autre chose que des ancêtres réels 
ou supposés et n'étaient adorés qu'à ce titre. 

De là les divisions et subdivisions primitives de toute 
société. Une maison (owcoç) honore son chef mort, nous 
venons de le voir, et ses ascendants ; mais ces ascendants 
n'ont pas laissé chacun un enfant unique ; souvent il y 
en a plusieurs qui se sont séparés et ont fondé des mai- 
sons nouvelles. La réunion de plusieurs maisons s'ap- 
pelle en grec yc'vo;, en latin gens, et honore son auteur 

1 Jamblique, de Mysteriis. 



12 SIÈCLE DE TÉRICLÈS. 

commun; c'est son héros éponyme; elle en tire son nom : 
on dit la gens des Alcméonides, des Butades, des Lyco- 
médiens. De même la réunion de plusieurs gentes forme 
une tribu, en grec <pparpia, dont l'auteur éponyme des- 
cend généralement du héros éponyme de la cité, toujours 
issu lui-même de quelque dieu ou déesse céleste et par 
conséquent de Zeus, père des dieux et des hommes. Car 
toute nation , tout peuple , tout pays , toute ville et tout 
village a son fondateur éponyme , ancêtre commun , et , 
contrairement à ce qui a lieu pour l'ancienne noblesse eu- 
ropéenne où la terre donne son nom et son titre à l'homme 
dont les aïeux sont censés l'avoir possédée dès les temps 
les plus reculés, chez les Grecs la terre prend avec ceux 
qui l'habitent le nom d'un héros antique qui passe pour l'a- 
voir occupée. Sans doute dans le monde antique la fraude 
n'était pas plus rare que dans le monde moderne, et si 
beaucoup de comtés et de marquisats n'ont jamais été 
que de simples métairies ou même n'ont jamais existé , 
beaucoup de prétendus fds de Zeus avaient été de leur 
vivant de très-minces personnages et de plus nombreux 
encore étaient tout à fait imaginaires. Quoi qu'il en soit, 
le système était admis , on suivait le conseil ironique de 
Platon ' : « Pour tous ces dieux-là, ceux qui en parlent 
sont leurs descendants ; qui peut savoir mieux qu'eux 
l'histoire de leur famille ? Croyons donc ces fds des dieux, 
puisque la loi l'ordonne. » Et les aïeux de chacun 
étaient sans conteste acceptés pour dieux. Aussi, par les 
alliances contractées dans la suite des temps, un Grec 

1 Platon, Timee. 



CHAPITRE PREMIER. 13 

de bonne maison , un eupatride , rencontrait dans sa gé- 
néalogie tous les dieux de son pays, et quand il invoquait, 
suivant l'usage, les dieux paternels et maternels ',«il ap- 
pelait à son aide l'Enfer et l'Olympe entiers. L'on n'ad- 
mettait pas que ces dieux manquassent à l'appel et ne 
vinssent pas prendre fait et cause pour ceux qui descen- 
daient d'eux contre ceux qui descendaient des autres , 
à moins qu'ils n'eussent été offensés ou négligés. C'est 
ce qui explique l'active intervention des dieux dans les 
poëmes épiques bien que la confusion postérieure de di- 
vinités d'abord distinctes ait pu jeter de l'obscurité sur 
ce point. 

C'est pourquoi, aux jours voulus , les gentes et les 
phratries se réunissaient aux tombeaux des héros et des 
dieux pour sacrifier. L'État faisait les frais des sacrifices 
offerts aux grands dieux ; les frais des sacrifices offerts 
aux autres étaient une des charges de la richesse, et tous 
ceux qui le pouvaient remplissaient chacun à son tour 
dans sa gens ou dans sa tribu les fonctions d' lies lia Leur 2 , 
fonctions qui consistaient à fournir les victimes dont la 
chair devait faire le fond du repas . Car, au tombeau comme 
au temple, ce qu'on nommait sacrifice était un repas pris 
en commun 2 avec le dieu auquel on l'offrait et les assis- 
tants ses descendants. C'est pourquoi sur les sarcophages 
antiques on voit le mort couché sur un lit de repos, te- 
nant à la main une écuelle, et ayant la table à manger- 
devant lui. 



i npàç ôsûv 7iatfwtov xai ^rptocov. Xenoph., Hist. gr., et ïïiulti. 

2 'EaxiâTwp. 

3 Koivtovïa, xoivwvetv (communier). 



14 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

C'étaient donc bien leurs ancêtres que les anciens 
adoraient, et certaines pratiques sembleraient indiquer 
qu'il s'agissait purement et simplement de leurs corps 
restés toujours vivants sous la terre du tombeau. Telles 
sont les libations de vin, de lait, d'huile, les dépôts 
d'aliments. On ne peut nier qu'à de certaines époques 
de barbarie les Grecs ne l'aient ainsi compris, et leurs 
cérémonies religieuses conservèrent toujours la trace de 
cette opinion. Cependant, en les observant attentive- 
ment, on reconnaît qu'il y avait là seulement une cor- 
ruption par le vulgaire d'une idée plus élevée et que 
l'a me non le corps avait été primitivement l'objet de ce 
culte de la mort. Examinons encore une des phases de 
ce culte. 

Entrons dans une maison antique : dans l'atrium , sur 
le bord du bassin qui reçoit l'eau des toits , s'élève un 
autel , bloc de pierre dont la surface supérieure est con- 
cave et contient des charbons ardents. Sur cet autel , le 
chef de la maison , la patère à la main, entouré de sa 
famille et de ses serviteurs { , verse des libations, brûle 
des parfums, des portions de victimes, toujours pour ren- 
dre propice l'âme de ses aïeux. Des peintures et des sta- 
tues représentant ces divins ancêtres entourent la salle , 
plus ou moins précieuses par l'art et la matière suivant 
l'époque, le pays et la richesse du maître. Parmi ces ef- 
flgies se trouvent celles des dieux les plus puissants, de 
Zeus [ui- même ; mais, si ce n'est dans des cas particuliers, 
ce n'est pas à elles que s'adressent les prières; ce n'est 

1 Eschyle, Agamemnon. 



CHAPITRE PREMIER. 15 

pas à leurs pieds que les membres de la famille se réfu- 
gieront s'ils ont besoin de la protection divine, c'est à 
l'autel dont ils saisiront les bandelettes, les anses ', comme 
ils les nomment. Car là brille le véritable représentant 
de la divinité , le feu de l'autel, Vhestia. 

Ce nom du feu, les Grecs l'ont emprunté à l'Orient. Les 
Hébreux disent esch, les Cbaldéens escha, les Aryens is 
dont ils ont faitfalf, l'offrande au foyer, et eslica, le sanc- 
tuaire où se fait cette offrande ; les Latins , substituant 
suivant leur usage le v à l'esprit rude des Grecs, ont dit 
resta. 

Pour les Grecs Tbestia, le feu de leur foyer, est le démon, 
le génie de leur race , Sai^wv yévvaç 2 , et il en est de 
même chez les Romains. Ils le nommaient genius ou lar 
familiarisa . — Lar, dans la langue de FÉtrurie, signifiait 
a seigneur » 4 . Le plus souvent ils parlent de ce foyer au 
pluriel; nous allons voir pourquoi. Ils disent les lares et 
aussi les pénates; les dieux pénates (des vieux mots la- 
tins peîiiiSy pénétrai). Enfin ils donnent encore au foyer, 
comme à ce qui reste de l'homme après sa mort, le nom 
de mânes 5 , dieux mânes, et ce mot vient du radical sans- 
crit « man »,, penser, d'où les Aryens ont fait « manas », 
l'âme et « manu », l'homme. C'est pourquoi, dans plu- 
sieurs des langues indo-européennes , le mot homme se 



' Servius, in JEneid. Vairon cite Macrob., Saturn., 1. I, en. h, Ansx. 

2 Eschyle, Agamemnon, v. 1402 à 1430. Cic., de Univ., 2. 

3 Apulée, de Deo Socratis. Columelle, XI, 1, 19. Ciciron, Pro domo, pro 
Quint io et freq. 

* Censorinus, de Die natali» ch. in, focus. 
Servius, in JEneid., passim, citant Vairon. 
5 Apulée, id. 



16 SIÈCLE DE PÉRiCLÈS. 

dit ce man ». ce L'homme », dit Proclus, « est une âme 
dont le corps est l'instrument \ » 

Qu'est-ce donc d'après cela que ce feu brûlant à cette 
place même de la demeure où jadis les hommes à demi 
sauvages enterraient leurs morts, si ce n'est lame même 
de ces morts? Et, quelque étrange que cela nous paraisse, 
y a-t-il rien de plus conforme à l'idée que les anciens se 
faisaient de l'âme, qui pour eux n'était autre chose que 
du feu : nihil esse animam nisi ignem 2 ? On trouve dans 
Apollodore cette phrase : « Prométhée fit des formes 
« humaines avec de l'argile et leur donna aussi le feu, » 
pour dire qu'il les anima. Thémistius s'exprime de même 3 . 
Pour Eschyle 4 aussi, le feu dérobé par Prométhée, ce feu 
qui est la source de tous les arts et de toutes les sciences, 
c'est l'intelligence, la raison , c'est l'âme humaine, c'est 
ce qui différencie l'homme de la brute , c'est ce qui le 
rend semblable aux dieux en lui donnant la vie éternelle 
et la connaissance du bien et du mal que Zeus avait 
voulu se réserver ; ce n'est pas le feu de la cuisine, car, 
dit Quintilien 5 , « ce n'est pas de notre feu que l'âme 
(( tire l'élan de sa force ignée ; mais de là où volent les 
« astres, où tournent les axes sacrés; d'où nous con- 
« cluons que l'esprit (spiritus), auteur et père de toutes 
« toutes choses, est impérissable et, aussitôt qu'il a brisé 
« sa prison du corps humain, qu'il est délivré de ses 



1 Proclus, ad Platon. Alcibiad. 

2 Cicéron, de ISatura deorum, 1. III, ch. xiv. 

:{ Apollodor., Bibl., 1. I, ch. vu, § 1.— Thémistius, Oral. 27, p. 407 Din- 
dorf. 

4 Eschyle, Prométhée, v. 110, :40à 260 et passim. 

5 Quintilien, Déclamât. 10. 



CHAPITRE PREMIER. 17 

(( membres mortels par le feu du bûcher, il va prendre 
« son siège entre les astres. » 

Le feu de l'Hestia, remarquons-le, n'est pas Tâme d'un 
ou de plusieurs ancêtres, c'est l'âme de tous, c'est le 
principe immortel que leurs générations se sont transmis 
depuis Zeus « comme une torche transmet son feu à une 
« torche qu'elle allume, ut cursores vitaï lampada tra- 
« dunt ' ». Bien plus, c'est une portion de l'âme univer- 
selle : « Ce n'est pas un dieu , ce n'est pas un homme qui 
« a fait le monde, dit Heraclite 2 , c'est le feu éternel qui 
« était, qui est et qui sera toujours. » Ces idées sur le 
feu éternel , la secte austère et religieuse des stoïciens les 
conservait encore au temps de Cicéron comme au temps 
de Zenon, son fondateur. Pour eux, la cause, l'origine de 
toutes choses (natura), c'est le feu artisan de la généra- 
tion, la force ignée d'où tout procède; la mort c'est Vex- 
tinction du feu 3 . La plupart des anciens philosophes 
parlent de même. Phérécyde , Pythagore, Empédocle, 
sont sur cela d'accord avec Platon ; mais , pour eux 
comme pour Quintilien , ce feu auteur et père de toute 
chose est quelque chose de plus pur que le feu qui sert 
aux usages ordinaires , c'est un élément à part : Yéther. 

Les Grecs font venir le mot atGvfp de aftko, brûler 4 , 
et c'est , comme nous venons de le dire, le feu à son état 
de pureté absolue, la chaleur, la lumière du jour. Mais, 
chose singulière ! c'est aussi le mouvement, le mouve- 



1 Lucrèce, de Nat. rer., allusion aux courses symboliques de torches, aux 
fêtes de Prométhée, d'Héphaistos et d'autres dieux. 

2 Cité par saint Clément d'Alexandrie, Stromates, 5. 

3 Cicéron, de ISat. deorum, I. II. 

4 Aristoph., Schol. Nuées, 265. Eusèbe, Prép. évang. 

périclès. — t. i. 2 



18 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ment perpétuel et originel. C'est pour cela qu'il est l'âme 
du monde (animus); seul il est animé par lui-même et 
il anime* le reste. Cette vérité, proclamée en ce moment 
même par la science moderne, que la chaleur et le mou- 
vement sont une seule et même chose, avait été devinée 
par l'antiquité, et cette chose y était Dieu. « Vois, disait 
« Euripide , cet éther immense qui environne la terre de 
« toute part; c'est Zeus 2 ; Zeus, le dieu né de lui-même 
« ( aÙTocpuvfc ), qui englobe dans son cercle éthéré la na- 
« ture entière ; Zeus, l'intelligence infaillible, Pincorrup- 
« tible éther 3 . — La splendeur suprême que les Ro- 
mains invoquent sous le nom de Jupiter 4 , que les 
Cretois appellent du même nom que le jour, les vers 
saliens : Lucetius, et les vieux Latins : Diespiter, le 
jour-père 5 ~ 6 . » 

Si je voulais citer tous les auteurs qui affirment l'i- 
dentité du feu , de Péther et de Zeus , il me faudrait énu- 
mérer tous les philosophes, pythagoriciens, stoïciens, 
platoniciens,, alexandrins, tous ceux en un mot des 
sectes que j'appellerai religieuses et qui tendaient non 
point à détruire la religion , mais à la ramener à sa pu- 
reté primitive, au culte de cet être immatériel , infini, 
tout-puissant, duquel émanent la chaleur, la lumière, le 



1 Platon, Phèdre, Timée. — Timée de Locres. Cf. Cicéron, de JSatura 
deorum, 1. II. 

2 Euripide, pièce perdue citée par Eusèbe, Prép . èvany., 1. XIII, ch. xm. 

3 Fragment orphique cité par Plutarque, Lucien et Eusèbe. 

4 Vers d'Ennius cilé par Cicéron, de JSatura deorum. 

5 Macrobe, Saturnales. 

6 Les Éoliens disaient Aeuç comme les Latins, et ce mot, comme notre mot 
dieu, vient du sanscrit dyu, qui signifie jour, ciel, éther. Diespiter rappelle 
divas pati, maître ou père du ciel (sanscrit). 



CHAPITRE PREMIER. 19 

mouvement, qui est le commencement et la fin, l'alpha et 
l'oméga, le tout du monde, la vie de tout ce qui vit, 
intelligence suprême, principe de toutes les religions an- 
tiques qui le révèrent également sous la forme du feu \ 
Dans les Védas , poésies sacrées des Aryens qui sont, 
comme nous l'avons dit, les pères et les initiateurs reli- 
gieux de la race hellénique, c'est Indra qui tient la place 
de Zeus. Comme lui, il est l'éther. Comme Zeus règne 
au-dessus des autres enfants de Cronos, Indra règne au- 
dessus des fils d'Aditi, ses frères, et au-dessus d'un très- 
grand nombre de dieux et de déesses en lesquels, con- 
formément à des idées que nous allons tout à l'heure voir 
se reproduire chez les Grecs, se personnifient les élé- 
ments, les astres et des conceptions métaphysiques, et 
après lesquels viennent plusieurs catégories de pitris ou 
ancêtres 2 . Tantôt les prêtres-poëtes, auteurs des hymnes 
védiques, invoquent ces divers dieux séparément comme 
autant de puissances indépendantes; tantôt l'un d'eux, 
plus doué que ses confrères du sens de l'exégèse, dévoile 
ce qu'il y a réellement au fond de leurs doctrines en 
s'écriant : « L'esprit divin qui circule au ciel, on l'appelle 
Indra, Mitra, Varouna, Agni, etc. ; le sage donne à l'être 
unique plus d'un nom 3 ! » Mais que l'invocation s'a- 
dresse à Indra ou à Savitri , à Bagha ou à Aryaman , 
l'acteur principal dans la cérémonie est toujours Agni 4 , 
le feu sacré qui réside dans le Vcdi comme l'hestia dans 



1 Eusèbe, Prêp., évangH. citant des auteurs païens. 

2 Cf. le Rig Véda. 

3 Rig Véda, sec. 2., lec. 3, h. 7. 
* /rf.,lec. 2, h. 3. 



20 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Fhercos; comme elle il vient toujours à la première ligne 
de la prière : « Agni , lui dit le poëte , tu es tous les 
dieux , ils ont pris ta bouche et ta langue ' , c'est par toi 
qu'ils reçoivent les offrandes , c'est par toi qu'ils dévo- 
rent l'holocauste ! » 

L'examen le moins attentif de ces hymnes suffit pour 
comprendre que souvent plusieurs divinités sont des 
personnifications différentes d'un même élément; d'où 
l'on doit conclure que cette religion aussi était une agglo- 
mération des cultes divers de plusieurs peuplades. 

Le Zend avesta, l'écriture sainte des nations qui du 
sud de l'Oxus, de l'Euphrate à l'Indus, reconnaissent la 
loi de Zoroastre, présente presque le même spectacle; 
les noms seulement sont changés. Là, l'Etre suprême 
n'est plus Indra, mais Ormuzd, le grand Ahura mazda , 
brillant et éclatant de lumière , le céleste des célestes, 
qui est aux autres amschaspands ce qu'Indra est aux ady- 
tias ses frères. Outre ces dieux parmi lesquels nous re- 
trouvons encore la divinité solaire Mithra, les Mazdéiens 
adorent aussi les ferouers des ancêtres, et ce mot, fe- 
rouer, paraît signifier proprement ce que nos langues 
modernes appellent Vâme en la distinguant du principe 
vital avec lequel elle se confondait chez les Grecs sous le 
nom de psyché. Dans cette religion qui a encore aujour- 
d'hui des sectateurs, connus sous le nom de Parsis , pré- 
tendus adorateurs du feu , nous retrouvons de nouveau 
Yhestiasous le nom d'athrée 2 , dont le radical est évidem- 



1 Rig Véda,\cc. 5, h, 9. 

2 Zend-avesta. 



CHAPITRE PREMIER. 21 

ment le même que celui d'aither. Chacun a son feu par- 
ticulier qui relève du feu éternel de chaque cité ' . 

Quoique les travaux des savants sur les antiquités 
égyptiennes n'aient point encore donné de résultats dé- 
finitifs, on peut cependant déjà en conclure que les li- 
vres dits d'Hermès trismégiste, ouvrages de prêtres égyp- 
tiens hellénisés ou peut-être seulement traductions faites 
par eux d'anciens livres de leurs prédécesseurs, expri- 
ment fidèlement les théories religieuses de l'Egypte dont 
les Grecs considéraient la religion comme la source de 
la leur. En effet les inscriptions déchiffrées, les sculp- 
tures et les peintures exhumées, nous montrent les re- 
ligions de l'Egypte, comme celles de la Grèce , aussi nom- 
breuses que ses cités; le culte des ancêtres, c'est-à-dire 
le culte de l'âme, y est poussé si loin, que non -seule- 
ment les hommes morts , mais les animaux morts eux- 
mêmes, y sont honorés; et cela, Porphyre nous l'ap- 
prend, par une conséquence bizarre mais logique de la 
confusion faite entre l'âme et la vie. Du moment que les 
animaux sont comme l'homme « participant de ce prin- 
cipe divin 2 », il n'y a pas de raison pour ne pas l'ado- 
rer chez eux comme chez l'homme. Parmi ces dieux in- 
nombrables et de toute sorte s'élèvent comme toujours, 
au-dessus des autres , des éléments et des astres person- 
nifiés ; mais au-dessus d'eux encore , et en tête du sys- 
tème, il y a Y intelligence, l'âme unique du monde , qui a 
pour corps le plus subtil des éléments, le feu, qui s'en- 
tretient par le mouvement . De cette âme que les livres 

1 Zond-avesta. 

2 Tô 6eïov. Porphyre, de Abst., 1. IV, § 9. 



22 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Hermétiques appellent vouç et la langue égyptienne 
Nourri, Chnouphis, etc., sont nées toutes les âmes hu- 
maines. C'est là le dieu qui crée l'homme à son 
image en lui donnant une âme formée comme lui du cin- 
quième élément^ Yéther; âme qui après la mort de 
l'homme redevient daimôn et prend un corps de feu \ La 
religion des Chinois, telle que l'avait réglée Confucius, est, 
sauf les détails, semblable aux précédentes. C'est encore 
le culte de l'esprit des morts, des mânes de leurs ancê- 
tres et par conséquent de F âme générale du monde. 

Si maintenant nous comparons l'Etre suprême de toutes 
ces religions avec celui de la religion mosaïque, nous 
verrons qu'il y a entre eux une identité complète. En ef- 
fet, par une continuation des usages païens, les peintres 
chrétiens représentent Dieu sous les traits d'un vieillard à 
barbe blanche ; mais cette figuration anthropomorphique 
était chez les Hébreux un sacrilège abominable. Pour eux 
aussi la forme de Dieu est indéfinie; sa nature était lu- 
mineuse et ignée. Dans les passages de la Bible où il ap- 
paraît, c'est toujours sous l'apparence d'un feu ardent, 
d'une lumière éclatante, d'une gloire, d'où sort la voix 
divine. L'esprit de Dieu, en grec Pneuma, en latin Spi- 
ritus, est feu et se manifeste sous une forme ignée. Si la 
simple lecture du livre saint ne suffisait à l'établir, saint 
Eusèbe, évêque de Césarée, dont l'orthodoxie n'est pas 
suspecte, l'affirmerait : « Dans l'Écriture, dit ce père de 
ce l'Eglise, le feu et la lumière représentent Dieu et son 
« Verbe. » Eux aussi, les Hébreux entretiennent un feu 

1 Hermès Trismogiste, Polmandres, 1. I er , ch. i er , § Z.Id., § 5. Id.,%1. 
ld.,% 10. — La clef ', ch. x. — Id. — Asclepias, 1. II, ch. m, et passim. 



CHAPITRE PREMIER. 23 

éternel en lequel ils honorent Dieu « comme étant, suivant 
l'expression de Porphyre, ce qu'il y a de plus semblable 
à lui* ». Et les rites suivant lesquels ils l'honorent sont 
tellement semblables, même dans les petits détails, à ceux 
des peuples dont nous venons de passer en revue les re- 
ligions et en particulier à ceux des Grecs, qu'il est im- 
possible de ne pas voir là une origine commune. On ne 
saurait donc nier l'existence antérieure à la séparation 
des races humaines, d'une religion première à laquelle 
appartenait ce qui se retrouve dans toutes les autres : la 
croyance à un Dieu unique, toujours conçu de même et 
qui a pour intermédiaire entre les hommes et lui le feu 
de l'autel. C'est plus tard seulement que chaque race a 
ajouté au fond commun des cultes nouveaux, des divi- 
nités et des conceptions nouvelles, portant l'empreinte de 
son génie particulier. 

Les seuls Hébreux n'ont point innové ; s'ils ont comme 
les autres le culte du feu sacré , à la différence des autres 
ils n'ont qu'un feu unique pour toute la nation : celui du 
tabernacle, feu jaloux à ce point que Nadab et Abiu, fds 
d'Aaron, voulant l'honorer et ayant mis dans leurs en- 
censoirs des charbons ardents pris ailleurs que sur l'autel, 
« furent immédiatement dévorés par un feu sorti du Sei- 
gneur pour avoir offert devant lui un feu étranger 2 ». 
C'est grâce à la résistance inflexible opposée par les en- 
fants de Lévi à toute concurrence faite à ce foyer com- 
mun , à tout honneur rendu à un feu étranger et à toute 
tentative de représentation anthropomorphique de la divi- 

1 Porphyre, de Abst. carn. 

2 Lévitique, ch. X. 



24 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

nité, qu'ils parvinrent à conserver intacte l'idée de l'unité 
divine et la firent survivre aux nombreuses mais passa- 
gères hérésies des rois d'Israël et de Juda. 

Il serait peut-être difficile de prouver que tous les peu- 
ples anciens eurent un foyer national commun comme 
les Hébreux et les Mazdéiens ; mais le fait est parfaitement 
établi pour les nations grecques et latines. Les Grecs le 
nommaient Hestia Koinê , Hestia Prytanitis ; les Romains 
feu éternel, feu de Yesta. Chez les uns comme chez les 
autres, le culte de ce feu est le culte important entre tous -, 
il est confié aux premiers magistrats de la cité ' et 
prime celui de tous les autres dieux, celui même de Ju- 
piter. C'est pourquoi toute invocation aux dieux com- 
mence invariablement par s'adresser à Hestia ou Yesta 

Ce qui est singulier, c'est que ce feu éternel qu'ils ho-' 
norent avant tout, les uns ni les autres ne savent plus ce 
que c'est. Les Athéniens l'entretiennent dans un édifice 
circulaire couvert d'un dôme, forme particulière aux tem- 
ples de Yesta, d'où lui vient le nom de Tholos. C'est le 
Prytanée : là chaque jour cinquante prytanes tirés au sort 
dans toutes les tribus, et un certain nombre d'autres ci- 
toyens désignés par des services extraordinaires rendus 
à l'État, sacrifient à l'autel en prenant autour de lui leur 
repas ; là le conseil des cinq cents tient ses séances , cir- 
constance à laquelle l'Hestia prytanitis athénienne doit 
son nom ordinaire d'Hestia boulaia 2 . Quant aux Romains, 
ce feu de Yesta dont ils confient le culte aux consuls et 

1 Arislote, Pol, I. VI, ch. v. 

2 De Pouày], conseil. 



CHAPITRE PREMIER. 25 

l'entretien aux vierges vestales, ils savent bien que « la 
puissante Vesta , le feu éternel , le lar pergaméen , les pé- 
nates romains, les grands pénates, les grands dieux, » 
ne sont qu'une seule et même chose : le feu apporté par 
Ënée à Laurum Lavinium; mais quels dieux représente 
ce feu ? Ils ne s'en doutent pas. Les uns proposent le Ciel 
et la Terre, les autres Jupiter, Junon, Minerve et Mercure, 
d'autres encore Castor et Pollux ou les Cabires de Samo- 
thrace 1 . 

On ne saurait dire à quelles époques bien antérieures 
aux livres de Moïse et par quels relâchements successifs 
les foyers particuliers s'élevèrent à côté du foyer commun ; 
comment on en vint à voir dans le foyer particulier, non 
plus une représentation de l'âme du monde, mais l'âme, 
le génie d'une race seulement, et comment, pour le vul- 
gaire, l'âme de chaque ancêtre reçut une personnalité dis - 
tincteetdes attributions particulières. L'usage d'entourer 
l'atrium de portraits peints et sculptés dut jouer un grand 
rôle dans cette altération des saines doctrines et surtout 
la division entre les chefs des diverses tribus du pouvoir 
sacerdotal qui, chez les Hébreux, resta exclusivement 
concentré dans les mains des membres de la tribu de 
Lévi. 

Une fois que l'ancêtre fut devenu un dieu distinct dont 
son descendant fut le prêtre, chacun put faire de la reli- 
gion ce qu'il voulut et l'arranger au gré de ses passions. 
La vanité, la flatterie, l'intérêt, la haine, la rivalité na- 



1 Virgile, JEneid., passim. — Servius, in Mneid. — Macrob., Satum. — 
Vairon, cité par Servius. 



26 SIÈCLE DE PÉR1CLÊS. 

tionale , la superstition, produisirent cet amas confus de 
contes longtemps inexplicables qu'on nomme la mytholo- 
gie, et dont le sens nous apparaît maintenant. Nous com- 
prenons pourquoi les auteurs qui ont écrit les histoires 
des dieux et des héros comme Hésiode, Phérécyde, Hel- 
lanicus et tant d'autres intitulent leurs ouvrages Catalo- 
gues ou Généalogies ; pourquoi les écrivains anciens ap- 
pellent ces auteurs les généalogistes* . C'est que, et je 
n'entends pas pour cela diminuer leur mérite littéraire, 
leur œuvre n'est pas autre chose que le classement et la 
mise en œuvre des chants de poètes plus anciens qu'eux 
encore, chants composés moyennant salaire, sans autre 
but que d'expliquer comment les rois , les princes et les 
seigneurs qui les payaient descendaient d'un dieu par 
une suite de héros illustres. De là ces innombrables his- 
toires des amours des dieux qui blessent toutes nos idées 
sur la morale et qui ont invariablement pour résultat la 
naissance de Fauteur d'une race puissante et du fonda- 
teur d'une nation. Si Zeus prend la figure d'Amphitryon 
pour entrer dans le lit d'Alcmênê, c'est qu'il veut donner 
le jour à Héraclès de qui descendront tous les Spartiates. 
Si Vénus s'unit à Anchisès, c'est qu'elle veut porter 
elle-même dans son sein le pieux Énée, l'ancêtre du 
peuple-roi. 

Tous les amours des dieux sont ainsi motivés, et si les 
plus anciens poètes qui les chantent ont quelquefois des 
détails naïfs, ils n'ont jamais d'intentions erotiques qu'on 
trouve même rarement dans les poètes de la décadence 
beaucoup plus sceptiques. De là aussi les exploits mira- 

' Notamment Cic, de Naturel deorum. 



CHAPITRE PREMIER. 27 

culeux des héros. Nul ne connaît les bornes du possible 
et de l'impossible lorsqu'il s'agit d'exalter la puissance 
divine de ses aïeux. En revanche, on accumule volontiers 
les atrocités sur le compte des héros de ses voisins. Ainsi 
les histoires des familles d'Atrée ou d'OEdipe n'étaient 
pas dans les légendes péloponnésiennes et béotiennes ce 
qu'elles étaient dans les tragédies athéniennes. 

Cette contradiction entre les légendes parvenues jus- 
qu'à nous est très-frappante. Jamais deux auteurs ne ra- 
content la même chose ou ne la racontent de même. Et 
ils se contredisent ainsi non pas seulement sur les détails , 
mais sur les événements les plus importants, sur les faits 
et gestes des plus grands dieux, des dieux des plus gran- 
des gentes * , comme les appelle Cicéron. Sur leurs noms, 
leur filiation et leurs attributions, il y a toujours la ver- 
sion des poètes étrangers et celle des poètes nationaux. 
Ceux-ci, exaltant de plus en plus à chaque génération leurs 
héros, finissent par les assimiler aux dieux célestes et 
les identifier avec eux. Jupiter même n'échappe pas à ces 
confusions; on montrait son tombeau en Crète, on le fai- 
sait régner en Italie; pour les Lacédémoniens, il ne se 
distinguait pas de Lacédémon , leur ancêtre 2 . On en cite- 
rait bien d'autres cas. 

Le système d'Évhémère, suivant lequel les dieux n'é- 
taient que des hommes divinisés, système adopté par beau- 
coup d'écrivains de l'antiquité et avec tant d'empressement 
par les Pères de l'Église dont il servait la cause , rejeté au 
contraire avec tant de mépris par les savants modernes, 

1 Dii inajorum gentium, Cic.,rfe Nat. dcor. 

2 Pausanias, Lacon. 



28 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 












n'était donc point faux; il n'était qu'incomplet. Il tenait 
compte seulement des héros anciens qui s'étaient con- 
fondus avec les grands dieux et avec Zeus lui-même ; 
mais non de Zeus, Éther et âme du monde, ni des autres 
principes cosmogoniques, ses coopérateurs, généralement 
considérés comme dieux aussi. Car les Grecs et les Latins, 
comme les Aryens, les Perses et les Égyptiens, n'avaient 
pas seulement détaché pour en former des divinités nou- 
velles les portions émanées de cette âme universelle qui 
avaient animé les corps humains; ils avaient aussi at- 
tribué une âme, un génie particulier aux divers éléments, 
aux astres, aux montagnes, aux fleuves, aux arbres même. 
Conformément à leur génie plastique, qui les portait à 
tout représenter par la peinture et la sculpture, ils donnè- 
rent des formes humaines à toutes ces âmes divines. En- 
suite, continuant de plus en plus à faire Dieu à l'image de 
l'homme, ils les distinguèrent des éléments et des corps 
qu'elles étaient censées animer et leur attribuèrent des 
sentiments humains mis au service d'une puissance sur- 
humaine. 

Ainsi à Eleusis, Dêmêter est la terre et Perséphonê la 
semence. Mais la vraie divinité est le voOç , l'âme des 
deux déesses qui accomplit beaucoup de choses étran- 
gères aux fonctions de la terre et de la semence. 

En général, l'imagination des Grecs a attribué aux divi- 
nités de cette sorte des incarnations, des passions *, pen- 
dant lesquelles elles ont la faculté d'engendrer des hu- 
mains ou de les adopter, et c'est parla qu'elles s'intercalent 
dans les généalogies où souvent elles se confondent avec 

1 nd6y]. 






CHAPITRE PREMIER. 29 

quelqu'un de leurs prétendus descendants. Ainsi le roi 
Ërechtheus s'identifie avec Poséidon, son père, au point 
qu'il est impossible de savoir si son nom est celui d'un 
ancien chef ayant réellement existé ou une appellation 
ancienne de Poséidon. Telle fut l'origine des dieux dits 
supérieurs ou célestes, superi, par opposition aux dieux 
infernaux, inferi, les morts. Parmi les premiers, quel- 
ques-uns prenaient le nom de grands. Théseus, dit Plu- 
tarque, en admettait neuf, Solon et les Athéniens douze 
comme les Romains, et chacun de ces grands dieux était 
le résultat d'une sorte de fusion imparfaite et bizarre. En 
effet tous les peuples primitifs à un certain moment ado- 
raient bien les mêmes astres, les mêmes éléments, les 
mêmes principes générateurs, et ces principes étaient peu 
nombreux ; mais chaque race, chaque cité, chaque tribu 
leur donnait une forme humaine différente ,- des attribu- 
tions, des aventures, des symboles différents, des noms 
et des cultes différents. Lorsque les progrès de la civilisa- 
tion mirent les peuples en rapport fréquent , un grand 
nombre de ces dieux purent se fondre ensemble; mais 
un grand nombre aussi continuèrent à faire plusieurs 
dieux bien qu'ils ne représentassent qu'un seul et même 
principe, qui, par suite d'importations d'un pays dans un 
autre , se trouva adoré sous plusieurs noms et sous plu- 
sieurs formes par les mêmes adorateurs. Ainsi Hestia et 
Héphaistos , Vesta et Vulcain sont l'une et l'autre le feu ; 
Dionysos, Apollon, Adonis, sont le soleil; Poséidon, fondu 
ensuite avec Neptune, a été le soleil avant d'être le dieu 
de la mer comme Thétis. Cérès, Kybélê, Vénus, Aphro- 
dite, sont la terre; plusieurs déesses, la lune. Cette ten- 



30 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dance à faire une seule divinité de toutes les divinités 
analogues est déjà très-marquée dans Hérodote; elle 
s'accuse encore mieux dans les hymnes orphiques dont 
les litanies donnent presque à chaque dieu l'épithète 
de iroluwvjjxoç, ce qui est adoré sous beaucoup de noms ». 
C'est surtout chez les Romains de la décadence qu'entre 
les mains des poètes , des peintres et des sculpteurs , ce 
système de fusion à tout prix produit les effets les plus 
bizarres, et qu'on voit, par exemple, la chaste Diane latine, 
héritant des amours d'une déesse asiatique , aller visiter 
Endymion sur un mont de la Carie. 

Mais, remarquons-le encore, la religion des littérateurs 
n'avait rien de commun avec celle des hiérophantes. Sans 
doute tous les temples offraient à l'admiration des voya- 
geurs les types splendides en lesquels le génie des ar- 
tistes avait personnifié les diverses divinités ; sans doute 
même le vulgaire en était venu à attribuer à ces simula- 
cres, aux plus antiques surtout , la puissance des dieux 
qu'ils représentaient, et, pour légitimer cette hérésie qu'ils 
ne pouvaient détruire, les prêtres s'étaient résignés à 
« fixer » dans ces statues une part de l'âme divine par 
des incantations psychagogiques, à la grande indignation 
d'Heraclite qui comparait les adorateurs de statues à des 
gens qui parleraient à des murailles ; mais cependant c'é- 
tait surtout sous la forme du feu que les divers dieux 
étaient honorés sur l'autel où le feu sacré ne cessa jamais 
d'être le centre religieux de chaque temple', et conserva 
aux yeux des anciens une telle importante que Cicéron 



\ * 



Eatîa; ^.zio^ilo-j. Eschyle, Agamcmn., v. 997. 



CHAPITRE PREMIER. 31 

s'écriait : « Ce n'est point dans les murs que consiste la 
cité, mais dans les foyers et les autels. (Non in parietibus 
respublica, sed in aris et focis*. ) » Dans Eschyle, lors- 
qu'Athênê veut engager les Euménides à se fixer dans sa 
ville : Restez, leur dit-elle, je vous promets dans cette terre 
pieuse des sanctuaires que vous aurez (sic) , « résidant 
dans des escharas de pierre polie 2 ». Pour Sophoclès, c'est 
de YHestia delphique que sortent les oracles de Phcebus, et 
dans l'hymne homérique à Dêmêter, ce que la déesse de- 
mande en s' éloignant, c'est un vaste temple avec un autel 
dessous, sur lequel on charmera son âme et celle de sa 
fille 3 . Nous verrons en étudiant les mystères d'Eleusis que, 
lorsqu'à la fin de l'initiation la divinité apparaissait, c'é- 
tait aussi sous la forme du feu. 

De cette idée sur la nature ignée de la divinité , était 
née l'adoration des astres que les anciens prenaient pour 
les feux des divers dieux vus dans le lointain. Ainsi le 
comprenait Platon 4 qui les fait tourner autour de la terre 
immobile, parce qu'elle est l'Hestia commune des dieux et 
des hommes. C'est pourquoi, ditEusèbe 5 , les dieux sont 
nommés Geoi, mot dont l'étymologie est ôéw (courir). 
Jamblique 6 se perd en dissertations sur les feux des di- 
vers dieux et leurs aspects variés. Les grands dieux sont 
le soleil, la lune et les planètes; les autres astres beau- 



1 Cicér., ad Atticum. Epist. 10, l. VII. 

2 Veschara, autel, semble différer du pa>[x6; grec (en hébreu bamah), et de 
l'ara romaine, parce qu'elle est à ras de terre; l'autre est plus ou moins élevé. 
Eschyle, Emnenid., in fine. 

3 Sic, trad. mot à mot. 

4 Platon, Timèe et Timèe de Locres. 

5 Eusèbe, Pre'p. évangèl. 

G Jamblicjue, de Mysteriis jEgyptiorum. 



32 SIÈCLE DE PÉRI CLÉS. 

coup plus difficiles à classer sont les archanges, les anges, 
les démons, les héros, les trônes, les dominations et les 
simples âmes. « C'est de ces feux éternels qu'on appelle 
les astres et les étoiles que vient l'âme des hommes, » 
comme le constate Cicéron \ De là l'intérêt que Jamblique 
trouve à les distinguer. Si par la position de chaque astre 
à la naissance d'un homme on peut savoir duquel d'entre 
eux son âme est émanée, on en peut inférer quelle sera 
sa nature et sa destinée. L'astrologie et Phoroscopie n'ont 
point d'autre origine que cette idée. Jamblique 2 d'ailleurs 
a, comme Cicéron, soin de faire remarquer que ce n'est 
pas le corps même de l'astre qui est dieu , mais seulement 
la lumière dont il est investi, comme, dans l'homme, 
c'est Tâme seule qui est divine. Pour beaucoup d'auteurs, 
les astres innombrables et imperceptibles dont la Voie 
lactée se compose, étaient les âmes des hommes ; le plus 
souvent on distinguait des dieux célestes les simples 
morts. Ceux-ci étaient dieux infernaux, dii inferi, à l'ex- 
ception des héros et des rois qui à leur mort prenaient 
rang parmi les dieux des cieux 3 . Cette dernière idée si 
bizarre à nos yeux était toute naturelle aux yeux des an- 
ciens , puisque pour eux il ne s'agissait que d'un grade 
entre dieux. Elle avait déjà cours au temps d'Hésiode et 
la déification des empereurs romains n'en est qu'une 
application. 

Chacun de ces dieux et de ces déesses, à bien peu 
d'exceptions près , entrait dans les généalogies , sinon 



1 Cic, cité par Mâcrob., Sonniium Scipionis, ch.xiv. Id., de Republic., 1. VI. 

2 Jamblich., de Mysteriis. 

3 Maerob., Saturn. 



CHAPITRE PREMIER. 33 

toujours par les voies ordinaires de la génération, au 
moins par adoption et initiation, c'est-à-dire par la com- 
munication de ses mystères. Les mystères d'un dieu étaient 
les rites de son culte, l'ensemble des moyens secrets, cé- 
rémonies, formules, prières, par lesquels un nombre li- 
mité de personnes disposaient de sa puissance. Dans 
Y Œdipe à Colone de Sophocle , ce héros outragé, chassé 
par ses enfants et son peuple, arrive sur le territoire des 
Athéniens et fait appeler leur roi Théseus. Il l'emmène 
dans un lieu écarté où il disparaît à ses yeux dans le 
gouffre qui doit être son tombeau après lui avoir révélé 
les rites mystiques et les formules incantatrices avec les- 
quelles il peut l'évoquer et faire de lui un auxiliaire in- 
vincible dans les guerres d'Athènes contre Thèbes. Nul 
ne doit connaître ces secrets, ni le lieu de sa sépulture, 
que le roi d'Athènes, et celui-ci ne doit le révéler qu'en 
mourant à celui qui doit être son successeur. — Dans 
l'hymne homérique à Dêmêter, cette déesse, pour récom- 
penser l'hospitalité des Éieusiniens, leur ordonne de bâtir 
un vaste temple et un autel dessous, comme nous l'avons 
vu plus haut; elle leur enseigne les rites des opyia qu'ils 
devront célébrer pour rendre propices son esprit et celui 
de sa fille Perséphonê. « Nul ne doit en parler, nul ne 
doit chercher à les pénétrer. » Ces deux exemples de 
mystères suffisent. Les derniers sont de tous les plus fa- 
meux; nous les étudierons plus loin ; mais au fond ils ne 
sont que ce que sont les autres mystères. Car il n'y a point 
de dieu, de héros, de mort qui n'ait ses orgia dont les 
rites ne sont connus que de ses descendants et dont l'ef- 
fet est de charmer son âme. 

PF.UICLÈS. — T. I. 3 



3i SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Le livre des poésies orphiques n'est autre chose qu'un 
recueil de formules invocatoires, d'hymnes, attribuées au 
grand mystagogue, instituteur prétendu de presque tous 
les cultes grecs. Ce recueil fut divulgué, dit-on, par des 
prêtres païens qui avaient abandonné leurs temples pour 
embrasser le christianisme. Les Romains avaient la pré- 
tention d'avoir des « charmes », car mina, qu'ils tenaient 
très-secrets, pour évoquer et faire passer chez eux les dieux 
des cités qu'ils assiégeaient, et d'autres pour dévouer leurs 
ennemis aux dieux infernaux. C'est à la crainte que leurs 
ennemis n'en possédassent de semblables qu'on doit, 
suivant certains auteurs, attribuer le soin que prenaient les 
pontifes romains de cacher le nom des véritables dieux, 
protecteurs de Rome, et le secret qui a toujours été gardé 
sur le vrai nom latin de cette ville, celui sous lequel ses 
prêtres la désignaient dans leurs prières et qui n'était pas 
celui que tout le inonde connnaît '. 

Les mystères de toute divinité étaient donc une pro- 
priété particulière. Celui qui n'était pas d'une famille ne 
devait pas connaître les rites propres à cette famille; celui 
qui n'était pas d'une tribu, les rites de cette tribu. L'é- 
tranger n'était pas admis aux cérémonies communes aux 
citoyens; il ne devait ni en user ni les connaître. Toute 
usurpation à cet égard était sévèrement punie ; les Grecs la 
qualifiaient de liierosulia , vol des choses sacrées, et la 
punissaient ordinairement de mort. C'est qu'en effet, par 
les rites et les formules d'un culte, on ne se bornait pas à 
capter la bienveillance du dieu : on le contraignait à faire 
ce qu'on lui demandait. C'est un des grands reproches 

1 Macrob., Saiurn., 1. III, ch. ix. 



CHAPITRE PREMIER. 35 

adressés par les Pères de l'Église aux dieux des Gentils, 
d'être esclaves de leurs adorateurs et d'être forcés d'obéir 
à la nécessité résultant des hymnes et des incantations 1 . 
Leurs adversaires, Porphyre et Jamblique, répondaient 
que les dieux obéissaient non point à Pàvayx», mais à 
la TretÔavayxYi , non point à la nécessité , mais à la persua- 
sion assurée. Ils faisaient ce qu'on voulait, à la vérité; 
mais parce qu'ils le voulaient bien, et leur majesté n'avait 
point à en souffrir. 

Ce sophisme est démenti par beaucoup de faits ; c'est là 
ce qui motive la colère des dieux contre ceux qui cher- 
chent à s'imposer à eux sans être de leur descendance, ou 
même sans être celui de leurs descendants auquel appar- 
tient par droit de succession régulière le droit de les in- 
voquer 2 . Les efforts de Junon pour empêcher Énée, fils 
de Vénus, son ennemie, d'atteindre les rives du Tibre, 
déterminent la plupart des événements qui font le sujet 
de TÉnéide. Ce héros ne peut lui sacrifier conformément 
aux rites, sans ablution dans l'eau de ce fleuve, et, versé 
comme il est dans tous les secrets des cultes , la déesse 
sera obligée de céder à ses prières dès qu'il aura rempli 
cette condition. 

Les dieux punissaient eux-mêmes cruellement toute 
tentative pour surprendre leur secret. Dans la 26 e églogue 
de Théocrite, Ino, Autonoé et Agave conduisent sur la 
montagne trois chœurs de Bacchantes, les mains chargées 
de guirlandes de chêne, d'asphodèle, de lierre. Elles or- 
nent douze autels de gazon : neuf à Dionysos, trois à 

1 Eusèbe, Prép. èvangél., 1. V, ch. vin. 

2 Iséc, passim. 



36 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

Dioné, sa mère. Au moment où elles tirent de la ciste 
mystique* les choses sacrées pour les placer sur les autels, 
« comme Dionysos lui-même Ta enseigné » , Autonoé 
aperçoit Pentheus, fils d'Agave, qui les regardait, caché 
derrière un lentisque. Aussitôt, affolée, elle renverse de 
ses pieds les orgia, et, avec ses compagnes, poursuit le mal- 
heureux enfant qui est mis en pièces ; sa propre mère lui 
arrache la tête. « Je ne blâme pas Dionysos, dit Théo- 
ce crite ; que personne ne le blâme, lui ni celles qui obéirent 
« à ses ordres. Il faut respecter la volonté des dieux ! » 
Et en effet, pour châtier ceux qui la bravaient, la mort, 
la guerre, la maladie, la ruine étaient au service des di- 
vinités du dernier ordre comme à celui des grands dieux. 
L'homme qui la veille de sa mort occupait dans sa cité 
un rang des plus modestes pouvait dès le lendemain, 
aussi bien que Zeus, les déchaîner sur l'héritier usurpa- 
teur dont les mains versaient sur sa tombe des libations 
sacrilèges 2 . 

C'est sur ces divisions et subdivisions des puissances 
divines, pour ainsi dire en propriétés particulières et hé- 
réditaires , que furent fondées originairement toutes les 
sociétés antiques : la société grecque et la société romaine 
absolument comme les sociétés aryennes, perses et égyp- 
tiennes. 

A l'origine de ces sociétés la religion est tout. Il n'y a 
pas d'autre droit, pas d'autre morale. C'est elle qui est le 
pouvoir, celui qui en est le représentant est maître ab- 
solu, et cet état de société est dit patriarcal parce que ce 

1 Boîte qui contenait les instruments du culte. 

2 Isée, passim. 



CHAPITRE PREMIER. 37 

représentant est le père de famille. Il est seul prêtre, car 
lui seul a droit de sacrifier aux dieux-ancêtres et de dis- 
poser de leur puissance surnaturelle au profit de la fa- 
mille. Il est seul juge absolu avec droit de vie et de mort, 
car lui seul sait la volonté des dieux et leur opinion sur 
les actes des membres de la famille. Il est seul chef mi- 
litaire, car lui seul sait quand et comment les dieux veu- 
lent combattre avec la famille, et il n'y a point de vic- 
toire sans leur concours. A sa mort son fils aîné lui suc- 
cède et devient maître absolu à son tour de toutes les 
propriétés et de tous les individus de la famille. Les frères 
puînés ne peuvent ni se séparer de lui, ni se soustraire 
à son autorité, et comme les frères de son père n'ont pas 
pu le quitter non plus, il en résulte que l'héritier d'un 
chef de famille se trouve père de ses ascendants en ligne 
collatérale et de leurs descendants à quelque degré que 
ce soit. 

On conçoit qu'après un certain laps de temps une fa- 
mille formait un groupe très-nombreux d'individus; son 
chef prenait le titre de fioLGikvjq qui, aux fonctions sacer- 
dotales près, se traduit exactement par le mot sire ou 
seigneur de notre moyen âge français. La confédération 
de ces seigneurs sous l'autorité unique d'un autre plus 
puissant, la substitution à cette autorité unique de l'au- 
torité collective de ces seigneurs eux-mêmes, la division 
de la famille et la libération de ses membres, voilà toute 
l'histoire des révolutions intérieures d'Athènes jusqu'au 
sixième siècle avant Jésus-Christ. 

Je n'entreprendrai pas de débrouiller la généalogie 
athénienne. Les Athéniens l'ont obscurcie eux-mêmes à 



38 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dessein , lorsqu'après l'asservissement des Ioniens aux. 
Perses , ils voulurent répudier le nom d'Ioniens et établir 
que les émigrés colonisateurs de la molle Ionie étaient t 
il est vrai, d'origine athénienne comme les Achéens, 
mais que les Athéniens n'étaient pas Ioniens. En sorte 
qu'ils ont deux généalogies : une qui les fait descendre 
de Zeus par Apollon et Ion ; une autre , et ils la préfè- 
rent, qui les fait descendre de Zeus et de Hêra par Héphais- 
tos et la Terre avec l'aide d'Athênê, lesquels donnè- 
rent le jour à Érichthonios. Apollon figurait aussi dan& 
cette dernière, car, pour être considéré comme citoyen, il 
fallait avoir un Apollon phratrios, c'est-à-dire, apparte- 
nir à une phratrie, qui sacrifiât à Apollon patrôos, à Apol- 
lon ancêtre. 

Érechtheus, Érichthonios, Kécrops, Érysichthôn, Kra- 
naos, Amphictyôn, Pandiôn, Ion, Égeus, Théseus; ces 
quelques noms sont à peu près ce qui nous reste de l'his- 
toire de dix siècles. Quels personnages représentent-ils? 
Sont-ils ceux d'êtres imaginaires , ou des auteurs com- 
muns de la nation, ou encore ceux des auteurs de la 
famille qui réussit à dominer les autres ? Chacun d'eux 
représente-t-il un seul personnage ou plusieurs, ce que 
rend vraisemblable l'usage de donner aux enfants les 
noms portés par leurs aïeux? Un de ces personnages était- 
il venu de Phénicie ou d'Egypte, comme on le disait 
aussi de Cadmos et de Danaos? Nous ne nous appesan- 
tirons pas sur ces questions inutiles à l'intelligence de 
l'histoire que nous étudions. 

Aussi loin que notre vue peut atteindre dans la nuit 
des temps, nous entrevoyons confusément les gentes 



CHAPITRE PREMIER. 39 

athéniennes vivant à peu près sans relations entre elles 
sous le sceptre de leurs chefs particuliers. Puis un pre- 
mier fait se produit sous Kécrops. Pour résister à des in- 
vasions béotiennes , à des débarquements de pirates ca- 
riens, ces chefs se groupent autour de douze chefs, chefs 
des phratries probablement, lesquels se soumettent à 
l'hégémonie d'un d'entre eux, mais pour les cas de guerre 
seulement. Chaque chef garde d'ailleurs chez lui son au- 
torité absolue et chacune des douze fractions reste un 
petit État. Un second fait a lieu sous Théseus , fait telle- 
ment important que tant qu'Athènes existera on célé- 
brera en commémoration la fête des Panathénées, la 
plus grande des fêtes athéniennes. Ce second fait, c'est la 
réunion de ces petits États en un seul, gouverné non 
plus entièrement par les caprices particuliers des sei- 
gneurs locaux , mais par des lois générales votées par des 
assemblées siégeant au prytanée d'Athènes. Sans doute, 
à cette mesure, qui par elle-même était une protection pour 
les groupes subordonnés , vinrent se joindre quelques re- 
lâchements de l'autorité hiérarchique ; il est difficile d'ex- 
pliquer autrement le titre de fondateur de la démocratie 
qui resta définitivement acquis à Théseus. Ces résultats 
furent obtenus par la force des armes , non sans une ré- 
sistance acharnée des détenteurs du pouvoir, qui, dépos- 
sédés, restèrent ennemis de Théseus, et qui plus tard, ren- 
forcés d'autres mécontents, devinrent assez forts pour le 
chasser du pays. Tout ce qu'on peut tirer de vraisem- 
blable des légendes merveilleuses qui le concernent, c'est 
qu'il mourut en exil et qu'il fut remplacé parMneslheus, 
le chef du contingent athénien au siège de Troie. Après 



40 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Mnestheus furent rappelés les fils de Théseus dont les des- 
cendants régnèrent longtemps et portèrent à son apogée 
la puissance royale. Le dernier d'entre eux, ayant refusé 
le combat singulier qui lui était offert par le roi béotien 
Xanthos, fut détrôné et remplacé par Mélanthos, un 
étranger descendant de Néleus , roi de Pylos , qui tua 
Xanthos. Kodros, fils de Mélanthos, connu par son dé- 
vouement légendaire, fut le dernier roi d'Athènes. 

Ses descendants lui succédèrent ; mais seulement avec 
le titre à' archontes, ce qui implique une diminution d'au- 
torité. Douze archontes à vie se succédèrent ainsi jus- 
qu'en 752 av. J.-C. A cette époque et sous Alcméon, 
la durée de l'archontat fut réduite à dix ans. Il y eut dix 
de ces archontes décennaux dont les quatre premiers 
furent encore pris dans la descendance de Kodros. Sous 
Hippomanès , ils commencèrent à être pris indistincte- 
ment par voie d'élection entre tous les eupatrides. En 
714, l'archontat devint annuel et fut démembré; neuf 
archontes s'en partagèrent les différentes fonctions. 

Nous n'avons aucun détail sur les troubles et les 
guerres civiles qui amenèrent ces changements. Nous 
savons seulement que, cent ans avant Solon, les chefs des 
génies, sous l'influence desquels ces troubles eurent lieu, 
avaient établi un système de gouvernement qui les ren- 
dait seuls maîtres de l'État. Mais, en même temps qu'ils 
recouvraient leur propre indépendance, ils voyaient par 
un mouvement parallèle échapper à leur domination la 
plupart de ceux pour lesquels ils avaient été des rois. 
Les détails nous manquent aussi sur cette révolution. On 
peut seulement constater qu'au temps de Solon l'ancienne 



CHAPITRE PREMIER. 41 

gens n'existe plus; elle est fractionnée en phratries, gén- 
ies et familles ou maisons 1 . La propriété commune est 
divisée. A la mort de chaque chef de famille, son fils 
aîné continue à garder sa maison ; mais les autres la 
quittent, emportant avec eux une part de l'héritage , et ils 
fondent une maison à leur tour. L'autorité paternelle est 
limitée à ceux qui sous le même toit sont « enfumés par 
le même foyer », qpfcflncvoi, comme les nomme Aristote 
après Épiménide 2 . Bien plus, une grande partie de la 
propriété a passé, quoique à titre précaire, entre les mains 
d'autres détenteurs dont nous n'avons pas encore parlé. 
Quand nous avons dit que les membres d'une phratrie 
ou d'une gens descendaient de l'ancêtre-dieu éponyme 
de cette phratrie ou de cette gens, cela n'est vrai que des 
eupatrides ; ceux-là seuls sont du sang des dieux et des 
rois 3 , du sang des maîtres; mais chacun de ces groupes 
comprenait encore., et même en nombre bien plus grand 
que les eupatrides, une plèbe 4 dont il est difficile de 
préciser l'origine et qui descendait probablement d'une 
race anciennement vaincue, de prisonniers de guerre, 
d'affranchis, d'enfants d'eupatrides et de femmes esclaves. 
Pour mieux séparer d'eux cette foule méprisée, les eupa- 
trides avaient imaginé cette légende que les Géants, fils 
de la Terre, ayant voulu détrôner Zeus, avaient été taillés 
en pièces et que, de leur sang répandu sur le sol, était 
né le commun des mortels. Ces esclaves cultivateurs, 

1 <I>potTp'a, yô'vo;, oTxoç. 

2 Aristote, Pol., ï, 1,6. 

3 Mex£'x.ovTe; tou paatXixov ysvov;. Etymologicum magnum, au mot EÙ7ta- 
rptoat. 

A Ittrj6oç,qui correspond au latin plebs. 



42 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ces serfs de la glèbe, s'appelaient thètes. Comment étaient- 
ils devenus propriétaires d'une portion des terres de la 
</e??s?Nous n'en savons rien; mais on le devine facile- 
ment. Si la servitude est dure pour l'esclave, elle est 
fastidieuse pour le maître, condamné à passer sa vie le 
fouet levé pour veiller à ce que le travail de l'esclave 
produise plus que ne coûte sa nourriture. La terre ne 
donne tout ce qu'elle peut donner que travaillée par ce- 
lui qui a un intérêt direct à la faire produire. Le maître 
avait donc eu avantage à confier à l'esclave la portion 
de terrain que cet esclave pouvait cultiver avec sa famille. 
à charge de rendre seulement une quotité fixée de la 
récolte et à lui laisser longtemps ce terrain afin qu'il pût 
exécuter les travaux qui ne produisent qu'après un long 
temps. Peu à peu ce qui n'était qu'un engagement vo- 
lontaire de la part du maître était devenu un droit pour 
l'esclave, et il était demeuré propriétaire incommutable 
du terrain, à charge de payer à son seigneur, comme le 
serf russe paye Yobrock au sien et pour la même cause, 
la sixième partie de la récolte. C'est pourquoi les thètes 
s'appelaient aussi Hectémores ( ExT7)f*.opot). 

A côté de cette division en eupatrides et en thètes, 
nous trouvons encore à cette époque une autre division 
en tribus '.II y avait quatre tribus auxquelles les Grecs, 
fidèles à leur système généalogique, ont attribué plus 
tard des éponymes, Hoplès, Géléôn, iEgicoros et Argadês, 
tous les quatre fils d'Ion. Jl suffit de traduire ces noms 
en français pour juger que guerrier, cultivateur, pasteur 



4>u).Vî, 



CHAPITRE PREMIER. ■ 4i 

et artisan sont des personnages imaginaires. Les hoplites 
étaient les eupatrides; les autres étaient répartis soit d'a- 
près leurs professions, soit par contrées nommées suivant 
la profession la plus en usage dans chacune : les artisans 
habitant les villes; les cultivateurs, la plaine, et les pas- 
teurs, la montagne. Toutes les phratries athéniennes 
étaient réparties dans ces quatre tribus dont chacune 
avait un chef nommé « phylobasileus» sur les fonctions du- 
quel les renseignements sont assez vagues. Enfin on trouve 
une autre division des citoyens en Diacriens ou mon- 
tagnards , Pédiéens ou hommes de la plaine , et Paraliens 
ou habitants de la côte. 

Vers 594 avant Jésus-Christ, les Diacriens, les Pé- 
diéens et les Paraliens étaient en guerre ouverte. Les 
chefs des Pédiéens, qui composaient l'aristocratie terri- 
toriale, et ceux des Paraliens, partie commerçante et 
libérale de la population, se disputaient le pouvoir. Les 
Diacriens soutenaient ces derniers. Leur querelle du- 
rait depuis soixante ans, et c'est pour en brusquer le dé- 
noûment qu'avait eu lieu la tentative de Kylôn. Cet eu 
patride, voyant le progrès de la faction paralienne ma- 
nifesté par la nomination à Tarchontat de Mégaclès, fils 
d'Alcméôn, son chef, avait profité de la fête des Diasia 
pour s'emparer de l'acropole avec ses amis et quelques 
mercenaires envoyés par son beau-père, tyran de Mégare. 
Maître de la citadelle, il se croyait maître du pouvoir; 
mais, à l'appel de Mégaclès , une partie de la population 
prit les armes et assiégea l'acropole. Vaincu par la famine, 
Kylôn parvint à s'évader; les siens se rendirent. Ceux de 
Mégaclès les trouvèrent mourant de faim , assis près de 



44 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

l'autel d'Athênê, tenant à la main un rameau vert en- 
touré de bandelettes, bceTvjpioc; par là, ils se constituaient 
suppliants de la déesse et devenaient sacrés. Non-seule- 
ment on ne pouvait sans crime toucher à leur personne, 
mais on ne pouvait pas les laisser mourir de faim. Ce- 
pendant, comme ils ne pouvaient rester toujours au pied 
de l'autel, ils consentirent à se laisser juger par l'aréo- 
page, et, pour s'y rendre sans danger, ils imaginèrent de 
fixer leur rameau à l'autel et de prolonger la bandelette 
à ce point qu'ils pussent arriver jusqu'au tribunal sans 
la lâcher. En chemin, la bandelette se rompit, et, privés de 
la protection de la déesse , les suppliants furent lapidés. 
Cet événement suffît pour changer la face des choses : 
nous venons de voir la version des Alcméonides; mais 
sur le moment même un bruit courut dans la ville. On 
disait que la rupture de la bandelette n'avait pas été na- 
turelle et qu'un grand sacrilège venait d'être commis. 
Malgré les dénégations des intéressés, ce bruit finit par 
prévaloir et devint entre les mains du parti oligarchique 
une arme puissante contre Mégaclès et ses descendants. 
Trente ans après , tous ceux du parti auquel Kylôn 
avait appartenu , renforcés des superstitieux qui 
attribuaient au forfait de Mégaclès tout ce qu'il y avait 
eu depuis lors d'épidémies, de famines et de cala- 
mités de toute sorte, demandaient encore à grands cris 
le châtiment des coupables et l'expiation du sacrilège; 
ils demandaient que, pour la gens maudite des Alcméo- 
nides, on ne laissât pas plus longtemps l'a cité exposée à 
la colère céleste. Les deux partis étaient près d'en venir 
aux mains. 



CHAPITRE PREMIER. 4 3 

En môme temps une menaçante agitation régnait parmi 
les thètes ou hectémores, et non sans cause, car leur sort 
était misérable. De nos jours un fermier qui loue cent 
hectares de terre peut donner au propriétaire de cette 
terre la moitié du produit, vivre et réaliser encore un cer- 
tain bénéfice; mais alors le possesseur d'un petit champ 
à peine suffisant pour nourrir sa famille ne pouvait que 
difficilement prélever la sixième partie de sa récolte ou 
sa représentation en argent; d'autant plus que cette re- 
devance envers son seigneur ne le dispensait pas d'autres 
charges envers l'État. Telle est l'origine de ces dettes qui 
jouent un si grand rôle dans les commencements de l'his- 
toire d'Athènes et dans la période correspondante de l'his- 
toire romaine. Jadis l'eupatride avait eu intérêt à aban- 
donner un champ au thète pour le sixième du produit 
annuel. Cet intérêt n'existait plus. Les progrès de l'agri- 
culture permettaient de faire cultiver à un homme une 
bien plus grande quantité de terre; les progrès du luxe 
faisaient davantage rechercher les esclaves domestiques; 
la valeur de la terre avait changé. 

Les années de guerre ou de sécheresse, le thète ne 
payait pas; l'eupatride le laissait faire, souvent même il 
lui prêtait de l'argent et posait sur son terrain une « hy- 
pothèque », uttofWxvi, c'est-à-dire une borne de pierre ou 
de bois sur laquelle était inscrite la somme due. Dès lors 
le thète devait payer, outre la redevance ordinaire, un in- 
térêt exorbitant de cette somme. Le moment arrivait ra- 
pidement où il ne pouvait plus payer du tout. Alors l'eu- 
patride saisissait le champ et le vendait; il vendait en- 
suite les enfants du thète, sa femme et enfin le thète lui- 



46 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

même, s'il était nécessaire, pour acquitter la dette. A ce 
genre de dettes étaient venues se joindre celles contrac- 
tées pour les besoins du commerce et de l'industrie par 
des hommes qui n'avaient rien à hypothéquer que leur 
famille et eux-mêmes. La nécessité d'une part, la cupi- 
dité de l'autre, multiplièrent le nombre des dettes et des 
débiteurs. Des exécutions cruelles, la vue de citoyens 
vendus à l'étranger comme esclaves, indignèrent la popu- 
lation. Elle résolut de résister par la force à un droit 
barbare; une conflagration générale devint imminente. 

Dans ces circonstances critiques, un homme éminent 
se rencontra : Solon, fils d'Exekestidès. Il descendait de 
Kodros et était donc eupatride; mais son père avait dis- 
sipé sa fortune, ce qui l'avait fait déchoir du rang que sa 
naissance lui assurait. Commerçant et navigateur, poëte, 
guerrier, homme politique , Solon se montra en tout tel- 
lement supérieur que ses contemporains le placèrent au 
nombre des sept cocpoi, mot qui se traduirait mieux par 
savant, habile, éminent, que par sage. La gloire qu'il 
avait acquise dans la victorieuse expédition de Salamine 
par lui provoquée et conduite, sa position sociale qui le 
plaçait au milieu des deux partis , les sentiments à la fois 
conservateurs et libéraux exprimés dans ses belles poésies 
et sans doute dans ses discours à l'Assemblée, tels furent 
les motifs qui le firent choisir d'un commun accord pour 
rétablir la paix dans l'État avec plein pouvoir de faire les 
réformes nécessaires et de nouvelles lois. 

Il s'occupa d'abord de l'affaire du sacrilège. Par son 
influence, ceux qui y étaient impliqués consentirent, 
sans doute faute de pouvoir faire autrement, à se laisser 






CHAPITRE PREMIER. 47 

juger par trois cents citoyens pris parmi les plus estimés 
de la cité (âpioriviiiv). Ceux qui vivaient encore furent 
condamnés au bannissement perpétuel ; les autres furent 
déterrés et leurs os jetés hors du territoire de l'Attique. 
Ce n'était du reste qu'un moyen terme dont les plus su- 
perstitieux ne furent qu'à demi satisfaits. Ils auraient 
voulu voir bannir non-seulement les coupables, mais en- 
core tous ceux qui étaient issus d'eux. Cent ans après 
nous verrons attaquer de nouveau les descendants des 
sacrilèges Kyloniens parmi lesquels nous trouverons Pé- 
riclès et Alkibiadès. La question des dettes fut plus com- 
plètement résolue ; il y eut abolition générale des dettes 
présentes, et pour l'avenir il fut défendu de prêter et d'em- 
prunter sur la liberté des citoyens. Les redevances sei- 
gneuriales furent abolies du même coup ; « la terre était 
esclave, dit Solon, je l'ai rendue libre \ » 

Enfin une constitution écrite détermina la forme du 
gouvernement et les droits de chacun en y apportant des 
modifications profondes. Les citoyens furent divisés en 
quatre classes : les pentakosiomedimni ou citoyens à 
cinq cents médimncs 2 , les chevaliers ou citoyens à trois 
cents médimneSy les zeugites ou citoyens à deux cents mé- 
dimnes, puis une quatrième classe inférieure en tout à 
ceux-là. Le médimne était une mesure de blé ou d'huile. 
Il valait sous Solon une drachme, au temps d'Aristo- 
phane trois drachmes, au temps de Démosthène cinq. 



4 Vers cité par Plut., Vit. Solon. 

2 Nousreviendrons plus loin, à propos de l'impôt, sur ce sujet. On verra pour- 
quoi pentakosiomedimni est traduit ici par « à cinq cents medimnes * et non 
par « possédant 500 medimnes -. 



48 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Le fait important à noter maintenant est que, dans cette 
classification , il n'est tenu compte que de la fortune ter- 
ritoriale. Les penlakosiomedimni, ceux de la première 
classe, sont les grands propriétaires; les chevaliers, ceux 
de la seconde, sont ceux des propriétaires fonciers qui 
sont assez riches pour entretenir des chevaux; ils sont 
obligés d'en avoir et composent la cavalerie en temps de 
guerre ; ceux de la troisième, les zeugites, sont proprié- 
taires aussi ; ils sont assez riches pour faire la guerre à 
leurs frais et se pourvoir d'une armure complète en bon 
état; ils servent parmi les hoplites , l'infanterie pesam- 
ment armée. Au-dessous d'eux la multitude, les thètes. 

Le pouvoir est divisé aussi en quatre parts. Le pou- 
voir exécutif appartient aux archontes. Les pentakosio- 
medimni sont seuls éligibles à cette magistrature suprême 
ainsi qu'aux autres fonctions supérieures. Le conseil d'en 
haut, ou de l'aréopage, répond au sénat des gouver- 
nements anciens et à ce qu'on appelle chez les modernes 
sénat, chambre haute', des pairs, des lords, des seigneurs. 
Son rôle est d'empêcher les autres pouvoirs d'enfreindre 
la constitution. Il se compose de ceux qui ont été ar- 
chontes. Le conseil des quatre cents, conseil probouleu- 
tique, composé de cent citoyens de chaque tribu pris 
dans les trois premières classes, prépare les travaux de 
l'assemblée et élabore les projets de loi qui lui sont sou- 
mis. Enfin l'assemblée vote les lois qui lui sont présen- 
tées. De façon qu'aucune loi , aucune résolution ne peut 
être validée sans avoir été préparée par le conseil des 



i e 



H àvw Bou).f. 



CHAPITRE PREMIER. 49 

quatre cents, votée par l'assemblée du peuple et accep- 
tée par l'aréopage. L'assemblée du peuple a de plus le 
pouvoir de choisir les archontes et les magistrats parmi 
les citoyens éligibles et aussi de les juger au sortir de 
leurs charges. Tout archonte comme tout fonctionnaire 
doit en résignant ses fonctions rendre compte de sa ges- 
tion (eùôuvaç SiSovat). S'il a mal agi, il est puni et privé 
des honneurs de l'aréopage. 

Mais la plus remarquable des institutions soloniennes 
est le dicastère (îucflwnfpiov) ou jury. Jusqu'alors le pou- 
voir judiciaire s'était partagé entre l'aréopage, les phi- 
lobasileis , les archontes et les ephetœ (eçérat). On nom- 
mait ainsi cinquante et un juges pris, âpi<*TtvSy,v ', pour 
juger en appel les affaires graves, comme ceux qui 
avaient jugé les meurtriers des Kyloniens. Le mot âptc-riv- 
&v]v signifie-t-il qu'ils étaient nommés par voie d'élection 
comme étant les plus considérés et les plus dignes? Si- 
gnifie- t-il qu'ils étaient pris par ordre de richesse et de 
noblesse ? Dans l'un et l'autre cas, c'étaient toujours les 
« notables » qui se trouvaient juges des appels et qui, avec 
les partis pris inséparables de leur position, décidaient 
de tout en dernier ressort. C'est à cet inconvénient que 
Solon voulut remédier en leur substituant des groupes 
de citoyens pris dans toutes les classes, désignés par le 



1 'ApiCTxtvSviv ne peut se traduire par aristocratiquement. Dans notre langue 
politique moderne, le mot d'aristocratique s'applique à ce qui concerne les 
nobles et les riches. Chez les Grecs, le gouvernement aristocratique est celui 
des meilleurs désignés par l'élection, par opposition au gouvernement démo- 
cratique dans lequel les fonctionnaires sont désignés par le sort. 

Ils employaient le mot oligarchique dans le sens que nous donnons à aris- 
tocratique. Cf. Aristote, Politique. 

périclès. — t. i. 4 



50 SIÈCLE DE PÉRICLËS. 

sort et liés par un serment solennel de juger conformé- 
ment à leur conscience. Cette institution, adoptée dans 
l'antiquité et dans les temps modernes par les nations 
qui sont à la tête de la civilisation , regardée à bon droit 
comme la seule qui puisse assurer aux citoyens une jus- 
tice impartiale , fut le plus beau titre de gloire de Solon 
avec les lois qu'il y joignit , ces fameuses lois que vinrent 
copier presque textuellement les décemvirs romains et 
qui furent la source du droit romain et par conséquent 
du droit moderne. 

La constitution de Solon assura quelques années de re- 
pos au pays ; mais il ne tarda pas à voir renaître plus 
violents les troubles qu'il avait voulu apaiser sans doute. 
Il avait assuré la sécurité personnelle, une bonne justice 
et une certaine dose de liberté aux membres des génies, 
des phratries et des tribus ; mais il avait laissé subsister 
l'organisation hiérarchique de ces agrégations qui con- 
féraient à un très- petit nombre d'hommes un pouvoir po- 
litique et religieux exorbitant. Toutes les génies de la 
Paralie étaient inféodées aux Alcméonides, celles delà 
plaine à Lykourgos, celles de la Diacrie à Pisistratès qui 
paraît en outre avoir su capter la faveur de la plebs ur- 
baine. Tous trois abusaient de leur position pour se dis- 
puter, les armes à la main, la direction des affaires. Une 
longue suite de troubles, de violences, de crimes, fit 
naître dans l'esprit de la population le désir du repos à 
tout prix et la tyrannie en résulta comme toujours. 
Trente ans après la constitution de Solon , Pisistratès re- 
cevait de l'assemblée du peuple l'autorisation d'avoir une 
garde pour sa défense personnelle, sous le prétexte que 



CHAPITRE PREMIER. 51 

ses ennemis avaient attenté à ses jours; allégation que 
l'histoire a regardée comme fausse , bien qu'elle n'ait 
rien d'invraisemblable. Il était alors d'accord avec Ly- 
kourgos et certainement avec le conseil des quatre cents. 
Le chef des Alcméonides, Mégaclès, fut obligé de s'expa- 
trier avec les siens. Bientôt Lykourgos et Mégaclès se li- 
guent et chassent Pisistratès; puis celui-ci fait la paix avec 
Mégaclès et revient en chassant Lykourgos. Enfin une 
seconde fois il se brouille avec Mégaclès qui, aidé encore 
de Lykourgos, le force de nouveau à s'enfuir. Cette fois 
Pisistratès ne chercha plus ses alliés à l'intérieur, mais 
auprès des tyrans du voisinage , ses collègues, et il revint 
avec une armée de mercenaires. Les Alcméonides vain- 
cus furent exilés, leurs morts même arrachés de leurs 
tombes et jetés hors de l'Attique, toujours comme sacri- 
lèges envers la déesse. La tyrannie fut établie définitive 
ment et les masses la subirent d'autant plus volontiers 
que, tout en leur donnant le repos, elle était fort douce, 
populaire, libérale, protectrice des lettres et des arts, 
prodigue de travaux et d'embellissements. 

Les nations oublient vite les motifs qui les ont portées 
à se donner un maître et, l'adulation aidant, les maîtres 
oublient encore plus vite pourquoi les peuples se sont 
donnés à eux. Les fils de Pisistratès, Hippias et Hipparchos, 
Hippias surtout, firent naître le dégoût de la tyrannie et 
virent se former un parti de mécontents. L'insulte faite à 
Harmodios mit à la tête de ce parti Aristogeitôn qui l'ai- 
mait, et Hipparchos périt dans une conjuration qui ne 
réussit pas. Depuis lors Hippias, pour venger son frère 
et pour se défendre lui-même, déploya une férocité qui le 



52 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

rendit encore plus odieux. Quatre ans après la mort d'Hip- 
parchos, Kleisthénès, chef des Alcméonides, et Isagoras, 
chef des Pédiéens comme successeur de Lykourgos, s'al- 
lièrent de nouveau soutenus par une alliée puissante : 
Sparte. Les Spartiates avaient pour principe politique de 
détruire autour d'eux, autant qu'ils le pouvaient, tous les 
gouvernements contraires aux anciennes institutions hié- 
rarchiques qui les gouvernaient encore eux-mêmes. C'est 
pour cela qu'ils avaient déjà abattu un grand nombre de 
tyrannies. Il paraît qu'en cette occasion ils furent aussi 
poussés par la piété. Les Alcméonides s'étaient retirés à 
Delphes suivis d'une véritable colonie. Le fameux temple 
de Phcebus-Àpollo venait d'être brûlé. Ils se chargèrent 
à forfait de sa reconstruction et firent les choses avec 
tant d'intelligence et de bonheur qu'ils méritèrent les 
louanges de la Grèce entière et l'amitié des prêtres. De- 
puis lors chaque fois, et cela arrivait souvent, que les 
Spartiates, les plus superstitieux des hommes, envoyaient 
consulter l'oracle, la Pythie répondait invariablement : 
« Il faut délivrer Athènes. » Hippias vaincu se retira dans 
l'acropole où il aurait pu soutenir un long siège si ses 
enfants qu'il voulait faire passer à l'étranger ne fussent 
tombés dans les mains de l'ennemi. Il capitula à la con- 
dition que ses enfants lui seraient rendus et qu'il s'exi- 
lerait pour toujours. 

La dynastie avait duré cinquante ans. Les Spartiates 
retirés, comme les Pisistratides, les deux alliés, Isagoras 
et Kleisthénès, tournèrent leurs armes l'un contre l'autre 
pour se disputer le prix de la victoire, la possession de 
l'autorité. Kleisthénès, le chef du parti libéral, l'emporta 



chapitre: premier. 53 

et ce fut à lui qu'il échut de donner au pays une consti- 
tution nouvelle. 

La réforme de Kleisthénès est un des grands événements 
de l'histoire athénienne et cependant elle ne nous est 
connue que très-sommairement. Ses caractères princi- 
paux sont le fractionnement des quatre grandes tribus 
anciennes, la séparation du pouvoir politique et du pou- 
voir religieux, la substitution des circonscriptions locales 
aux agrégations hiératiques dans les actes électoraux, 
l'augmentation du nombre des votants et probablement 
un changement dans le mode de votation analogue à 
celui qui dans l'histoire romaine substitua le vote par 
centuries au vote par tribus. Le but de cette modification 
était d'enlever aux eupatrides l'influence que leur don- 
nait sur les élections le droit qu'ils avaient, comme les 
patriciens romains, de connaître et d'appliquer seuls les 
lois divines et humaines '. Il fut facile, sans choquer les 
croyances religieuses, de remplacer les quatre phylœ an- 
ciennes par dix phylas nouvelles composées d'une ou de 
plusieurs phratries issues du héros donné pour éponyme 
à chacune d'elles. Les phratries et les génies continuè- 
rent de subsister, mais seulement comme associations 
religieuses; elles n'eurent plus de chefs politiques, mais 
seulement des prêtres. La loi civile ne reconnut plus 
d'autre subdivision de la tribu que le dème, le bourg 2 . 



1 Plut. Vit. Thesei, c. xxv, 1. 

2 D'après un passage d'Aiïstote cité par Pol'ux, Harpocralion et Photius, la 
division en dèmes aurait remplacé une division en trittyes et en naucraries. 
L'ancienne phylé se partageait en trois trittyes et la trittye en douze naucraries 
La naucrarie fournissait un vaisseau pour la guerre. 11 semble que les naucra- 
ries soient devenues les dèmes. La trittye était une division militaire. 



5't SIÈCLE DE PÉRTCLÈS. 

Le dème, sauf les questions de dimensions, a quelque 
chose d'analogue aux communes de France. C'est là que 
sous la surveillance d'un magistrat nommé le démarque 
sont tenus les registres de l'état civil (^Çiap^iKov ypap-aa- 
tsTov) , et les tableaux descriptifs des biens de chaque habi- 
tant ; c'est là que se font les impositions, les élections et les 
assemblées particulières, toutes celles qui ne nécessitent 
pas la présence des citoyens à la ville. Sont citoyens du 
dème tous ceux qui habitent dans sa circonscription. 
Cependant le dème a un héros éponyme qui descend de 
l'éponyme de la tribu et dont la majeure partie des dé- 
motes sont censés descendre. Et effectivement le bourg a 
eu pour origine une agglomération de maisons cons- 
truites jadis autour de celle de l'éponyme par sa famille et 
les descendants de sa famille \ L'étranger citoyen qui 
s'y est établi a du y contracter des alliances qui Font 
rendu parent des autres habitants. L'innovation de Kleis- 
thénès n'eût donc été qu'une réforme administrative sans 
grande portée, s'il n'eût en même temps fait entrer dans 
le dème une multitude d'individus classés jusque-là 
comme étant de race servile ou étrangère, noXkohç yàp 
i(pu)v£T£U(7£ <;£vou; scoù rWXouç u.eTo«couç, qui à ce titre ne jouis- 
saient d'aucun droit politique 2 . Kleisthénès leur donna 

1 La non- contiguïté des dèmcs d'une même tribu ne prouve pas que leurs 
éponymes ne puissent descendre de celui de cette tribu. Dans un pa\s aussi 
petit que PAttique les membres d'une même famille riche ont pu avoir leurs 
terres les uns au nord les autres au sud sans pour cela qu'elles soient bien loin 
les unes des autres. La preuve en est que les citoyens d'un dème avaient une 
hestia commune et des sanctuaires communs, à eux seuls accessibles, où ne pou- 
vaient être admis les étrangers au dème, même quand, pour leur faire honneur 
et les récompenser de services particuliers, on leur donnait le titre de citoyen 
de ce dème. Cf. Boeck, Corpus ïnscriplionum, 76 et 101. 

2 Aristote, Polit., 1. III, ch. i, § 10. 



CHAPITRE PREMIER. 55 

Visagoria, c'est-à-dire l'égalité sur l'agora; ce qui si- 
gnifie qu'ils eurent dès lors le droit de discuter dans 
l'assemblée et de voter sans intermédiaires et librement 
sur le même pied que leurs anciens maîtres. Les ar- 
chontes, l'aréopage, restèrent ce qu'ils étaient. Les mem- 
bres du conseil des quatre cents furent portés à cinq 
cents. 

Du reste, la révolution ne s'accomplit pas sans guerre. 
A peine maître du terrain , Kleisthénès fut renversé par 
Isagoras et l'aristocratie, soutenus par une armée Spar- 
tiate. Les Spartiates n'aimaient pas plus les démocraties 
que les tyrannies populaires. Sept cents familles adhé- 
rentes aux idées nouvelles furent chassées de l'Attique. 
Un soulèvement nouveau les ramena après le départ des 
Spartiates. Alors se forma une coalition de toutes les 
oligarchies voisines pour étouffer la démocratie nais- 
sante; les Spartiates commandés par leurs deux rois, 
beaucoup de Péloponnésiens, les Corinthiens, les Béotiens, 
les Eubéens, envahirent l'Attique. Nul doute que les Athé- 
niens n'eussent été écrasés si la discorde ne se fût mise 
entre les envahisseurs. Les Corinthiens se retirèrent les 
premiers, puis les autres Péloponnésiens, puis un des rois 
de Sparte avec la partie de l'armée qui était sous ses or- 
dres. Dès lors la déroute devint générale. Les Béotiens 
poursuivis chez eux par les Athéniens furent battus ainsi 
que les Eubéens. Ceux-ci subirent aussi sur leur propre 
territoire une défaite désastreuse. Athènes resta en pos- 
session de son gouvernement, démocratique pour le 
temps, et le résultat de cette lutte fut d'augmenter son 
importance, car elle fut dès lors considérée comme la 



56 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

seconde ville de la Grèce, Sparte étant, d'un commun ac- 
cord, la première. Ce furent les guerres médiques qui 
non-seulement mirent Athènes au niveau de sa rivale, 
mais lui donnèrent un instant le premier rang. 

Nous ne raconterons pas ces guerres. Toutes les cités 
grecques de l'Asie Mineure, ennemies les unes des autres, 
étaient par suite de ces divisions tombées successivement 
au pouvoir des Lydiens et ensuite des Perses. Sous le 
fouet de ces derniers, un sentiment nouveau s'éveilla chez 
elles; elles se sentirent grecques, s'unirent, se révoltèrent, 
furent vaincues et plus durement traitées. Les Perses 
vainqueurs crurent pouvoir asservir aussi les Grecs de 
l'Europe, et cette ambition leur valut les désastres 
de Marathon, de Salamine, de Platée et de My- 
kalé. 

Les soldats d'Athènes ne déployèrent pas, sur les 
champs de bataille, une valeur plus grande que les sol- 
dats de Sparte; mais la cité tout entière fit voir une 
générosité, un dévouement à la cause commune que re- 
haussa encore le honteux égoïsme de sa rivale. Au pre- 
mier bruit de la lutte , au premier jour de la révolte io- 
nienne, Athènes avait pris les armes pour la liberté des 
Grecs ; elle avait combattu seule à Marathon ; elle s'était 
sans hésiter résignée aux plus durs sacrifices. Sparte, 
uniquement préoccupée de sa sûreté personnelle, n'a- 
vait pu qu'avec peine être arrachée à l'idée de fortifier 
l'isthme de Corinthe ei; de combattre là avec les Pélo- 
ponnésiens, abandonnant ainsi tous les autres Grecs. Pour 
la traîner à Platée, il avait fallu qu'Athènes la menaçât 
d'accepter des Perses l'hégémonie offerte de toute la 



CHAPITRE PREMIER. 57 

Hellade et de Rallier à eux pour envahir le Péloponnèse 
par mer. 

Aussi, malgré la gloire dont la bataille de Platée cou- 
vrit les Lacédémoniens et Pausanias leur chef, la voix 
publique n'en proclam a-t-elle pas moins, avec Hérodote, 
que les véritables sauveurs de la patrie étaient les Athé- 
niens et qu'ils étaient les seuls chefs possibles du mou- 
vement panhellénique ' . C'est à ce glorieux moment de la 
vie d'Athènes que nous allons commencer l'étude de son 
histoire. 

1 Hérodote. 



CHAPITRE II. 



Les oligarchistes et les démocrates. — Procès de Milliadès, chef des premiers. 
— Les Eulhynes. — Aristeidès et Thèmistoklès , chefs des deux partis. — 
Les cinq cents. — La dokimasia , lespryïanes, Tecclesia, l'épistate , les proè- 
dres , les citoyens , les nothi et les metœki, l'ostracisme. 



Tandis que les armées de Xerxès opéraient leur retraite 
désastreuse, inspirant par l'horreur de leurs misères aux 
peuples dont elles traversaient de nouveau le territoire 
autant d'étonnemcnt que naguère par leur nombre et 
leur splendeur, les familles athéniennes réfugiées à Sa- 
lamine rentraient dans Athènes. A l'exception de quel- 
ques maisons habitées par les chefs barbares, il ne res- 
tait pas pierre sur pierre de la cité de Kékrops et bien 
des familles oubliaient la joie publique de la victoire pour 
pleurer leurs maisons détruites; mais ce qui excitait sur- 
tout la douleur et l'indignation, c'était le spectacle que 
présentait l'acropole. Les temples vénérés pour leur sain- 
teté et leur antiquité , monuments imposants de l'archi- 
tecture primitive, étaient saccagés, brûlés, renversés; les 
statues des dieux, œuvres des plus anciens maîtres de 
l'art ou des grands artistes de l'époque de Pisistratès, 
étaient brisées et détruites sauf quelques statues d'Athéné 
qu'on put retirer des décombres et que Pausanias ■ vit 

{ Pausan., Atiic. 



60 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

encore au temps d'Hadrien , noircies et à moitié calci- 
nées. Devant ces débris des objets de leur culte, devant 
ces fragments mutilés des images que la piété supersti- 
tieuse du vulgaire honorait pour elles-mêmes autant au 
moins que pour les dieux dont elles étaient la représen- 
tation, le peuple répétait le serment de ne pas relever ces 
ruines afin que leur vue ne cessât pas de lui rappeler la 
vengeance qu'il devait tirer des Perses. 

Chacun cependant reprit possession de ses terrains, 
chacun reconstruisit sa maison, et une ville nouvelle s'é- 
leva rapidement sur les restes de l'ancienne. En même 
temps toutes les institutions de la société athénienne re- 
prirent leur cours; les conseils, les magistrats, les tribu- 
naux rentrèrent en fonction et les agitations politiques 
recommencèrent plus ardentes que jamais. A vrai dire elles 
n'avaient été suspendues qu'un instant au moment su- 
prême du danger, alors que les Athéniens étaient chassés 
de leur ville. Les avantages obtenus par le parti démo- 
cratique au temps de Kleisthénès n'avaient fait que le 
rendre plus ardent à en poursuivre d'autres, et sur ce ter- 
rain, entre les deux guerres médiques, avait eu lieu une 
lutte que nous ne saurions passer sous silence sans rendre 
incompréhensibles les événements postérieurs. La pre- 
mière victime de cette lutte avait été le vainqueur de Ma- 
rathon. 

Miltiadès, fils de Kimôn, descendait en droite ligne de 
Zeus par Éakos et dix- huit aïeux illustres dont un frag- 
ment de Phérékydès nous a conservé les noms et parmi 
lesquels on compte Télamôn et Ajax. Son grand-père 
avait été le colonisateur de la Chersonèse de Thrace et 



CHAPITRE II. 61 

lui-même y régnait lorsque les Perses soumirent ce pays. 
Sous leur domination, il avait gardé le titre de basîleus 
et accepté le pouvoir despotique qu'ils confiaient à un 
tyran de leur choix dans toutes les villes grecques con- 
quises par eux. Cependant il était resté leur ennemi et 
il n'avait pas cessé de chercher à se soustraire à leur do- 
mination. Pendant la révolte de l'Ionie, il avait, avec l'aide 
des vaisseaux qne les Athéniens lui avaient confiés, con- 
quis sur les Perses et les Pélasges les îles d'Imbros et 
de Lemnos qui depuis lors restèrent définitivement ac- 
quises aux Athéniens. La révolte vaincue, Miltiadès fut 
obligé de se retirer à Athènes. Là aussitôt le parti oligar- 
chique en fit son chef et par contre les démocrates le 
mirent en accusation comme ayant accepté la tyrannie 
d'une colonie athénienne. Les oligarchistes remportèrent 
et le gendre du roi de Thrace Oloros, acquitté, fut nommé 
le premier des dix généraux appelés à commander l'armée 
qui devait combattre les Perses à Marathon. L'heureuse 
issue de cette bataille n'apaisa pas ses adversaires. La 
conduite d'une armée de dix mille hommes ne comportait 
pas des combinaisons stratégiques bien savantes à cette 
époque primitive de l'art militaire; la victoire dépendait 
surtout de la valeur des soldats, et le principal mérite du 
chef était de savoir leur communiquer l'énergie dont il 
était animé. Ce mérite, très-grand cependant, était faci- 
lement méconnu, les combattants ne lui accordaient pas 
volontiers dans la gloire commune la part à laquelle il 
avait droit, et, lorsque Miltiadès demanda pour unique 
récompense une couronne de feuilles d'olivier, il ne put 
même pas l'obtenir : « Quand tu auras combattu seul, lui 



6 2 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

fut-il répondu, tu demanderas à être honoré seul 1 . » 
Cependant il obtint le commandement d'une flotte qu'il 
avait demandée pour punir et mettre à contribution l'île 
de Paros qui avait fourni des vaisseaux aux Perses. 
Sous prétexte de négocier pour leur rançon, les Pariens 
prirent le temps de mettre en état leurs murailles et de 
rendre leur ville imprenable autrement que par un long 
siège. Miltia dès ne renonça pas cependant à son projet; 
aidé d'une prisonnière de guerre qui avait été prêtresse 
de Déméter libératrice, il s'introduisit seul la nuit par- 
dessus les murs dans l'enclos du temple de cette déesse 
pour voir s'il trouverait quelque endroit qui permît l'es- 
calade; mais, en redescendant précipitamment pour se re- 
tirer, il tomba si malheureusement qu'il se brisa la cuisse. 
En même temps des feux aperçus au loin sur les hauteurs 
des îles voisines firent croire à l'approche de la flotte 
perse. Il se décida à abandonner son entreprise sans avoir 
obtenu d'autre résultat que le pillage des campagnes de 
Paros. Cet échec mit contre lui la multitude," et ses en- 
nemis politiques ne manquèrent point d'en profiter. A 
leur tête était Xanthippos, fils d'Ariphrôn. 

Nous avons vu qu'une des principales institutions so- 
loniennes était le jugement déféré au peuple de tous les 
fonctionnaires sortant de charge. Quiconque avait exercé 
une fonction quelconque devait rendre compte 2 de sa 
gestion. Nul n'en était dispensé ; les prêtres, les prêtresses, 
sans excepter les eumolpides ni les céryces, 3 les aréopa- 



1 Plutarquc, Kimdn. Cf. Eschin., c. Ctésiphdn. 

2 Eùôuvaç SiSovai. 

3 Eschin., c. Ctésiphdn. 



CHAPITRE II. 6$ 

gites, les membres du conseil des cinq cents, y étaient tenus 
comme les archontes et les stratèges. Le fonctionnaire, 
quel qu'il fût, ne pouvait avant d'avoir satisfait à cette loi 
ni s'absenter, ni adopter, ni disposer d'une partie quel- 
conque de sa fortune, pas même offrir aux dieux un 
anathêma ' ; sa personne et ses biens étaient les gages de 
l'État. Le compte se rendait devant des magistrats ap- 
pelés les uns euthynes, les autres logis tes, qui se parta- 
geaient l'examen de sa conduite politique et de son ad- 
ministration financière. Les uns et les autres étaient au 
nombre de dix , un par tribu , assistés de parèdres ou 
assesseurs et d'un greffier 2 . Celui qui sortait de charge 
devait dans les trente-cinq jours aller s'inscrire et prendre 
jour chez le greffier. Au jour dit, lorsque les deux col- 
lèges avaient chacun en ce qui le concernait examiné les 
comptes rendus qui leur étaient remis, leurs membres en 
faisaient rapport à l'Assemblée, puis leur céryce criait : 
Qui veut accuser 3 ? et alors pouvait qui voulait formuler 
son accusation,, soit pour son compte s'il avait éprouvé 
quelques lésions, soit pour le compte de l'État. Si les eu- 
thynes et les logistes ne trouvaient rien à reprendre, 
s'il ne se présentait aucun accusateur, Yhypeuthynos 4 
(ainsi était désigné le fonctionnaire jugé) était définiti- 
vement déchargé de sa gestion. S'il se trouvait des irré- 
gularités ou s'il s'élevait des accusations, les euthynes 



1 Un ex-voto. Eschin., c. Ctésiphon. 

2 EûOuvoi, ).oyt<TTai, Pollux, 1. VIII. Harpocration. Esch., c. Çtésipk. et Sclio- 
lies. — Antiphon, pro Choreuta (§ 43). Andocide, de Myst., § 78. Lysias, lia- 
taluseos,§ 11. — rpa^aTEu,-. 

TCç PoûXstoci xaTrjyopeïv ; 
4 TïtevOvvo;. 



G4 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

elles logistes tiraient au sort les membres d'un dicas- 
tère dont ils prenaient la présidence. Suivant les temps 
et suivant la gravité de l'affaire, tantôt l'assemblée, c'est- 
à-dire le corps entier des citoyens aptes à faire partie de 
ce jury, tantôt des dicastères plus ou moins nombreux, 
pouvaient être saisis. Dans certains cas le peuple nom- 
mait des synegori\ ou avocats chargés de soutenir 
l'accusation. La multitude, quand les événements pas- 
sionnaient les esprits, pesait de sa présence sur le tri- 
bunal, et, dans le courant des révolutions athéniennes, 
un grand nombre d'hypeuthyni furent condamnés à mort, 
dépouillés de leurs biens, frappés d'amende ou interdits 
de leurs droits civils, les uns justement, les autres non. 
Miltiadès paraît avoir été jugé par l'assemblée. La 
fracture de sa jambe était de telle nature que la gan- 
grène s'y était mise; il était hors d'état de se défendre 
et ses amis durent parler pour lui. Xanthippos l'accusa 
d'avoir entrepris l'expédition de Paros par inimitié per- 
sonnelle contre un habitant de cette ville, de l'avoir mal 
conduite et d'avoir reçu de l'argent des Perses pour y 
renoncer 2 . Telle fut à ce moment l'exaspération de la 
populace contre le héros mourant que le prytane épistate, 
ou président, eut peine à l'empêcher d'être jeté dans le 
barathron avant que lui-même eût procédé à l'interro- 
gatoire 3 . Cependant les amis de Miltiadès par leurs ef- 
forts et en rappelant les souvenirs de Lemnos et de Mara- 
thon réussirent à le faire acquitter sur le chef de trahison 



* Euvr ( Y r >poi. 

2 C. JSepos. 

3 Platon, Gorgias, in fine. Schol. d'Aristide. 



CHAPITRE II. 65 

et de dorodokia * qui entraînait la mort. Il fut seulement 
condamné à cinquante talents d'amende, comme plus tard 
Périklès, pour avoir mal conseillé le peuple. Il paraît cons- 
tant que Miltiadès mourut avant d'avoir payé l'amende ; 
mais mourut-il en prison? la plupart des auteurs l'af- 
firment 2 . Son contemporain Hérodote n'en parle pas, 
et son silence seul rend suspecte l'assertion des écri- 
vains postérieurs. 

Après Miltiadès , le champion de l'oligarchie fut Aris- 
teidès, filsdeLysimakos, et son principal adversaire Thé- 
mistoklès, fils de Néoklès. Tous deux étaient arrivés au 
pouvoir par le talent avec lequel ils représentaient les 
opinions de leur parti à l'assemblée du peuple. Dès cette 
époque il n'y avait d'influence politique que devant elle 
et par elle. Elle n'était pas encore absolument tout ; mais 
elle était sur le point de le devenir. Voyons donc com- 
ment fonctionnait ce grand ressort du gouvernement 
athénien, et ' commençons par étudier la constitution du 
conseil des cinq cents qui préparait et dirigeait ses délibé- 
rations. 

Le conseil des cinq cents était annuel ; il se composait, 
ainsi que son nom l'indique, de cinq cents citoyens âgés 
de plus de trente ans 3 , pris dans les dix tribus, chacune 
en fournissant cinquante , et liés par un serment solennel 
de bien et fidèlement remplir les fonctions religieuses et 
civiles qui leur étaient confiées. Plusieurs de ces fonctions 
lui assuraient une influence très-grande sur les affaires. 



1 Awpo8ox£a, action de se laisser corrompre par des présents 

2 Diod. Sic, Plut., Nepos. 

3 Xénopkon, Mêmorab., 1. F, ch. h. 

TÉRICLÈS. — T. i. 



CG SIÈCLE DE PÉRiCLÈS. 

A lui seul appartenait de dresser ce que nous appelons 
V ordre du jour de l'assemblée , c'est-à-dire de détermi- 
ner les questions qui devaient être mises en délibération 
et dans quel ordre ; en sorte que nulle proposition ne 
pouvait être soumise à l'assemblée avant d'avoir été préa- 
lablement soumise au conseil et déclarée par lui conforme 
à la constitution. D'où résultait pour lui l'immense pré- 
rogative de pouvoir empêcher toute discussion qu'il ju- 
geait inopportune. En outre la dokimasia de tous les 
fonctionnaires publics avait lieu devant lui. 

Non- seulement tous les fonctionnaires devaient subir 
un jugement en sortant de charge ; mais ils en de- 
vaient subir un avant d'entrer en fonctions \ Cet exa- 
men préalable s'appelait dokimasia 2 . Il leur fallait d'a- 
bord prouver qu'ils étaient bien citoyens depuis au 
moins trois générations du côté paternel et du côté 
maternel, qu'ils étaient membres d'une phratrie et 
avaient des autels de Zeus Herkeios et d'Apollo Pa- 
trôos, qu'ils avaient des ^piawarp^a. En d'autres termes 
qu'ils descendaient de Zeus par Apollo et qu'ils avaient 
d'anciennes sépultures de famille 2 . Puis on recher- 
chait quelle avait été la vie du candidat, et s'il était 
prouvé qu'il fût homme de mauvaises mœurs, de vie 
honteuse , s'il était connu pour avoir frappé son père ou 
sa mère , pour ne pas leur fournir le logement et les ali- 
ments , s'il n'avait pas répondu. à l'appel pour partir 

{ Eschine, c. Timarch., § 27 et seq. Dinarch., c. Arisfog., § 17. Lysias, 
Evandri dokim. Id., c. Philon. Dinarch., c. Aristog., § 10. Eschine, c. 
Ctésiphon.,§ 29, 31. 

2 Pollux, 1. VIII, LXXXV. — Dinarch., c. Aristogilon, § 14. — Ilinpocration 
cilant Diuarcu., c. Moschion, au mot 'éç>v.v.o;Ze\j;. 



CHAPITRE 11. 67 

avec l'armée , s'il avait quitté son rang dans la ba- 
taille et jeté son bouclier, il était éliminé; un malhon- 
nête homme et un lâche , disaient les Grecs, ne peut pas 
être un bon magistrat. On éliminait encore celui qui avait 
dissipé l'héritage paternel ou un héritage venu d'autre 
part : « Celui qui n'avait pas su administrer ses affaires 
ferait mal celles de l'État. » Plus tard on rechercha aussi 
les opinions politiques et on raya ceux qui n'étaient pas 
classés comme « amis du peuple ' ». 

Le conseil des cinq cents surveillait aussi l'adminis- 
tration des finances, de la police, les relations étran- 
gères , les travaux publics , la vente et la location des 
biens de TÉtat, les trésors des temples. Il avait l'adminis- 
tration des armées et des flottes ; c'est lui qui déterminait 
ceux qui devaient servir dans la cavalerie , parmi les 
hoplites ou dans l'infanterie légère; c'est lui qui ordon- 
nait la construction des navires. Les conseillers recevaient 
une paye d'une drachme par séance \ 

Le conseil des cinq cents déléguait la plupart de ses 
fonctions aux prylanes. C'est le nom que prenaient les 
cinquante conseillers d'une même tribu auxquels était 
dévolue l'administration de la république pendant cha- 
cune des dix périodes successives de trente-cinq ou de 
trente-six jours qui composaient l'année politique. Cette 
période s'appelait prytanie. Chaque tribu exerçait la pry- 
tanie à son tour, en sorte qu'à la fin de l'année les conseil- 
lers de chacune avaient fonctionné pendant un temps 



1 Euvou; t<ô 7tXr,8et. Lysias, c. AgoraL, § 10. 

2 Hésychius au mot PouXîj; Xax=Tv. 



68 



SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 



égal * . Nous connaissons déjà la principale des fonctions 
religieuses des prytanes. Prêtres temporaires de THestia 
Prytanitis , c'est à eux qu'il appartenait pendant la du- 
rée de leur prytanie d'honorer le foyer national par des 
libations et des offrandes, de lui adresser les prières sa- 
cramentelles pour la cité et la démocratie 2 . C'est eux qui 
représentaient, au repas sacré pris auprès de ce foyer, la 
grande famille athénienne; être admis à partager cet 
honneur avec eux était la plus glorieuse des récompenses 
décernées aux citoyens qui avaient rendu ou étaient cen- 
sés avoir rendu de grands services à la patrie. Là ne se 
bornaient pas leurs fonctions religieuses : ils avaient 
aussi la surveillance des cérémonies sacrées, ils veillaient 
à ce que tous les devoirs envers les dieux fussent ac- 
complis suivant les rites. Ainsi, le lendemain des jours 
où avaient été célébrées les fêtes d'Eleusis et les Diony- 
siaques , ils assemblaient le conseil 3 dans l'Éleusinion 
et le Dionysion pour lui rendre compte de la manière 
dont les choses s'étaient passées. Si un sacrilège avait été 
commis , c'étaient les prytanes qui intervenaient et fai- 
saient arrêter le coupable \ 

Leurs autres fonctions étaient municipales, administra- 
tives et politiques. Ils étaient chargés de l'assistance pu- 
blique. Car les Grecs avaient comme nous des établisse- 
ments hospitaliers dont les lits étaient consacrés aux 



1 Harpocrat.,Oô).o;. Servius, in Eneid., I. IX. Alhénée, 1. V, § 187. Id., 1. IV, 
§ 150. Pollux, IX, 40. 

2 Anliphon, pro Choreuia, § 45. 

3 Andocides, de Myst., § 111. Démoslhène. 
* Aristophane, Thesmophor. 



CHAPITRE II. <;9 

dieux ' ; ils avaient des médecins nommés pour soigner 
gratuitement les indigents 2 ; et tout citoyen pauvre, lors- 
qu'une dôkimasia sévère avait établi qu'il était invalide 
et sans enfants pour le soutenir, recevait de l'État par 
la main des prytanes une pension d'une drachme ou 
deux par jour 3 . 

Sous la présidence d'un épistale qu'ils tiraient au sort 
parmi eux chaque jour et auquel étaient remis pour ce 
jour-là les clefs du trésor, des archives et le sceau de l'É- 
tat 4 , les Prytanes préparaient les délibérations du conseil, 
le convoquaient, étudiaient les affaires et lui en faisaient 
rapport 5 . Les ambassadeurs en pays étrangers leur re- 
mettaient les comptes rendus de leurs ambassades avant 
de les soumettre au peuple 6 ; les ambassadeurs étrangers 
leur communiquaient l'objet de leur mission; ils rece- 
vaient signés de leurs auteurs les libellés des projets de 
loi et des amendements. Enfin ils étaient chargés de 
maintenir l'ordre et de veiller au salut de l'État. En 
temps de crise ils passaient la nuit au Tholos \ 

Ils convoquaient l'assemblée du peuple et y sié- 
geaient 8 , mais ne la présidaient pas. Cette tâche était 
celle des prohlres. Les proèdres étaient dix autres mem- 
bres du conseil , un de chaque tribu , qui, assis sur le 



1 Thucyd., 1. III, § 68. 

2 Xénophon, Memorab.,]. IV, ch. n. 

3 Aristoph., Acharn., v. 1.30. — Lysias, pro Invalido. — Aristoph. Id., 
v. 54. 

4 Suidas, au mot 'E«iffràT>i*. 

5 Lysias, Frument., § 2. • 

G Eschine, IlapowtpsaS. Schol., 61. Id., c. Ctésiphon,§39. 

7 Andocide, de Mysteriis, § 45. 

8 Eschine, c. Ciësiphdn, §4. 



70 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

premier banc, d'où leur nom, dirigeaient la délibéra- 
tion. L'un d'eux prenait le titre d'épistate, ou président, 
et portait la parole. Ils ouvraient et fermaient la discus- 
sion , donnaient ou étaient la parole, faisaient voter, 
comptaient les votes. La police de l'asemblée leur appar- 
tenait. Si un orateur parlait de sujets non à l'ordre du 
jour, revenait sur une chose jugée, calomniait ou insul- 
tait; si un membre de l'assemblée frappait des pieds, 
criait, tirait l'épistate par ses vêtements , les proèdres 
pouvaient le condamner à l'amende jusqu'à concurrence 
de cinquante drachmes \ S'il y avait lieu à une amende 
plus considérable, le coupable était renvoyé devant le 
conseil ou à la première assemblée. 

Cette organisation du conseil des cinq cents resta tou- 
jours constante dans sa forme extérieure, sauf pendant un 
court espace de temps; mais de nombreuses modifications 
furent successivement apportées à son mode de recrute- 
ment; c'est par là qu'il s'harmonisa avec les diverses 
phases de la politique contemporaine. De là vient le fré- 
quent désaccord des auteurs qui peuvent nous fournir 
des renseignements sur cette assemblée , comme Harpo- 
cration et les scholiastes d'Eschine et de Démosthène 2 ; 
on sent que chacun d'eux a eu sous les yeux des récits 
rédigés à des époques différentes. Au temps d'Eschine 
et de Démosthène , le sort désignait les cinq cents, l'or- 
dre des prytanies, les proèdres et les épistates; et il en 
était déjà ainsi , ou à peu près, lors du renversement de 



1 Escliine, c. Timarque, § 35. 

2 Cf. Ilarpocration in v. 7tpôeopoi. — Ulpicn, Schol. 594, 25, in Dem. c. An- 
drotion. — Eschines, c. Ctésiphdn. Schol. 314. 



CHAPITRE II. 71 



la démocratie par les quatre cents. On tirait avec des 
fèves et chacun était ou non du conseil suivant qu'il ame- 
nait une fève blanche ou noire ; c'est pourquoi le conseil 
des cinq cents s'appelait aussi conseil delà fève \ Je pense 
que ce conseil fut à son origine électif comme toutes les 
fonctions publiques, puis tiré au sort seulement parmi 
les citoyens capables de remplir convenablement ce man- 
dat. Le tirage au sort parmi tous les citoyens indistincte- 
ment ne parait avoir duré que peu de temps. Il est sup- 
posable d'ailleurs que même dans ce dernier cas ceux qui 
se sentaient incapables ou ne pouvaient quitter leurs tra- 
vaux se récusaient d'eux-mêmes. Quant aux proèdres, 
ils furent tantôt désignés par le sort 2 , tantôt élus par les 
prytanes de leurs tribus qui choisissaient chacune le plus 
capable ([/.e^cov) de présider une assemblée ; car toutproè- 
dre pouvait devenir épistate. 

Elle se réunissait ordinairement en un lieu qu'on nom- 
mait le Pnyx, du sanscrit puga, tas, réunion. Il y eut 
deux Pnyx, tous deux situés non loin de l'acropole 
sur une colline qui en a retenu le nom. On s'est tou- 
jours accordé à reconnaître l'ancien Pnyx dans une 
vaste place longue de 150 mètres, formant hémicycle, 
pratiquée dans le flanc de la colline et soutenue par les 
gigantesques assises d'un mur cyclopéen. Au fond de 
cette place et adossé contre une ligne de rochers s'élève , 
sur quatre degrés taillés dans le roc , un cube de pierre 
flanqué de deux petits escaliers. L'ouvrage entier a envi- 



1 Thucydide. 

2 Aayxâveiv7cpoe8peûeiv, dit Eschine, napaTipsTo., § 22. — Démosth , c. Andro- 
tion., Schel. 594, 25. 



72 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

ron trois mètres de haut. C'est le bêma, la tribune du 
haut de laquelle, depuis les temps les plus anciens jus- 
qu'à celui de Thémistoklès, et depuis le renversement des 
Trente jusqu'à la chute définitive d'Athènes, les orateurs 
haranguèrent la foule tumultueuse des « hommes athé- 
niens ' ». Le second Pnyx, établi, dit-on, par Thémisto- 
klès , est situé sur la même colline au-dessus du premier. 
La place est plus petite, rectangulaire; au fond on re- 
trouve les restes d'un autre berna , celui sur lequel parlè- 
rent Kimôn, Périclès, Kléôn, Alkibiadès. De ce lieu élevé, 
la vue s'étendait au loin sur la mer sillonnée par les 
vaisseaux d'Athènes, la mer, que les Athéniens considé- 
raient comme leur empire et dont le seul aspect leur don- 
nait une confiance illimitée dans le succès de leurs plus 
folles entreprises 2 . 

Au jour indiqué, dès le matin, mais toujours en re- 
tard 3 , les prytanes, les proèdres , les magistrats se ran- 
geaient autour du bêma , la foule inondait la place et la 
cérémonie religieuse commençait, car toute délibération 
était un acte religieux accompli sous la protection des 
dieux et en participation avec eux. Pour cette raison le 
conseil des cinq cents ne délibérait pas sans que tous ses 
membres eussent une couronne sur la tête h ; de même, à 

1 "Avopsç 'AO^vatoi. 

2 UviÇ, qui fait îrvuxa à l'accusatif, vient directement de pui/gn, puga réu- 
nion, assemblée, plutôt que de m>xv6;, dru, serré, qui vient d'ailleurs du môme 
puga. On a émis l'opinion que ce que l'on prend pour le Pnyx est un ancien 
Hiéron de Zeus, et on y retrouve en effet une disposition analogue à celle de 
nombreux Lierons de l'époque dite ejelopéenne. Rien chez les anciens ne s'op- 

. posait à ce que des assemblées délibérantes se tinssent dans des lieux sacrés. 
Les exemples n'en sont pas rares. 

3 Aristophane, Acharniens. 

4 Lycurgue, c. Léocrate, § 22. 



CHAPITRE II. 73 

rassemblée du peuple, tous ceux qui prenaient part à la 
délibération autrement que par leur vote étaient couron- 
nés : on ne s'approchait des dieux que couronné de la 
plante affectée à chacun d'eux. De là F usage des cou- 
ronnes dans les festins ; les repas aussi étaient des actes 
religieux. 

D'abord un prêtre nommé péristiarchos immolait un 
jeune porc ou à son défaut un autre animal impur et as- 
pergeait de quelques gouttes de son sang les bancs des 
prytanes et l'enceinte consacrée; puis il emportait les 
débris de l'animal , les calharsia, pour aller les jeter à la 
mer après avoir prononcé des paroles sacramentelles. En- 
suite paraissait le kéryxqui brûlait des parfums et adres- 
sait aussi des prières aux dieux. L'acte du péristiarchos 
avait pour but d'entraîner avec les restes impurs de la 
victime ce les daimônes et les esprits impurs qui troublent 
« souvent la pensée des hommes au point de leur inspirer 
« des résolutions mauvaises » , et de les expulser de l'as- 
semblée afin qu'elle délibérât purement \ Celui du kéryx 
devait appeler les divinités bienfaisantes, « car les sembla- 
bles aiment les semblables » , afin que par leur permis- 
sion l'assemblée ne prît que de sages décisions 2 . 

La séance ouverte, on commençait par voter à mains 
levées 3 les choses sur lesquelles il ne paraissait pas pou- 
voir s'élever de discussion ou celles qui étaient confiées 
au conseil sauf approbation du peuple ; puis l'épistate 

1 Ka6âp<ua, Ulp , Scliol. de Démosth-, 4. Philipp., p. 554 Didot. Id., Es- 
chine. c. Timarch.,% 23. Kaôocpù;. Cff., Aristophane, Scholie des Achar- 
nions. 

- Xaipsixà ôpuna toi; 6[aoioi?. Ulp. in Dem. 

3 npoxetpoxovia, Harpocration citanl Lysias. 



74 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

énonçait le sujet de la délibération et le kéryx criait : 
« Qui des Athéniens âgés de plus de cinquante ans veut 
parler 1 ? » Après que les hommes de plus de cinquante 
ans avaient parlé, le kéryx criait de nouveau : « Qui des 
autres Athéniens veut parler ? » Et chacun parlait par 
rang d'âge. Lorsque tous ceux qui le désiraient avaient 
parlé, les proèdres fermaient la discussion et faisaient 
voter, d'abord à mains levées 2 et ensuite au scrutin , 
c'est-à-dire à l'aide de paniers dans lesquels chaque 
membre de l'assemblée déposait un caillou blanc ou 
noir suivant qu'il acceptait ou rejetait la proposition sur 
laquelle on délibérait. On n'avait recours à ce dernier 
mode de votation que lorsque la majorité n'était pas évi- 
dente. Toutes les fois qu'il s'agissait de voter une loi, il 
fallait une majorité d'au mois six mille voix et le vote 
devait avoir lieu au scrutin secret (/.p-Jêàviv j 3 . 

Tout citoyen , quelle que fut sa position , pouvait mon- 
ter à la tribune pourvu qu'il ne se trouvât notoirement 
dans aucun des cas d'indignité qui entraînaient l'exclu- 
sion des fonctions publiques. Dans la suite , les orateurs 
furent même astreints comme les magistrats à la doki- 
masia, et 4 des peines sévères furent édictées contre celui 
qui, étant indigne, aurait osé prendre la parole. 

La loi frappait aussi celui qui trafiquait de son talent 
et acceptait de l'argent pour soutenir l'opinion ou l'inté- 
rêt d'un autre. Celui qui en était convaincu était con- 



' Eschinc, c. Ctésiphdn, § 2 el seq. 

2 XcipoTovta. 

3 Andocide, de Myst., § 87. 

1 Eschine, c. Timarch., § 27. 



CHAPITRE II 75 

damné à une amende égalant dix fois la somme reçue \ 
Si l'orateur n'était pas approuvé de la multitude, on ne 
l'écoutait pas, on se moquait de lui., on sifflait et on fai- 
sait un bruit épouvantable , jusqu'à ce qu'il se retirât ou 
que les huissiers l'eussent fait descendre par ordre des 
proèdres 2 . Mais s'il plaisait au peuple ou seulement à son 
parti, on l'écoutait, on l'applaudissait et il devenait un 
homme politique important. C'est ainsi, comme nous le 
disions, que Thémistocklès et Aristeidès étaient devenus 
les représentants, l'un de la démocratie, l'autre de l'oli- 
garchie. 

Aristeidès, fils de Lysimakos, mourut pauvre; maisDé- 
mélrios de Phalères prouvait très-bien qu'il n'était pas 
né pauvre puisqu'il fut élu archonte éponyme l'année qui 
suivit la bataille de Marathon, d'où il résulte qu'il ap- 
partenait à la classe des pentakosiomedimni. On con- 
çoit d'ailleurs que ceux des membres de cette aristocratie 
territoriale qui possédaient strictement l'étendue de terre 
exigée sans biens mobiliers avec, pouvaient être dans 
une position de fortune très-modeste : une pauvreté re- 
lative. C'était probablement le cas d' Aristeidès. Il fut le 
second de Miltiadès à Marathon; c'est lui qui donna 
l'exemple et détermina les autres stratèges à lui céder le 
commandement. A sa mort il lui succéda dans la direc- 
tion de son parti. La gloire qu'il avait acquise à Mara- 
thon à la tête de sa tribu, sa grande réputation de pro- 
bité et de droiture , chose toujours rare parmi les 
hommes politiques surtout en Grèce , lui firent obtenir 

1 Dinarch., in Aristogit., § 10. 

2 Platon, Profagoras. 



76 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

l'archontat où il se distingua par une intégrité et une 
impartialité telles que l'épithète de Juste devint pour lui 
comme un surnom. Grâce à cette réputation, il fut pris 
sans cesse par les plaideurs pour arbitre dans les pro- 
cès qui , suivant la loi athénienne, devaient toujours être 
soumis à un jugement arbitral avant de paraître devant 
les tribunaux; ses décisions acquirent une telle autorité 
que les parties n'osaient refuser de s'y soumettre et 
qu'elles pesaient même sur les tribunaux, ce qui le fit 
accuser par ses adversaires d'acaparer à lui seul toute 
T administration de la justice. Cette popularité même 
prouve qu'il n'usait qu'avec modération de ces privi- 
lèges oligarchiques qu'il défendait avec tant d'ardeur 
parce qu'il ne croyait pas que, sans eux, la direction 
des affaires du pays pût être conservée dans des mains 
capables et dignes. Cependant, en voulant repousser les 
innovations proposées par Thémistoklès, il encourut la 
haine de la multitude. 

Thémistoklès, fds de Néoklès, était par son père d'une 
naissance obscure ; quant à sa mère, elle n'était même pas 
sûrement Athénienne, on la disait Thrace ou Carienne. 
On retrouve fréquemment des allégations semblables 
parmi les reproches adressés aux démagogues par leurs 
ennemis; en voici le motif. Chez les anciens l'origine ma- 
ternelle comptait pour autant dans la noblesse (to e^evéç, 
la bonne naissance) que l'origine paternelle. Les Étrus- 
ques composaient le nom d'un homme des noms juxta- 
posés de son père et de sa mère. A Athènes chacun était 
désigné par son nom propre suivi du nom de son père 
mis au génitif et du nom de son dème ; il n'était pas 



CHAPITRE II. 77 

question du nom de la mère. Cependant celui-là seule- 
ment était bien né qui descendait en légitime mariage, 
par les hommes et par les femmes , d'hommes et de 
femmes bien nés. Ainsi Périklèset Alkibiadès étaient con- 
sidérés comme Alkméonides, bien qu'ils n'appartinssent 
que par leur mère à cette grande famille. Mais, môme 
à cette époque d'inégalité politique, ces recherches sur 
Forigine maternelle des hommes publics avaient un but 
tout autre que d'humilier leur amour-propre ; ce n'est 
point à leur noblesse qu'on en voulait, c'était à 
leur qualité de citoyens, à leur aptitude à exercer les 
droits civils. Pour être citoyen athénien , il fallait être 
enfant légitime d'un père citoyen et d'une mère citoyenne. 
Si le mariage des père et mère n'était pas régulier, si 
l'un d'eux n'était pas Athénien, l'enfant était nothos. Il 
était relégué comme les esclaves affranchis et leurs des- 
cendants avec les étrangers domiciliés dans la classe des 
metœki *. 

L'allégation que Thémistoklès n'était pas citoyen pa- 
raît avoir été une calomnie , car la gens des Lycomédiens 
le reconnaissait pour un de ses membres, et lors de sa 
grandeur il rétablit leur Updv à ses frais. Une vaste intel- 
ligence, une merveilleuse compréhension des intérêts 
d'un pays et d'un parti , l'habileté , l'énergie, l'acti- 
vité, la prévoyance , telles étaient les qualités de cet 
homme remarquable. C'est lui qui jeta les fondements de 
la puissance maritime d'Athènes en persuadant au peuple 
de consacrer à la création et à l'entretien d'une marine 

1 MSTOtV.Ot. 



78 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

militaire le revenu des mines du Laurium au lieu de le 
distribuer entre les citoyens; c'est lui qui conseilla d'a- 
bandonner la ville aux Perses pour monter sur les vais- 
seaux; c'est lui qui dirigea entièrement la conduite des 
Athéniens dans la guerre contre Xerxès et souvent celle 
des autres Grecs. En un mot c'est à lui surtout que la 
Grèce dut son salut et Athènes sa grandeur. 

Ce qu'il fit pour sa patrie, il avait essayé de le faire 
pour son parti entre les deux guerres médiques. Il avait 
demandé l'accession de tous aux charges publiques; 
c'est sur ce sujet que s'était surtout engagée la lutte qui 
se termina par l'exil d'Aristeidès, victime de l'ostracisme. 
L'ostracisme avait originairement eu pour but d'expulser 
du pays le citoyen qui paraissait être sur le point de s'em- 
parer de la tyrannie. Suivant les uns, l'ostracisme remon- 
tait à la plus haute antiquité et Théseus en aurait été la 
première victime ; les autres l'attribuaient à Kleisthénès , 
après l'expulsion des Pisistratides. Je suis porté à croire 
que Kleisthénès a seulement appliqué le suffrage univer- 
sel à une ancienne institution oligarchique, ce qui l'a ren- 
due mauvaise de sensée qu'elle était. Il était avantageux 
en effet pour les membres peu nombreux d'une puissante 
oligarchie de pouvoir éliminer celui d'entre eux qui pa- 
raissait prendre assez d'influence sur la multitude pour 
être bientôt avec son aide en état d'imposer aux autres 
sa domination. Dans une démocratie, au contraire, l'os- 
tracisme ne pouvait avoir d'autre utilité que de débarras- 
ser les favoris du jour d'un contradicteur gênant ou de 
satisfaire les rancunes populaires. Là où vote l'universa- 
lité des citoyens, le nom qui sortira de l'urne en pareil 



ClIAPITRi: II. 79 

cas ne sera pas le nom de l'homme que la majorité aime 
assez pour l'élever au-dessus des autres, mais celui de 
l'homme qu'elle hait le plus et qui est par conséquent le 
plus éloigné d'obtenir un pouvoir excessif. Les hommes 
illustres que nous voyons avoir été exostracisés ' n'étaient 
point, quand ils l'ont été, en position d'aspirer à la tyran- 
nie; le hasard nous en a fait connaître quelques-uns dont 
le rôle a été fort peu important, et il y en a certainement 
eu un très-grand nombre dans cette condition dont les 
noms ne nous sont même pas parvenus. 

Voici comment les choses se passaient : au commence- 
ment de la huitième prytanie de chaque année, l'assem- 
blée décidait par procheirotonie, c'est-à-dire à mains 
levées sans délibération , s'il y avait lieu de procéder à 
l'ostracisme. En cas d'affirmative on entourait l'agora 
d'une enceinte de planches dans lesquelles étaient prati- 
quées dix portes , une pour l'usage de chaque tribu , 
afin sans doute que les démarques placés à ces portes 
pussent reconnaître leurs démotes et ne pas laisser péné- 
trer d'intrus. Chaque votant déposait dans un des pa- 
niers, aussi au nombre de dix, une coquille ou une pla - 
quette de terre cuite sur laquelle était écrit le nom de 
celui qu'il jugeait devoir être exilé. Celui dont le nom se 
trouvait réunir le plus de suffrages, pourvu qu'il y en 
eût au moins six mille, devait s'exiler pour dix ans ou 
pour cinq. Du reste, ses biens n'étaient pas confisqués, et 
il avait dix jours pour arranger ses affaires avant de 
partir. 

1 E^oarpaxi'^o). 



80 



SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 



On dit qu 1 Aristeidès quitta sa patrie en s' écriant : « Plaise 
aux dieux qu'Athènes n'ait point occasion de me regret- 
ter ! » Cette occasion ne tarda pas à se présenter, ce fut 
l'invasion de Xerxès. Un autre eût cherché là peut-être 
le moyen de se venger, de traverser les combinaisons de 
son rival , de faire avorter des plans, de le faire succom- 
ber enfin à la tâche que l'estime lui imposait, afin de 
s'élever de nouveau sur ses ruines. Mais une pensée sem- 
blable ne traversa pas le noble cœur d'Aristeidès. Pour 
lui, devant l'ennemi de la patrie, il ne devait plus y avoir 
de division entre les citoyens. Il accourut , se jeta dans 
les bras de Thémistoklès, et, oubliant toute rivalité, se- 
conda de toutes ses forces son ancien ennemi. A la veille 
de Platée, il rendit à la cause commune l'immense service 
de dissoudre sans bruit et sans éclat un complot ourdi 
par un nombre considérable des chefs les plus impor- 
tants de l'ultra-oligarchie, complot dont les ramifications 
s'étendaient , disait-on , dans l'armée au point de présen- 
ter un danger sérieux. Deux ou trois chefs s'enfuirent ', 
les autres furent obligés de combattre d'autant plus vail- 
lamment qu'ils craignaient davantage d'être soupçonnés. 

Aristeidès se comporta à Salamine et à Platée comme à 
Marathon. A part Thémistoklès , nul plus que lui ne con- 
tribua au succès. Aussi, lorsqu'il rentra à Athènes avec les 
autres citoyens, les dispositions de la multitude à son égard 
se trouvèrent-elles entièrement modifiées. Exilé comme 
chef du parti ultra-oligarchique que l'on accusait d'être 
dévoué tantôt aux Lacédémoniens et tantôt aux Perses, 

1 Plutarque, V. d'Aristide. 



CHAPITRE II. 81 

sa conduite clans les derniers événements l'avait franche- 
ment séparé des hommes de ce parti qui méritaient cette 
accusation ; son patriotisme devenait inattaquable et sa 
valeur ainsi que ses talents militaires Pavaient couvert de 
gloire. D'ailleurs l'exil avait été une leçon pour lui, et les 
opinions politiques qu'il laissait voir étaient très-modé- 
rées. Le nombre de ceux qui votaient avec lui s'augmenta 
donc de tous ceux des citoyens des classes moyennes, 
amis de Tordre et de la tranquillité, qui s'effrayaient à 
la fois des nouveautés que voulait établir le parti popu- 
laire et des résistances imprudentes du parti oligarchi- 
que. 

En même temps au contraire un certain mécontente- 
ment se manifestait contre Thémistoklès. Après Salamine 
il avait été envoyé à Sparte en ambassade pour concer- 
ter les opérations de la guerre contre Mardonius. Là il 
avait été comblé d'honneurs et de présents; on préten- 
dit que les Lacédémoniens l'avaient traité ainsi parce 
qu'ils le considéraient comme dirigeant entièrement la 
nation et qu'ils avaient voulu l'engager à supporter pa- 
tiemment les outrages faits à Athènes dans la répartition 
des aristeia. 

Il était d'usage chez les Grecs de donner après cha- 
que bataille un prix de valeur à celui qui s'y était le 
mieux comporté. Parfois il y avait un second prix. 
Lorsque plusieurs cités se coalisaient pour une guerre 
commune, il en était de même, et celle dont les efforts 
avaient le plus contribué au succès recevait aussi un 
prix. On appelait ces prix aristeia. La désignation 
des lauréats avait lieu par le vote des chefs qui prenaient 



l'LRICLES. — T. I. 



82 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

les psephi* sur l'autel de Poséidon 2 , sans doute en 
jurant de n'obéir qu'à leur conscience. Pour une cité 
le prix paraît avoir été un lot à part et en surplus au 
partage du butin ; pour l'homme c'était une panoplie 
ou armure complète. Dans certains cas les généraux 
obtenaient une couronne d'olivier. Après Salamine , 
le prix avait été donné aux Éginètes , voisins et enne- 
mis des Athéniens. Ceux-ci, mécontents, ne manquè- 
rent pas de s'en prendre aux intrigues des Spartiates. 
Les historiens sont en désaccord sur ce qui se passa 
après Platée. Le prix fut-il donné aux Platéens, comme 
l'affirme Plutarque, pour concilier les Lacédémoniens 
et les Athéniens prêts à se battre ? Fut-il donné à 
Sparte , comme le prétend Diodore de Sicile ? Ne fut-il 
pas donné du tout, comme on peut l'inférer du silence 
d'Hérodote ? Toujours est-il que les Athéniens se tinrent 
pour offensés et que la mauvaise humeur de la multitude 
tomba sur Thémistoklès qui, lui, avait obtenu une cou- 
ronne d'olivier. Diodore affirme même que, pour ce mo- 
tif, ses ennemis parvinrent à lui faire retirer le com- 
mandement militaire, et il est certain qu'à partir de ce 
moment nous ne le voyons plus à la tête des armées ni des 
flottes. Du reste le. nuage qui obscurcit alors sa popula- 
rité se dissipa promptement, et il est probable qu'il se 
consacra volontairement aux affaires intérieures et di- 
plomatiques. Dans cet ordre de choses, la faveur du peu- 



1 Vrtfo;, originairement, petit caillou blanc ou noir, percé ou non, qui ser- 
vait à voter ; plus tard on le fit en bronze, suivant Harpocralion citant Aris- 
tote. 

2 Hérodote. 



CHAPITRE II 83 

pie bientôt reconquise le rendit maître à peu près absolu. 
L'administration de la cité avait toujours été l'objet de 
ses études de prédilection plutôt que Fart militaire, et on 
citait ce mot de lui à des gens qui vantaient leurs talents 
futiles : « Pour moi, disait-il, qu'on me confie une cité 
« si petite et si obscure qu'elle soit, je sais en faire un 
« État puissant. » En effet c'est grâce à l'habileté et à 
l'énergie de ses mesures qu'Athènes devint assez puis- 
sante pour échapper à la domination de Sparte et lui 
disputer l'empire de la Grèce. 

Ii commença par faire voir aux Athéniens que, si leur 
ville eût été suffisamment fortifiée lors de l'invasion, ils 
n'auraient pas été réduits à l'abandonner à la destruc- 
tion, mais qu'ils l'auraient victorieusement défendue 
contre toutes les armées du roi, et que, retranchés der- 
rière des murailles, ils auraient repoussé bien plus facile- 
ment encore des ennemis qu'ils avaient vaincus en rase 
campagne. Les Athéniens embrassèrent avec ardeur le 
dessein de fortifier la ville ; mais à peine eurent-ils com- 
mencé qu'une ambassade de Sparte et de ses alliés pélo- 
ponnésiens vint déclarer qu'ils s'opposaient à la continua- 
tion des travaux. Suivant eux il ne devait pas y avoir de 
cités fortifiées hors du Péloponnèse où elles étaient toutes 
couvertes par les fortifications de l'Isthme que les al- 
liés défendraient ensemble, et construiredes murs autour 
d'une ville que les Perses pouvaient prendre, c'était leur 
fournir une place forte d'où les efforts de tous les Grecs 
réunis ne pourraient les chasser. En réalité les Spar- 
tiates comprenaient que ces murs mettaient Athènes à 
l'abri de leur propre influence, et qu'il ne leur serait plus 



84 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

possible d'y intervenir comme dans les villes de leur voi- 
sinage, soit pour détruire un tyran populaire, soit pour 
supprimer une démocratie de mauvais exemple pour leurs 

sujets. 

Ce fut là le premier incident de cette rivalité fameuse 
qui va remplir toute cette période historique; rivalité de 
puissance matérielle , inévitable entre deux grandes na- 
tions voisines, rivalité surtout d'influence morale résul- 
tant naturellement de la différence des races, des insti- 
tutions, des mœurs, des intérêts. Cherchons donc dans 
l'étude de ces différences à quels mobiles obéirent les 
deux peuples-chefs autour desquels se rallièrent d'une 
part les Ioniens amoureux de la liberté et les Doriens au- 
toritaires et oligarchistes. 



CHAPITRE III. 



Sparte. — Les Spartiates et les Lacéilémoniens. — Les esclaves , les hilôtes, 
les periœki. — L'oligarchie militaire . — Les Ï<joi et les liypomeiones. — 
Les syssitia. — La gérousia et l'éphorie. — Les élections. — L'instruction 
publique. — L'amélioration de la race par la sélection et l'éducation des 
femmes. 



La constitution athénienne nous est connue; encore 
quelques années et quelques modifications, elle va être le 
type de la démocratie pure, absolue, sans limites et sans 
frein. La constitution de Sparte, au contraire, est l'ex- 
pression de l'oligarchie la plus étroite, la plus compacte, 
la plus savamment combinée ; sans frein aussi et sans scru- 
pule devant son but, qui est le maintien de sa cohésion et 
de ses privilèges. 

Héraklès, qui fut primitivement une personnification du 
soleil, était devenu pour les Spartiates un fils de Zeus 
qui avait vécu sur cette terre comme fils d'Amphitryon 
et d'Alcméné, l'un et l'autre petits-enfants de Perseus. A 
ce titre, il était héritier de Tirynthe et de Mycènes; mais 
il fut obligé de subir la suprématie d'un autre petit-fils 
de Perseus, Eurystheus, qui lui imposâtes travaux qu'on 
sait et après sa mort chassa ses enfants du Péloponnèse. 
Hyllos, fils d'Héraklès, réfugié en Attique, tenta de recon- 
quérir son héritage. Il périt dans cette guerre ainsi qu'Eu- 
rystheus et les enfants de ce dernier, en sorte que les des- 



$6 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

cendants d'Hyllos se trouvèrent les légitimes héritiers de 
la majeure partie du Péloponnèse. Téménos, Kresphontès 
et Aristodêmos, ses arrière-petits-fils, le reconquirent 
avec l'aide des Doriens cinquante ans après la guerre 
de Troie. On tira au sort les royaumes conquis; Témé- 
nos eut Argos, Kresphontès la Messénie, et Sparte échut 
aux fils d'Aristodêmos , Eurysthénès et Proklès, qui fu- 
rent les tiges des deux rois de Sparte. 

Telle fut la légende grâce à laquelle l'invasion et la con- 
quête du Péloponnèse par les Doriens reçut le nom de retour 
desHéraklidcs. Son but était d'établir le bon droit des con- 
quérants et leurs bonnes relations avec les dieux chtho- 
niens. Car, si les rois de Sparte succédèrent aux fils d'Hé- 
raclès comme rois d'aîné en aîné, tous les autres Spartiates 
furent aussi censés descendre de ce dieu par branches ca- 
dettes collatérales. Tyrtée { ne les appelle pas autrement 
qu'Héraklides, race d'Héraklès, 'HpaK^vjoç yévoç ; c'est là 
ce qui distingue les conquérants des vaincus; la noblesse 
Spartiate de la plebs lacédémonienne. Car celle-ci aussi 
descendait de Zeus; mais par un autre de ses fils, Laké- 
démon , époux de Sparta , fille d'Eurotas, fils lui-même 
de l'autochthone. Lélex C'est de Lakédémon que descen- 
daient Hyakinthos et Karnos, les héros des principales 
fêtes laconiennes, et tous les éponymes locaux, Amyclas 
et autres ancêtres des familles du pays. 

Les Spartiates conquirent ensuite et successivement 
toute la Laconie, puis la Messénie. Jamais, au temps même 
de leur plus grande puissance, ils ne furent plus de 

1 Tyrtée, Messéniennes, eh. h. 



CHAPITRE III. 87 

neuf mille guerriers auxquels il faut ajouter les femmes 
et les enfants. La population soumise a été évaluée à plus 
de trois cent mille habitants. C'est dans cette dispro- 
portion numérique de la race dominante et de la race 
vaincue, race belliqueuse, toujours prête à la révolte et 
qui, suivant l'expression du conspirateur Kinadôn, « au- 
rait volontiers mangé ses maîtres tout crus l », qu'il faut 
chercher l'explication des dispositions bizarres de la cons- 
titution ditedeLykourgos. Pour les Lacédémoniens, leur 
premier législateur fut toujours censé Fauteur de toutes 
leurs institutions, bien que les plus importantes d'entre 
elles lui soient manifestement postérieures. Rien de plus 
difficile du reste que de saisir cette constitution dans ses 
détails à un moment donné. Elle a subi de nombreuses 
modifications qui n'ont point été notées par les auteurs, et, 
si nous connaissons à fond l'histoire guerrière de Sparte, 
nous ne savons presque rien sur son histoire intérieure. 
Sur Lykourgos lui-même nous n'avons aucun document 
certain. La date de son existence, existence qu'on est 
allé jusqu'à contester, n'est connue qu'à deux siècles 
près. Elle est placée entre l'an mille et l'an huit cent 
avant Jésus-Christ. Pour les uns il était oncle du roi La- 
botas de la ligne Agide, pour les autres du roi de l'autre 
ligne, Charilas, qui régnait cent cinquante ans après. Sui- 
vant Plutarque, Polybe et d'autres, le commencement de 
son œuvre aurait été le partage des terres entre les dif- 
férents membres de la société. Neuf mille lots d'une vaste 
étendue pris dans les meilleures terres du pays, celles de 

i Xénophon, Ilellenic. 



88 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

la vallée de PEurotas qui formait la banlieue de Sparte , 
furent la part des Spartiates, et trente mille lots beaucoup 
moindres, loin de la capitale , furent distribués aux Pé- 
riœki, c'est-à-dire aux citoyens des classes moyennes. 
La critique moderne a nié ce fait en s'appuyant sur 
le silence des auteurs plus anciens et sur les vraisem- 
blances. Je pense toutefois que quelque partage de ce 
genre a dû avoir lieu. Il a toujours été dans les usages 
des Grecs de partager les terres conquises en lots égaux 
et de les tirer au sort ; il est donc probable qu'il a été fait 
des partages successifs à la conquête de chacune des cités 
laconiennes; il ne serait pas étonnant qu'un remaniement 
définitif eût été fait pour grouper autour de Sparte les 
terres des Spartiates et repousser au loin celles des pé- 
riœki. Ceci eut lieu après des troubles dont nous ne con- 
naissons pas la nature et qui pourraient bien n'avoir été 
autre chose que des révoltes de la race vaincue à la suite 
desquels celle-ci , défaite de nouveau , aurait été classée 
en hilôtes ou en periœki, suivant le rôle que chacun 
avait joué dans ces événements. 

Tant que dura la nation lacédémonienne, vainqueurs 
et vaincus restèrent ainsi divisés en classes qui ne se con- 
fondirent qu'au moment de sa ruine. Tout au bas de l'é- 
chelle étaient les esclaves ' (àvàpairoSa) que rien n'indique 
avoir différé de ceux des autres États grecs. Immédiate- 
ment au-dessus d'eux venaient les hilotes. Ceux-ci ti- 
raient-ils leur nom de la ville d'Hélos dont les habitants 
avaient subi les premiers cet état de servitude? ou bien 

1 Platon, Premier Alcibiade. 



CHAPITRE III. 89 

ce nom était-il simplement le mot ifturec qui signifie 
captifs, prisonniers de guerre? Il s'en fallait de peu en 
effet qu'ils ne fussent traités en prisonniers, c'est-à-dire 
en esclaves. Serfs attachés à la glèbe, ils cultivaient les 
terres de leurs maîtres, auxquels ils payaient une rede- 
vance sur laquelle nous n'avons point de documents, non 
plus que sur l'étendue des droits que les maîtres avaient 
sur eux. Il est bien probable que chaque maître avait 
sur les siens les droits qu'avaient les magistrats sur ceux 
de tous , c'est-à-dire le droit de vie et de mort. Il est inu- 
tile de dire que les hilôtes n'avaient aucune espèce de 
droits civils ni municipaux; cependant ils servaient dans 
les armées, soit pour accompagner leurs maîtres et com- 
battre avec eux, soit à l'occasion pour former des corps 
séparés. Lorsque, dans ces cas-là, ils avaient rendu des 
services importants, ils pouvaient être affranchis. Il pa- 
raît aussi que, du moins dans les derniers temps, ils pou- 
vaient se racheter avec le pécule qu'ils avaient économisé 
sur ce qui leur restait après avoir payé leur maître \ 
Alors ils devenaient néodamodes. Les néodamodes n'é- 
taient plus serfs, voilà tout ce que nous savons sur eux; 
mais ils n'étaient pas libres de vivre à leur gré. Les ma- 
gistrats les cantonnaient de façon qu'ils ne pussent pas 
être dangereux 2 . 

Les periceki (77spwtx.oi) étaient, pour la plupart du moins, 
les descendants desAchéens qui occupaient le pays avant 
l'invasion dorienne. C'étaient les habitants, les bour- 



1 Cependant un fragment d'Éphore affirme qu'on ne pouvait ni les vendre 
au dehors ni les affranchir. 

2 Thucyd., 1 V, § 34. 



<J0 SIÈCLE DE PERICLÈS. 

geois, des villes de la Laconie autres que Sparte. Commer- 
çants ou petits propriétaires, ils étaient libres et pou- 
vaient même avoir des hilôtes ; car à l'armée, où ils ser- 
vaient en qualité d'hoplites, ils emmenaient avec eux 
un hilôte comme valet, tandis que chaque Spartiate en 
avait sept. Dans l'origine ils n'avaient aucun droit poli- 
tique, leurs villes étaient administrées par des Spartiates 
qui prenaient le titre de basileis '; et, au temps de la 
guerre du Péloponnèse, il en était encore ainsi. Cela est 
prouvé pour une d'elles, Cythère 2 ; il devait en être de 
même pour les autres. A peu près comme les hilôtes, 
ils étaient soumis au pouvoir dictatorial des éphores, 
sans pouvoir aspirer à cette dignité, sans être appelés à 
les nommer; mais, par la suite des temps, ils acquirent 
tous les droits et tous les pouvoirs; ils devinrent élec- 
teurs et éligibles et renversèrent l'autorité des Spartiates. 
C'est alors sans doute que la capitale cessa d'être appe- 
lée Sparte et se nomma Lacédémone 3 du nom collectif 
de la nation. Longtemps après encore, sous l'empereur 
Hadrien, les hilôtes eux-mêmes et tous les habitants de 
la Laconie devinrent égaux sous le nom d'éleuthérola- 
cônes. La lutte qui amena ce résultat paraît avoir com- 
mencé vers la finale la guerre du Péloponnèse, et je crois 
pouvoir affirmer, d'après un passage de Xénophon 4 , que 
déjà lors de la conjuration de Kinadôn, les périœki n'é- 
taient plus entièrement dépourvus de tous droits et étaient 



{ Éphore, frag. 12. Didot. 

2 Thucydide. 

3 Pausanias. 

4 Xénophon, Hellenic. 



CHAPITRE III. 91 

admis à prendre part à une assemblée quelconque avec 
les néodamodes et les hypomeiones, Spartiates privés de 
leurs droits politiques pour plusieurs raisons sans doute, 
mais dont une seule nous est connue : le manque de for- 
tune. 

Les descendants des conquérants, les Spartiates, habi- 
taient seuls avec leurs familles et leurs esclaves la ville 
de Sparte. Toutes les terres qui l'entouraient, les meil- 
leures et les mieux cultivées delà Laconie, étaient leur 
propriété; une multitude d'hilôtes les cultivaient pour 
eux. La ville elle-même, qui, d'après la description de 
Pausanias, devint dans la suite assez somptueuse, n'était 
au temps de Thucydide qu'une réunion de cinq ou six 
gros bourgs à peine reliés entre eux. Seule peut-être de 
toutes les villes antiques, elle n'était point fortifiée et 
n'avait point de citadelle. « Les bras de guerriers comme 
« les Spartiates, disaient ceux-ci, valent mieux que 
« toutes les murailles du monde; » mais, comme chez 
eux rien n'était donné à une vaine forfanterie , on devine 
aisément leur motif : ils craignaient que, si, pendant une 
expédition inévitable , leurs sujets venaient à s'insurger 
et à s'emparer de la ville par surprise, il ne fût difficile 
de les en déloger. Là résidaient tous les pouvoirs de l'É- 
tat , auxquels les Spartiates seuls pouvaient participer, 
étant seuls électeurs et éligibles. Sous ce point de vue ils 
étaient tous, sauf les rois, égaux entre eux; aussi pre- 
naient-ils le titre de igoi qui se traduit exactement par 
le mot pairs. Tout Spartiate naissait pair; mais il ne con- 
servait cette qualité qu'à la condition d'avoir une fortune 
suffisante pour supporter certaines charges. Les Spartiates 



92 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

savaient très-bien que les oligarchies ne sont pas renver- 
sées spontanément par les multitudes souffrantes, mais 
ordinairement par des membres ruinés de ces oligarchies 
qui font des souffrances de la multitude un marchepied 
pour leur ambition. Aussi avaient-ils soin d'annihiler 
ceux qui se trouvaient dans cette position en les privant 
de tout droit politique et en les reléguant sous le nom de 
hypomeiones parmi les périœki. Cette mesure comme 
toutes les mesures politiques des Spartiates était recou- 
verte du manteau de la religion, et on n'éliminait ainsi 
que ceux qui ne pouvaient pas contribuer pour leur part 
à la dépense des (juccirta, repas sacrés. 

Les syssitia (de cuv et de gîtoç), repas communs, com- 
munions, étaient en usage chez tous les Grecs; mais ils 
n'avaient lieu qu'aux jours de fêtes des génies et des phra- 
tries. Les plus riches y remplissaient chacun à son tour 
les fonctions dispendieuses d'hestiateurs. Chez les Spar- 
tiates, il y avait syssition tous les jours dans de vastes 
salles qui avaient reçu le sobriquet de <peiSm« *, par allu- 
sion à l'économie avec laquelle les hestiateurs faisaient les 
choses, sous prétexte que rien n'est plus sain que la 
sobriété. Quelle qu'ait été cependant celle des con- 
vives, on conçoit que les Spartiates, les plus robus- 
tes des hommes, devaient absorber une quantité consi- 
dérable d'aliments grossiers ou non , et que la dépense 
en était d'autant plus onéreuse aux citoyens que chacun 
outre cela avait son ménage dans sa maison. Or beau- 
coup de Spartiates étaient pauvres. Originairement, lors 

1 De çeiSo[xoa, épargner. 



CHAPITRE III. 93 

du premier partage des terres, il avait été défendu à 
tout Spartiate de vendre son lot ' et l'action d'acheter le 
lot de son voisin avait été déclarée honteuse ; mais ces 
prohibitions avaient dû tomber en désuétude aussitôt 
qu'il y avait eu des dettes contractées. Déjà au commen- 
cement du cinquième siècle av. J.-C, les fortunes étaient 
très-inégalement réparties ; beaucoup se trouvaient dans 
l'impossibilité de pourvoir aux frais des syssitia et étaient 
ainsi privés de leurs droits de Spartiates. 

Telles étaient les diverses classes de la société lacédé- 
monienne» Voyons maintenant quel était son gouverne- 
ment. A la tête se trouvaient, les premiers en dignité si- 
non en pouvoir réel, deux rois, l'un descendant d'Eu- 
rysthénès, l'autre de Proklès, dont l'un semble avoir eu 
sur l'autre une certaine prépondérance, quoiqu'il soit 
difficile de dire dans quelle mesure. Tous de\ix occupaient 
leur pouvoir de droit divin et à titre religieux. Comme 
héritiers d'Héraklès, fils de Zeus, ils sacrifiaient au nom 
de l'État, l'un à Zeus Olympios, l'autre à Zeus Lakédai- 
monios. Toutes les choses de la religion dépendaient 
d'eux; c'étaient eux qui nommaient les deux Pythiens 
chargés d'interroger la Pythie de Delphes, les envoyés 
aux oracles deSamothrace et d'Ammon, en Egypte. C'é- 
taient eux qui dans toutes les circonstances consultaient 
les dieux, et c'était là pour eux un puissant moyen d'in- 
fluence, car les Lacédémoniens ne faisaient jamais rien 
sans la volonté des dieux ; plusieurs fois on a vu des ar- 
mées lacédémoniennes, déjà réunies et arrivées sur les 

1 Arislote, Politic. 



94 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

frontières de la Laconie, renoncer à des expéditions et 
rentrer dans leurs foyers parce que le roi déclarait les 
présages contraires. C'était aux rois qu'il appartenait de 
déclarer la guerre quand ils le voulaient; nul Spartiate 
ne pouvait s'y opposer sans être réputé sacrilège. En 
guerre ils commandaient les armées au nom des dieux. 
Les pyrop liores les accompagnaient toujours, portant sur 
des trépieds le feu sacré pris sur l'autel de Zeus, feu qu'on 
ne laissaitjamais éteindre et que suivaient de nombreuses 
victimes prêtes au sacrifice. C'étaient les entrailles de ces 
victimes qui par la bouche des rois faisaient avancer ou 
reculer l'armée, engager ou refuser le combat. Les 
Spartiates se fussent tous laissé tuer jusqu'au dernier plu- 
tôt que de combattre avant que les présages l'eussent or- 
donné. Disons toutefois que le pouvoir royal fut très- 
modifié vers la fin de la guerre du Péloponnèse et que les 
rois finirent par être accompagnés de dix commissaires 
sans lesquels ils ne pouvaient rien faire. Comme pères 
de famille , les rois désignaient les époux des filles héri- 
tières que leurs pères n'avaient pas fiancées avant de 
mourir. Les adoptions se faisaient devant eux. Ils étaient 
chargés de tout ce qui concernait les voies publiques et 
désignaient à leur gré les proxènes, c'est-à-dire ceux qui 
devaient donner l'hospitalité aux envoyés des autres 
États. Leur apanage se composait, outre leur fortune per- 
sonnelle qui était grande parce que les plus riches héri- 
tières étaient heureuses de les épouser, de terres situées 
dans la péricekie, des peaux de toutes les victimes sacri- 
fiées aux dieux dont ils étaient prêtres, d'un porc à 
prendre sur chaque portée née dans le pays. Dans les 



CHAPITRE III 95 

syssitia ils avaient double part et la première place. Leurs 
funérailles étaient un deuil public; il fallait que dans 
toutes les familles deux personnes libres prissent le deuil 
comme si elles avaient perdu un parent, et, de tout le 
territoire soumis aux Spartiates, de nombreuses députa- 
tions devaient venir assister au service du mort qui rece- 
vait presque les honneurs des dieux célestes. 

Les rois faisaient de droit partie du sénat et le prési- 
daient. Ce sénat, yepoucta, était composé de vingt-huit 
membres nommés à vie et qui ne pouvaient l'être avant 
soixante ans. Tous les auteurs s'accordent à lui donner 
un rôle très-important sans donner à ce sujet des détails 
bien précis. Sa mission, dit Platon ', était de contre-ba- 
lancer le pouvoir des rois. Il fonctionnait ordinairement 
comme haute cour de justice dans les procès politiques 
et il préparait les résolutions de l'ecclesia. Cette assem- 
blée, composée exclusivement de Spartiates non déchus, se 
réunissait tous les mois à la pleine lune 2 et prononçait en 
dernier ressort sur les affaires de l'État. Si , par exemple, 
des ambassadeurs étrangers venaient proposer une al- 
liance, ils étaient présentés à l'assemblée en présence des 
rois, des sénateurs et des éphores. Ils exposaient leur 
proposition, puis on les congédiait. Alors avait lieu la 
discussion dans laquelle les rois, les sénateurs et les 
éphores avaient seuls le droit de parler. Leurs avis étaient 
toujours donnés brièvement et avec le nombre de mots 
strictement nécessaires pour en énoncer les raisons. 
Hommes pratiques surtout, autant ils prisaient un conseil 

1 Platon, Lois, 3. 

2 Thucydide, Scholies. 



96 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

sage et habile , autant ils goûtaient peu les charmes de 
l'éloquence. D'ailleurs ils considéraient toute dissertation 
sur les lois, les coutumes et la religion comme inutile et 
dangereuse. Aussi expulsaient-ils soigneusement tous les 
étrangers professeurs de lettres et de sciences , les rhéto- 
riciens , les philosophes, les savants. Au gouvernement 
seul appartenait l'éducation : on ne devait apprendre que 
ce qu'il voulait qu'on sût. Semblables en cela aux sauvages 
de l'Amérique du Nord, ils laissaient aux femmes les lon- 
gues paroles. La taciturnité était le mérite des hommes. 
Les magistrats parlaient comme on commande à l'armée, 
sans donner les raisons de leurs ordres; les particuliers 
laconiquement, c'est-à-dire d'une façon très-brève, sou- 
vent pleine de bon sens et d'originalité , très-ironique et 
très-dédaigneuse quand ils s'adressaient à des étrangers, 
ce qui les faisait un peu admirer et beaucoup haïr, car on 
sentait l'orgueil de la domination dans ce ton qu'il leur 
fallut quitter après leurs défaites : « Je leur ai bien fait 
allonger leurs discours, » disait Épaminondas. Lorsque la 
discussion était épuisée, les éphores soumettaient la ré- 
solution à l'assemblée qui votait par oui ou par non sans 
y pouvoir rien changer. Si une tentative de modification 
se produisait, les autorités se retiraient immédiatement et 
l'assemblée était dissoute. Le vote avait lieu non au scru- 
tin, mais par acclamation. 11 en était de même lorsqu'il 
s'agissait de voter une loi : le projet tout fait par le sénat 
était présenté à l'assemblée qui l'adoptait par ses cris ou 
le rejetait par son silence. On conçoit que dans des déli- 
bérations où ceux-là seulement pouvaient parler qui , ar- 
rivés au faîte des honneurs, n'avaient aucun intérêt à 



CHAPITRE III. 97 

capter la faveur publique, il se produisait peu d'opinions 
anticonstitutionnelles et démocratiques. - 

Le mode d'élection des gérontes était for t*jsittgu lier. 
Lorsqu'il s'agissait d'en nommer un , chacun deceux que 
leur âge rendait éligibles était présenté à tour dé rôle à 
l'assemblée et recevait plus ou moins d'applaudissements 
suivant le degré de considération dont il jouissait. Enfer- 
més dans une salle attenant à l'agora, placés de façon à 
ne rien voir et à tout entendre , des scrutateurs notaient 
l'intensité des acclamations sans savoir qui en était l'ob- 
jet et celui qui, suivant son numéro d'ordre, se trouvait 
désigné par leur liste comme ayant obtenu l'approbation 
la plus bruyante était nommé. Suivant Aristote ', l'élec- 
tion des éphores avait lieu aussi d'une façon ridicule et 
trop semblable à un jeu d'enfants. Peut-être ce procédé 
était-il le même que celui qui servait à l'élection des gé- 
rontes; nous ne pourrions l'affirmer ; mais, dans l'un 
comme dans l'autre cas, l'idée évidente du législateur a 
été d'échapper aux candidatures annoncées , aux brigues, 
aux agitations électorales, causes fréquentes de révolu- 
tions. 

Les attributions des éphores ont subi une série de mo- 
difications depuis leur institution qui les faisait les auxi- 
liaires des rois jusqu'au temps de la décadence de Sparte 
où, pris dans la foule 2 , ils devinrent de véritables tri- 
buns du peuple. Lors de la guerre du Péloponnèse, ils 
étaient les élus et les mandataires de l'oligarchie, char- 
gés de la défendre contre les empiétements de l'autorité 

' Aristote, Politic. 
-/(/., ibid. 

l'ÉKICI.ÈS. — T. I. 7 



98' SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

royale et contre toute tentative de résistance de la multi- 
tude asservie. Leur pouvoir présente une frappante ana- 
logie avec celui des membres du conseil des Dix à Venise, 
surtout par l'inflexible sévérité avec lequel ils l'exerçaient 
et par le sombre mystère qui couvrait le plus souvent 
l'exécution de leurs ordres impitoyables. 

Les éphores étaient au nombre de cinq; ils étaient 
nommés pour un an et le premier d'entre eux , comme 
l'archonte d'Athènes, donnait son nom à l'année. Un de 
leurs principes attribué à Lykourgos était de ne faire 
usage d'aucune loi écrite : il n'y a pas de code si habi- 
lement rédigé qu'il soit qui ne fournisse un abri aux no- 
vateurs pour saper les bases d'un système politique. Ils 
jugeaient donc sans entraves, suivant leur sentiment et 
conformément à ce qu'ils croyaient être l'intérêt de l'État. 
Tous étaient égaux devant leur tribunal dictatorial ; le 
seul privilège qu'eussent les rois sur les esclaves était de 
n'être forcés de comparaître qu'à la deuxième citation. 
Sur les uns comme sur les autres leur droit était sans li- 
mites, car ils étaient irresponsables (âvuxeuOuvoi), et nul 
n'avait le droit de leur demander compte de ce qu'ils 
avaient jugé opportun de faire pendant leur année de 
charge; à moins cependant qu'il ne s'agît d'un crime 
étranger à la raison d'État , tel que la concussion et la 
àwpo&oîua. C'est ainsi du moins que je comprends l'anec- 
docte suivante citée dans la Rhétorique d'Aristote. Quel- 
qu'un disait à un éphore sortant de charge : « Vous 
« étiez d'accord avec vos collègues, ils ont été condam- 
« nés à mort; donc vous aussi méritez la mort. — Non, 
« répondait l'éphore, car ils ont reçu de l'argent pour 



CHAPITRE III. 99 

« faire ce qu'ils ont fait, et moi je l'ai fait parce que 
« c'était mon avis. » Nous voyons des généraux et des 
rois condamnés par les éphores à l'amende, à l'exil, à la 
mort, et même, s'il y avait nécessité, sans l'avis du 
sénat. Mais c'était surtout sur les periœki et les hilôtes 
que frappaient les décisions de leur redoutable tribu- 
nal. Pour eux le moindre soupçon d'aspiration à l'é- 
mancipation, ou seulement à un sort un peu meilleur, 
était un arrêt de mort. 

Au nombre des formalités qui précédaient l'entrée 
en fonctions des éphores figurait une solennelle décla- 
ration de guerre aux hilôtes. Ainsi proclamés ennemis, 
les malheureux pouvaient être tués sans jugement et 
sans qu'il en résultât aucune souillure religieuse pour 
personne. Cent jeunes Spartiates, nommés les hippa- 
grètes, mis pour cela à la disposition des épho- 
res, poignardaient dans l'ombre la victime désignée, 
sans aucun scrupule religieux. Ces exécutions mysté- 
rieuses, dites xpu7TT£ta, ont été d'ailleurs le sujet de beau- 
coup de récits exagérés. Sans doute à certaines époques 
elles ont pu et dû être très-nombreuses, principalement 
sur les hilôtes messéniens; mais je ne crois pas que les 
Spartiates aient jamais fait la chasse aux hilôtes comme 
si c'eût été un gibier et se soient amusés à les tuer sans 
autre motif que leur plaisir, comme le prétend Plutarque. 
Je crois même que le sévère Thucydide se montre cré- 
dule quand il rapporte que de son temps deux mille hi- 
lôtes, s'étant conduits d'une manière remarquable à la 
guerre, furent mandés à Sparte pour y être affranchis et 
que là ils furent tous mis à mort sans que personne ait 

7. 



Uni vers f£ 



MUOTHECA 



100 SIÈCLE DE PÉRICLÉS. 

jamais pu savoir où ni comment. Il est invraisemblable 
qu'un tel massacre ait pu rester caché même un instant 
dans une ville aussi peu peuplée que Sparte. 

Les secrets d'État, il est vrai, y étaient gardés beaucoup 
plus strictement que partout ailleurs, la discrétion étant 
une des qualités distinctives des Spartiates. Elle était le 
résultat de leur éducation : au phéidition, jeunes et vieux 
causaient ensemble surtout de politique et des affaires de 
l'État; mais un vieillard des plus considérés avait pour 
mission expresse de répétera chaque jeune homme qui 
entrait, en lui montrant la porte, ces mots sacramentels : 
a Souviens-toi que rien ne doit sortir par là de ce que tu 
entendras ici. » Aussi tous se taisaient, comprenant com- 
bien un profond secret était indispensable à un gouverne- 
ment comme le leur. Rien ne perçait donc jamais à l'é- 
tranger de ce qui se passait à Fintérieur de Sparte; on ne 
savait même pas après une bataille combien ils avaient 
eu d'hommes engagés et quels hommes ' . 

Ce sont là à peu près tous les détails qui nous sont 
parvenus sur la constitution de Lacédémone; ils nous 
suffisent pour voir qu'elle était habilement combinée pour 
empêcher la désunion des dominateurs et prévenir la ré- 
bellion des dominés. Pour ce dernier cas, qui était ce 
que les Spartiates craignaient le plus au monde, rien n'a- 
vait été négligé. Toute révolte devait toujours trouver 
devant elle une armée aussi supérieure par l'ensemble 
de son organisation que par la valeur particulière de 
chacun des combattants. Au milieu de tant d'ennemis, 

' Thucydide. 



CHAPITRE III. 101 

cette poignée d'hommes ne pouvait vivre qu'à la con- 
dition d'être invincibles. 

Aussi, pour se faire des guerriers, ne se bornaient-ils 
pas à prendre l'enfant au berceau ; ils préparaient d'a- 
vance sa vigueur par l'éducation de la mère. 

Contrairement à tous les usages des autres Grecs dont 
les femmes vivaient dans les gynécées comme les Orien- 
tales de nos jours et ne se montraient jamais aux étran- 
gers, les filles des Spartiates étaient élevées en plein air 
à la vue de tous. Leurs exercices étaient ceux des gar- 
çons : c'étaient les sauts, la course, la natation, le jet du 
disque et du javelot, la lutte, à laquelle elles s'exerçaient 
en public, n'ayant pour tout vêtement qu'une courte tu- 
nique sans manches et entr'ouverte sur la cuisse, costume 
que les auteurs ioniens leur reprochaient en disant 
qu'elles étaient nues (yupat) . Plutarque prend l'expres- 
sion à la lettre, et il est certain que, si on le compare à celui 
des autres femmes grecques enveloppées de manteaux et 
de voiles qui ne laissaient qu'un œil découvert, le cos- 
tume des jeunes filles Spartiates était bien près de la nu- 
dité. C'est celui sous lequel Diane chasseresse est ordi- 
nairement représentée, et c'était aussi leur costume de 
chasse. Car, le temps des exercices passé, elles ne res- 
taient point chez elles à filer de la laine, elles laissaient 
ce soin aux femmes des hilôtes; elles allaient chasser 
le daim dans les forêts du Taygète. C'est ainsi qu'elles 
devenaient semblables à Lampito, la Lacédémonienne 
d'Aristophane. A qui leur disait : « Quel teint vous 
« avez! quel corps solide et charnu! quelle gorge! Vous 
« étrangleriez un taureau ! » Elles pouvaient répondre : 



102 SIÈCLE DE PÉBICLES. 

(( Je l'espère bien! il y a assez longtemps que je me 
« frappe le derrière des talons en faisant de la gym- 
« nastique ! ! » 

De ces femmes devaient naître généralement de ro- 
bustes enfants; cependant ils n'étaient pas admis en ce 
monde sans examen. Dès leur naissance le père courait 
les présenter à la Lesché, sorte de cercle où les hommes se 
réunissaient pour causer. Là, les connaisseurs disser- 
taient sur sa conformation, et, s'il était décidé qu'il ne fe- 
rait pas un bel homme, on le jetait dans un gouffre % 
comme un animal qu'on ne veut pas élever. Les Spartiates 
se montraient plus barbares que les autres Grecs en cela 
seulement qu'ils appliquaient avec plus de rigueur un 
principe admis et qu'ils l'observèrent plus longtemps; 
car chez tous la loi antique permettait d'exposer les en- 
fants qu'on ne voulait pas élever. Plus tard on n'usa de 
cette cruauté qu'à l'égard de ceux qui étaient contrefaits 
et estropiés. Pour ceux-ci Platon et Aristote recomman- 
dent encore de persister dans l'ancien usage; mais le 
mot 3 dont se sert Aristote suppose une infirmité assez 
grave pour que la vie soit un fardeau à celui qui en est 
affligé. Pour les contemporains de ce philosophe, il était 
criminel 4 de faire périr l'enfant même dans le sein de la 
mère dès qu'on pouvait supposer qu'il avait déjà le sen- 
timent et la vie. Avant ce moment l'avortement était 
permis 5 . Dans tous les cas les Spartiates détruisaient les 

1 Aristophane, Lysisirala. 

2 Plutarque. 

:i Jfe7ïr,pwfxÉ<o; . 

'* Mr) 0(jtov. 

5 Arislote, Polilic, 1. VII, (h. xiv. Lysias, fragm. de Aborlu. 



CHAPITRE 111. 103 

enfants, les autres les exposaient avec la chance d'être 
recueillis. L'honneur de la première loi qui obligea le 
père à élever ses enfants revient aux Thébains. 

Dès sept ans l'enfant Spartiate était enlevé à sa.mère 
pour être enrégimenté et commencer ses exercices gym- 
nastiques et militaires sous la direction du paidonomos, 
un des plus importants personnages de l'État, lequel ne 
paraissait jamais qu'accompagné des mastigophores ou 
porte-fouets, dont le nom seul indique les fonctions : 
celles des pères fouelleurs des anciennes écoles françaises. 
Pendant les premières années on les ménageait un peu ; 
mais à douze ans commençait l'éducation Spartiate dans 
toute sa rigueur. On y donnait fort peu aux études in- 
tellectuelles; ils n'apprenaient « ni l'astronomie, ni 
la géométrie, ni l'arithmétique, ils savaient à peine 
compter ' » . Des lettres, on ne leur enseignait que l'in- 
dispensable, c'est-à-dire à lire, à écrire et à chanter 
quelques vers dans les fêtes religieuses 2 . Cependant ils 
apprenaient soigneusement l'histoire ancienne 3 , c'est- 
à-dire sans doute leurs généalogies et les hauts faits de 
leurs pères. 

Tout était sacrifié à l'éducation corporelle. L'escrime 
de l'épée et delà lance, l'étude delà manœuvre, faisaient 
l'occupation de leur journée avec la partie de la gymnas- 
tique propre à faire des guerriers et non des athlètes. 
Leur régime de vie était horriblement dur : vêtus hiver 
et été d'un unique manteau court sans tunique dessous, 



' Platon, Hippias. 

2 Isocrate, Panât lien. 

J Platon. 



104 SIÈCLE DE PÉH1CLÈS. 

pieds nus, ils couchaient ensemble dans des casernes 
sur des roseaux séchés qu'ils devaient aller arracher dans 
les rivières sans avoir de couteaux pour les couper. Tant 
que durait cette éducation militaire, aucun soin de toi- 
lette n'était permis aux jeunes gens, ni parfums, ni bains, 
ni ablutions, ni rien de semblable, en sorte qu'ils étaient 
sales et crasseux. Ils prenaient leurs repas au phéidition, 
où on avait soin de leur donner trop peu à manger. Le 
reste, il fallait l'aller dérober sur les propriétés des au- 
tres Spartiates. Cela était permis en ce sens qu'il n'était 
pas fait d'informations sur les larcins une fois accomplis ; 
mais celui qui se laissait prendre sur le fait était fouetté 
à outrance. Cet usage, qui a fait dire qu'à Lacédémone le 
vol était légitime, avait pour but de former d'avance les 
enfants à toutes les ruses, à tous les stratagèmes de la 
guerre, à l'adresse, à l'audace, à la patience. 

Après les exercices des enfants, venaient ceux des 
jeunes gens, puis ceux des hommes. Nous ne savons pas 
à quel âge finissait cette vie de caserne et quand l'homme 
rentrait coucher dans sa maison ; mais cette existence se 
prolongeait certainement fort tard, puisqu'il arrivait sou- 
vent que des hommes mariés et ayant des enfants cou- 
chaient ainsi à la caserne. Il leur était défendu de la 
quitter et ils ne pouvaient aller voir leurs femmes qu'en 
cachette. 

Par ces procédés, les Spartiates étaient parvenus à 
former des soldats dont les qualités physiques étaient 
éminemment supérieures à celles des autres soldats grecs 
sur lesquels ils ne l'emportaient pas moins par les qua- 
lités morales du guerrier. Les autres Grecs combattaient 



CHAPITRE 111. 105 

vaillamment, souvent héroïquement, mais enfin ils cé- 
daient à la force, les Spartiates jamais. Dans une société 
comme la leur, la première des qualités de l'homme était 
nécessairement la valeur guerrière; c'est de celle-là qu'il 
tirait les plus grandes jouissances de l'amour-propre, sur- 
tout dans leurs rapports avec les femmes qui, mêlées à la 
société des hommes, contrairement à l'usage des autres 
Grecs, avaient à Sparte une influence considérable. Telle 
était au contraire la réprobation attachée au manque de 
bravoure que pour le malheureux qui, dans un suprême 
péril, avait eu seulement un instant de faiblesse, la vie 
devenait un supplice intolérable. On le chassait des ta- 
bles communes; partout où il se trouvait on lui faisait 
céder sa place aux plus jeunes que lui ; s'il n'était pas 
marié, il devait rester dans le célibat; s'il avait des en- 
fants, il ne devait pas les marier; il ne devait ni s'oindre 
ni se parfumer; s'il avait le malheur de quitter l'air hu- 
milié qui convenait à sa faute, celui qui voulait pouvait 
le frapper. Il n'avait qu'une ressource : chercher la mort 
à la première bataille, s'il n'aimait mieux se tuer lui- 
même. A la bataille des Thermopyles, deux Spartiates se 
trouvent momentanément aveuglés par une ophthalmie. 
L'un se fait conduire et tuer dans la mêlée; l'autre, ne 
croyant pas être utile au combat, se retire : on trouve 
qu'il a eu tort et on le traite en lâche. Outré de douleur, 
il veut se faire tuer à Platée; il se précipite au plus fort 
du combat avec une telle rage qu'aucun ennemi n'ose 
l'attendre, tous fuient devant lui; il n'est pas tué et il 
fraye aux autres le chemin de la victoire. Cependant ce 
n'est pas à lui que sont décernés les aristeia : le motif de 



106 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

sa conduite n'a pas été sa valeur naturelle, mais le désir 
d'échapper à une honte méritée. La famille du guerrier 
tué sur le champ de bataille ne prenait pas le deuil; elle 
revêtait des habits de fête comme s'il eût remporté une 
victoire aux jeux Olympiques. Celui-là seul voyait les 
siens se couvrir de vêtements noirs qui dans un combat 
malheureux avait échappé là où les autres avaient péri ; 
ou qui revenait sans son bouclier, énorme disque d'ai- 
rain avec lequel on ne pouvait fuir. Lui aussi n'avait 
qu'une chose à faire : se faire tuer au prochain enga- 
gement. Aussi, jusqu'au temps de la décadence et de la 
guerre avec ïhèbes, ne vit-on jamais les Spartiates reculer 
dans une bataille. Aucun des autres Grecs ne remporta 
contre eux une seule victoire sur terre : l'héroïsme des 
Athéniens parvint tout au plus à faire considérer une ou 
deux défaites comme douteuses. 

Et cependant ces hommes invincibles ne faisaient la 
guerre à l'étranger que malgré eux et lorsque le salut 
de l'État l'exigeait absolument. S'ils attaquèrent Athènes, 
c'est qu'ils virent avec raison la ruine de leur constitution 
dans la prépondérance à laquelle fût parvenue sans eux 
cette cité démocratique. Ce n'était pas contre les étran- 
gers qu'ils s'étaient préparé une telle supériorité mili- 
taire, c'était contre l'ennemi intérieur, cette multitude 
asservie qu'ils ne cessaient d'observer et de redouter 
même lorsqu'ils l'emmenaient avec eux dans les com- 
bats et plus que l'ennemi contre lequel ils la menaient. 
Leurs camps, circulaires contre l'usage des autres Grecs, 
présentaient un curieux spectacle : au centre étaient 
réunies les armes de toute l'armée; un peloton de Spar- 



CHAPITRE 111. 107 

tiates les gardaient, revêtus par-dessus leurs tuniques 
rouges couleur de sang d'armures complètes brillantes 
de l'éclat du cuivre neuf et tout prêts au combat ' . Les 
autres Spartiates, couverts aussi de leurs armures, tenant 
à la main leur redoutable pique et portant sur eux l'an- 
neau sans lequel leur bouclier ne pouvait servir, obser- 
vaient les hilôtes désarmés, vêtus de la diphthéra, man- 
teau en peau de chèvre, et portant sur la tête un bonnet 
de peau nommé kunéê 2 . Sous aucun prétexte, il n'était 
permis de s'éloigner de ce camp. 

Vers la fin de la guerre du Péloponnèse, quand ils oc- 
cupèrent à demeure le petit fort de Décélie, quelques 
Spartiates, ennuyés d'un si long séjour, cédèrent à la ten- 
tation de prendre l'air autour des murailles; les éphores 
en furent informés et le lendemain arrivait au camp une 
scytale portant ces mots : « Ne vous promenez pas 3 . » 

Sparte eut comme Rome sa grandeur et sa décadence, 
son âge d'or et son âge de fer. Semblables aux Fabricius 
et aux Gincinnatus à cette différence près que pour rien 
au monde ils n'eussent touché le manche d'une charrue 
parce qu'ils rangeaient l'agriculture comme le commerce 
et l'industrie parmi les œuvres serviles, les premiers 
Spartiates méprisaient le luxe et la richesse mobilière 
dont ils n'avaient d'autre représentation que d'énormes 
monnaies de fer, plus incommodes encore que Vais rude 
et Y a?s grave de l'ancienne Rome. Leurs descendants, sans 
que leur valeur militaire en souffrît beaucoup, s'éloignè- 

1 Xénouhon, Plutarque. 

2 Athénée, I. IV, p. 657. 
;{ Plutarque. 



108 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

rent peu à peu de l'austérité et du désintéressement de 
leurs pères; après la guerre du Péloponnèse, ils devinrent 
les plus riches et les plus cupides des Grecs, et bien avant 
ce temps leurs magistrats étaient devenus les plus cor- 
ruptibles de tous les magistrats contemporains. Enfin, 
dans les derniers temps, il ne resta plus des anciennes 
institutions que de vains simulacres. Les riches allaient 
parfois pour la forme s'asseoir sur les lits de bois des 
pheiditia; mais, après avoir fait semblant de toucher à 
quelque plat, ils allaient chez eux retrouver un repas 
bien servi, des lits superbement tendus d'étoffes somp- 
tueuses, des mets recherchés, une argenterie splendide l . 
La moralité des femmes déclina avec celle des hommes. 
Jadis un Spartiate de la bonne époque, auquel on de- 
mandait quel châtiment attendait à Sparte l'épouse cou- 
pable, avait pu répondre : ce Je ne sais, on n'en a jamais 
vu 2 . » On en vit plus tard cependant et le nombre en 
augmenta peu à peu. Une fois lancées dans cette voie, 
ces belles et énergiques créatures se donnèrent au plaisir 
avec un emportement sans égal. Suivant Aristote 3 , le 
luxe effréné et l'amour de l'or qui perdirent Sparte doi- 
vent être attribués à leur influence. Déjà dès les premières 
années qui suivirent les guerres médiques, certains faits 
de corruption montrèrent que la décadence morale com- 
mençait pour les Spartiates bien avant que leur puissance 
matérielle eût cessé de grandir. 

• Athénée, 1. IV, p. 142. 

2 Plutarque, Lycurg. 

3 Aristote, Politic. 



CHAPITRE IV. 



L'éducation athénienne. — Les cérémonies de la naissance, le baptême, le 
nom, l'état civil, l'école, le gymnase, les éphèbes et leur serment, le service 
militaire. — Les citoyens, les metœki. — Les nothodiki. -- L'esclavage , l'ex- 
ploitation du travail des hommes et de la beauté des femmes. — Le travail 
à la maison et l'apophora. — L'enquête par la torture. — Le marché aux 
esclaves. — L'affranchissement. 



Nous venons d'assister à l'éducation d'un Spartiate; 
prenons maintenant un Athénien à sa naissance pour bien 
comprendre quelle différence il y avait entre ces deux 
hommes. 

A Athènes, lorsqu'il naissait un enfant, après avoir 
suspendu une couronne d'olivier à la porte de la maison, 
si l'enfant était maie ', le père prévenait les proches pa- 
rents d'avoir à se réunir chez lui le septième 2 jour pour 
y procéder à la réception de Fenfant dans la famille. 
Cette cérémonie se composait de plusieurs parties. Il y 
avait d'abord la purification de toutes les personnes qui 
avaient participé à l'accouchement; puis la lustration de 
l'enfant 3 : on l'arrosait d'eau lustrale; puis l'amphi- 
dromie : on le portait trois fois autour de l'hestia pour le 
présenter aux dieux de la famille ; enfin on lui donnait un 
nom suivant des règles qu'il est difficile de connaître 

' C'est pourquoi Sophocle appelle l'oli\ier 7caiootpô;fo;. 

2 Aristole, Lysias. 

3 Apostolius, Prov., 2, 89. Macrobe, Saturn., 1, 17. 



110 SIÈCLE DE PEU ICLÈS. 

exactement. Il parait cependant que l'abandon des noms 
portés par les ascendants constituait une offense envers 
eux. En sorte qu'ordinairement le petit- fils recevait de 
son père le nom de l'aïeul et donnait le nom de son père 
à son propre fils. Les filles portaient les mêmes noms fé- 
minisés. Les Grecs attachaient une grande importance 
à l'observation de cette coutume. C'est pourquoi ils expri- 
maient le malheur de mourir sans enfants par ces mots : 
« Laisser sa maison anonyme. » Une fois les noms de la 
famille placés , les autres enfants recevaient les noms de 
personnes ou même de nations auxquels le père voulait 
témoigner beaucoup de considération. 

Les parents offraient ensuite au nouveau-né des poulpes 
et des sépias { . Je ne saurais dire si ces animaux qu'on 
voit représentés au revers de plusieurs médailles grecques 
avaient une signification mystique, ou si simplement on 
les choisissait parce qu'ils pouvaient être facilement ré- 
duits en bouillie assez légère pour qu'un enfant de sept 
jours pût en manger un peu sans inconvénient. Point de 
sacrement sans repas commun. On sait que cette fête 
était fixée au septième jour après la naissance; mais si 
l'enfant tombait malade on avançait la cérémonie, car les 
anciens croyaient que le salut de l'enfant y était attaché 2 . 

A la fête des Apaturies % on faisait inscrire l'enfant sur 
les registres communs des gennètes et des phratores \ 
Il suffisait pour cela que le père se présentât à l'autel de 

' Lysias ci lé par Harpoeralion. 

2 'O; 7ïi(jt£uovt£; ^87] T7) <Tu>Tr,ç.ia. Aristote cité par Harpoeralion. au mot 

"Eêôotj.eu6(jL£vov. 

3 Lysias et Aristophane, freq. 

/( TewriTat, cppàxops;, xoivôv YP*H-H-«f£tov. Isée. 



CHAPITRE IV. 111 

la gens d'abord et ensuite à celui de la phratrie tenant 
son enfant à la main et amenant avec lui une victime. Il 
jurait que l'enfant était bien son fils, né d'une citoyenne. 
Dans certaines phratries on allait aux voix pour savoir 
si l'inscription devait avoir lieu * ; dans d'autres, celle 
des Kéryces 2 , par exemple, l'usage était d'accepter le 
serment du père. Les victimes n'étaient point mangées 
sur place ; chacun emportait sa part qu'il mangeait chez 
lui, et cette part était abondante parce que tous les nou- 
veaux-nés de l'année étaient présentés le même jour. La 
victime était une brebis dont le poids était fixé et qu'on 
pesait. Les phratores qui assistaient au pesage étaient 
même très-exigeants et criaient si souvent : fjieïov, pt.etbv, 
trop petit, trop petit, que le nom de meion en était resté 
aux victimes et qu'on disait meiagogein pour présenter 
un enfant à l'inscription 3 . 

L'enfant inscrit comme futur citoyen , le père diri- 
geait comme il lui plaisait son éducation intellectuelle et 
conformément à sa position de fortune. En général on la 
commençait vers cinq ans ou sept par la lecture et l'écri- 
ture. Des maîtres spéciaux enseignaient cette dernière en 
faisant copier à leurs élèves des exemples sur des papy- 
rus sous lesquels étaient placés des transparents *, afin 
qu'ils ne s'écartassent pas de la ligne droite. Ensuite ve- 
nait ce que Platon appelle la musique en conservant à ce 
mot son sens propre et antique qui comprenait toutes 

' Démosthène, c. ISééra ; lsée. 

2 Andocide, de Mysteriis. 

3 Aristophane et scholies, Âcharniens , v. 14G, p. 890. Thcsmoph., 
553, etc., (XStaYtoYEÎv. 

4 Platon, Profagoras. 



112 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

les œuvres de l'esprit placées sous la protection des 
Muses. Ainsi même les fables qu'on apprenait aux en- 
fants étaient de la musique { . Du reste , cette partie de la 
musique ne faisait aucun tort à l'autre. On est même 
étonné, en lisant Platon et Aristote, de l'importance que 
les anciens attachaient à son enseignement. Quand les 
enfants savaient un peu de musique, on leur mettait 
entre les mains les poésies des lyriques qu'on leur faisait 
chanter et jouer sur la lyre 2 . En même temps ils appre- 
naient par cœur les meilleurs poëmes contenant les belles 
actions des grands hommes de l'antiquité 3 et les œu- 
vres des poètes dogmatiques comme Théognis et Solon , 
véritables traités de morale et de droit mis en vers. Cette 
éducation n'était ni commune, ni obligatoire, ni gra- 
tuite 4 ; mais elle avait lieu généralement dans des didas- 
caleia très-soigneusement réglementés par l'État, qui avait 
déterminé les sujets de l'enseignement ainsi que la disci- 
pline des écoles, lesquelles ne pouvaient ouvrir avant le 
lever du soleil et devaient être fermées avant son cou- 
cher 5 . Ces lois passaient pour remonter à Solon et même 
à Dracon, et effectivement quelques-unes d'entre elles 
étaient très-draconiennes. Il suffisait, par exemple, 
qu'un intrus osât pénétrer dans la salle d'étude pour qu'il 
fût condamné à mort et le maître puni d'une peine infa- 
mante . Nous verrons plus loin le motif de cette disposi- 
tion. 

' Plalon, République. 

- Platon. Prof agoras. 

3 Id., ibid., Prof agoras. 

'' Aristote, Politique, 8iSaaxa).eîov. 

5 Eschine, c. Timarch. 

(; Id. 



CHAPITRE IV. 113 

En sortant de ces écoles, les jeunes gens allaient chez 
les sophistes apprendre les sciences ou les lettres suivant 
leur position, leur destination, et le désir de leur famille. 
La liberté était absolue pour ce second degré d'enseigne- 
ment. Les maîtres pouvaient enseigner ce qu'ils voulaient 
pourvu qu'ils n'attaquassent pas trop ostensiblement la 
religion de l'État, auquel cas ils s'exposaient à une accu- 
sation de corrompre la jeunesse, crime puni de mort. 
D'ailleurs tous les maîtres étrangers qui apportaient une 
science nouvelle ou un art nouveau étaient les bienvenus. 
On voit par là combien l'éducation intellectuelle des 
Athéniens l'emportait sur celle des Spartiates ; mais il ne 
faudrait pas en conclure que l'éducation militaire fût ab- 
solument négligée à Athènes. Quoique la jeunesse n'y fût 
pas casernée comme à Sparte et que tout son temps ne 
fût pas consacré à apprendre la guerre , cependant le ma- 
niement des armes était une étude prescrite parla loi '. 
Lorsque la cité était en guerre avec ses voisins, il n'v 
avait plus ni cultivateurs, ni artistes, ni savants, ni lit- 
térateurs ; chacun devenait soldat et il fallait qu'il fût bon 
soldat. D'ailleurs les Athéniens se portaient volontiers à 
ces exercices du corps qu'ils aimaient pour eux-mêmes 
et parce qu'ils conduisaient à la gloire militaire , la pre- 
mière de toutes pour eux aussi, précisément parce que 
tous étaient soldats et parce que, les armées étant peu 
nombreuses, la valeur individuelle de chacun pouvait être 
distinguée. On sait qu'Eschyle, composant son épitaphe, 
y écrivait seulement qu'il avait combattu à Marathon. Il 

1 lïpoffTexaYtxévov, Anliphon, de Cœdis. inv. dcf., 7. 

l'ÉKICLÈS. — T. I. a 



1U SIÈCLE DE PLRICLÈS. 

était plus fier de la part qu'il avait prise à cette victoire que 
(ravoir fait les Choéphores. Ajoutons encore à cet amour 
de gloire personnelle comme stimulant un sincère et 
ardent amour de la patrie, amour qui faisait partie de la 
religion des anciens comme de leur morale. 

Les législateurs n'avaient pas négligé non plus d'encou- 
rager la vertu guerrière par des honneurs et des récom- 
penses, et de punir celui qui manquait à son devoir. 
Celui qui marchait au combat avec l'espoir d'obtenir les 
aristeia, la couronne et l'armure complète qui devaient 
le désigner * pour toujours au respect et à l'admiration 
de ses concitoyens était assuré que, s'il était tué , ses fu- 
nérailles seraient faites solennellement aux frais de l'État, 
que des jeux seraient célébrés sur sa tombe , que ses en- 
fants deviendraient ceux de l'État qui se chargerait de 
de leur entretien, les décorerait d'une panoplie et leur 
accorderait pour leur vie une place d'honneur dans les 
spectacles 2 . 

Quant à celui qui avait manqué de courage, il était 
traité très-sévèrement. D'abord il ne pouvait remplir 
aucune fonction publique, ni même monter à la tri- 
bune où d'ailleurs il aurait été hué ; la façon dont les 
magistrats élus et les orateurs s'étaient acquittés du ser- 
vice militaire étant un des points principaux de la do- 
kimasia qu'ils avaient à subir avant de pouvoir entrer 
en fonctions 3 ; mais, de plus, lorsqu'un citoyen était 
convaincu d'avoir déserté, de s'être soustrait au service 

1 Isocrate. 

2 Lcsbonax, fragm. horlatoria, Dulot, Or. gr., t. Il, p. 1 s4 , 35. 
;| Dinarque, c. Aristogiton, § 17. 



CHAPITRE IV. 115 

militaire, d'avoir commis un acte de lâcheté, d'avoir 
quitté son rang dans la bataille , jeté ses armes ou son 
bouclier, il pouvait être condamné même à mort et il 
était le plus souvent frappé d'infamie \ Le traître était 
assommé à coups de bâtons 2 . 

Les jeunes Athéniens s'adonnaient donc ardemment 
aux exercices du gymnase, et ceux qui y excellaient 
étaient à certaines époques récompensés par des prix qui 
étaient un sujet de triomphe pour les familles des vain- 
queurs comme les prix olympiques Tétaient pour la na- 
tion tout entière. Celui qui remportait un de ces prix 
devait nécessairement être le champion de sa patrie dans 
les grands concours internationaux pour les luttes de 
même nature. Aussi tous les hommes de la société sui- 
vaient avec un vif intérêt les travaux delà jeunesse, et les 
gymnases étaient devenus des lieux de réunion où se ren- 
contraient des hommes qui n'avaient point d'occasion de 
se rencontrer ailleurs. Hommes politiques, savants, ar- 
tistes, voyageurs, nouvellistes, causaient ensemble dans 
Tintervalle des exercices. Les philosophes surtout se 
trouvaient là en présence et discutaient leurs doctrines 
au milieu d'un cercle attentif. C'est là l'origine de la dia- 
lectique et de la forme dialoguée adoptée par tous les 
philosophes anciens pour leurs traités. 

Dans toutes les villes grecques, les gymnases étaient 
au nombre des monuments les plus importants. Il y en 
avait trois à Athènes : le Lycée , le Cynosarge et l'Aca- 

1 'Airrpaxeîa, SetÀia, )t7:o-ra^'a. Lysias, c. Alcibiad. Lysias, fragm. Ditlol. Or. 
gr., t. II, p. 15S. 

2 'A7torJU7tav(»a>. 

8> 



11G SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

demie. Il n'en reste plus rien ; mais, d'après les ruines de 
ceux d'Éphèse, d'Hiérapolis et d'Alexandria-Troas qui 
étaient identiques , on a pu reconstituer la forme habi- 
tuelle des gymnases. C'est celle des thermes des Romains, 
qui étaient de véritables gymnases comme les gymnases 
étaient aussi des thermes , car ils renfermaient des bains 
chauds, froids et de toute espèce : un bâtiment carré di- 
visé en salles d'exercices, entouré de portiques simples 
ou doubles suivant l'orientation pour arbriter du soleil 
et de la pluie , placé au milieu d'un vaste quadrilatère 
ceint lui-même d'une colonnade et planté de lignes d'ar- 
bres parallèles. 

Les exercices des Athéniens étaient à peu près ceux des 
Spartiates, seulement ils y consacraient moins de temps. 
Ils fortifiaient aussi leurs corps par la lutte , la course , 
la gymnastique, le jeu de paume. Un jeu spécialement 
destiné à augmenter la vigueur de leurs bras avait lieu 
dans une salle appelée le Corycéon, où il fallait faire oscil- 
ler à coups de poing un sac plein de terre suspendu au 
plafond. Enfin ils étudiaient la manœuvre militaire, le 
maniement des armes et surtout de l'akontion 1 , lance 
de cinq pieds environ qu'ils lançaient avec tant de force 
et d'adresse que l'ennemi, dont le bouclier ne parait pas 
le coup, était inévitablement transpercé 2 . 

Les jeunes gens se livraient à ces exercices jusqu'à 
dix-huit ans. Alors ils devenaient éphèbes et leur père 
les présentait aux démotes qui, après de nouveaux ser- 
ments de légitimité , l'inscrivaient sur le registre lexiar- 

1 'Axôvxiov. 

- Anliphon, Cad. invol. clef. 



CHAPITRE IV. 1J7 

chique comme citoyen du dème '. De là il se rendait 
dans le temple d'Agraulê, revêtu pour la première fois 
d'une panoplie. Il y avait là un sacrifice pendant lequel 
tous les éphèbes faisaient bénir leurs armes et prêtaient, 
la main sur les chairs de la victime, un serment ainsi 
conçu : « Je ne déshonorerai point ces armes sacrées, je 
« ne quitterai point celui auprès duquel j'aurai été rangé 
« quel qu'il soit; je combattrai pour les dieux et la pa- 
« trie , et seul et avec une armée ; je ne laisserai pas la 
« patrie moindre que je ne l'aurai trouvée, mais plus 
« grande. Le culte de la patrie sera le mien. J'en atteste 
ce Agraulê , Enyalios, Ares , Zeus , Thallo , Auxo etHé- 
« gémoné. » Ce serment était ensuite complété par un 
autre que chaque soldat prêtait à chaque campagne, 
serment qui pouvait être modifié par les circonstances , 
mais qui contenait toujours les engagements suivants : 
« Je ne préférerai point la vie au devoir. Je n'abandon- 
(( nerai mes chefs ni vivants ni morts. Je rendrai les 
ce honneurs funèbres à tous ceux de mes compagnons qui 
« auront succombé 2 . » 

Pendant deux ans les éphèbes étaient consacrés à la 
garde du pays et on les appelait pour cela péripoles 3 . A 
vingt ans ils étaient assimilés aux autres et ils allaient en 
campagne où ils étaient admirables d'entrain et de bra- 
voure. Cependant les Athéniens n'arrivèrent jamais à 
l'inexpugnable solidité des Spartiates en rase campagne. 

1 Ulpicn, Scholies de Démostkcne, reapaTcps*6., 138, 17. — Schol. d'Eschine, 
c. Ctésiph.j 122. 

2 Lycurg., c. Leocrate. Je supprime une phrase démocratique ajoutée plus 
tard . 

:i ITsp{7ioÀO;. 



113 SIÈCLE DL PÉR1CLLS. 

En revanche ils furent toujours très-supérieurs sur mer 
où Phabileté suppléait à la force. 

Les Athéniens en Attique n'étaient pas plus que les 
Spartiates en Laconie les seuls habitants du pays. Au- 
dessous des citoyens, qui étaient au nombre de vingt mille 
sans compter les femmes et les enfants, ce qui triple au 
moins le chiffre, il y avait encore six ou sept mille me- 
tceki, peut-être aussi sans compter les femmes et les en- 
fants, et une population d'esclaves qu'on évalue à trois ou 
quatre cent mille. 

Les metœki athéniens différaient surtout des periœki 
lacédémoniens en ce qu'ils n'étaient point relégués à 
distance autour (wepl) de la ville. Ils vivaient où ils vou- 
laient mêlés avec ((/.erà) les citoyens. Étrangers ou des- 
cendants d'étrangers venus pour commercer, ils restaient 
étrangers, rien de plus, et à ce titre ils avaient quelques 
obligations et point de droits. Les metœki n'étaient ni 
éligibles ni électeurs ; ils ne faisaient pas partie de l'as- 
semblée du peuple. Ils ne pouvaient ester en justice que 
par l'intermédiaire de leurs patrons J ; car chacun d'eux 
était tenu d'avoir un patron et pour affaires publiques et 
pour affaires privées. Ils étaient poursuivis et punis s'ils 
avaient tenté d'échapper à cette obligation, et dans ce cas 
il y avait contre eux une action dite oéirpocractou 2 . Outre 
les contributions payées par les citoyens , ils payaient 
par an un impôt de douze drachmes pour les hommes 
et de six pour les femmes, plus trois oboles pour frais 



1 UpOOTâTY]:. 

2 Suidas citant Hypéride. 



CHAPITRE IV. 119 

de perception '. Dans les processions les filles et les 
femmes des métceki suivaient les filles et les femmes ci- 
toyennes en portant des parasols ouverts pour les pré- 
server du soleil. Les hommes portaient des vases néces- 
saires à la cérémonie; c'est pourquoi on appelait aussi les 
métceki cxacpYi<popoi. 

A cela près leur sort n'avait rien de dur et ils rece- 
vaient des lois la même protection que les citoyens, 
pourvu toutefois qu'ils n'eussent point cherché à usur- 
per ce titre. A Athènes, comme à Rome, comme dans 
toutes les cités antiques, les idées politiques et religieuses 
se réunissaient pour faire de cette usurpation un crime 
sévèrement réprimé. Pour les anciens, nul n'était rien 
dans la cité qu'il ne fût citoyen; ainsi s'explique la ri- 
gueur avec laquelle ils veillaient à ce que personne ne prit 
ce titre sans en avoir le droit ; mais cette rigueur tenait 
aussi surtout à ce que l'intrusion d'un étranger dans les 
cérémonies religieuses était un sacrilège. Les dieux irri- 
tés de l'approche d'un homme qui n'est pas de leur sang 
et qui surprend le secret des rites de leur culte se ven- 
gent non-seulement sur le coupable, mais sur la cité en- 
tière. Les lois athéniennes étaient d'une impitoyable 
barbarie sur ce point. Des magistrats spéciaux, les no- 
thodiki, étaient institués pour juger ceux qui par fraude 
ou autrement seraient parvenus à se faire inscrire indû- 
ment sur les registres d'un dôme. Chacun pouvait pour- 
suivre l'usurpateur devant eux, et celui qui était con- 
vaincu était condamné à être vendu comme esclave par 

' ( Tq> tsàcjûvy] ) Harpocralion el Élien, ffist.,\. VJ, cli. i. 



120 SIÈCLE DE PÉUICLÈS. 

le ministre des polètes ', sorte de commissaires-priseurs 
au nombre de dix , un par tribu , dont les fonctions 
étaient de mettre en adjudication ce qui se vendait ou se 
louait au compte de l'État. 

Les nothodiki tiraient leur nom de ce que leurs jus- 
ticiables les plus habituels étaient les enfants de pères 
citoyens et de mères non citoyennes qui étaient appelés 
nothi comme les enfants de femmes citoyennes et de mé- 
tœki. C'étaient ceux-là qui tentaient de se faire inscrire 
sur les registres de l'état civil et souvent dans leurs ma- 
riages de se faire passer pour citoyens 2 . Celui qui se 
donnant indûment pour citoyen avait épousé une ci- 
toyenne, et la femme non-citoyenne qui, par un artifice 
semblable, avait épousé un citoyen, devaient aussi être 
poursuivis parles nothodiki ou devant eux , sauf appel 
au tribunal des thesmothètes. Condamnés , ils étaient 
également vendus comme esclaves au profit de l'État , 
leurs biens étaient confisqués et le tiers en était alloué 
au dénonciateur. L'homme qui avait volontairement 
épousé une femme étrangère payait une amende de mille 
drachmes 3 . 

Ces lois n'appartiennent pas seulement à la période 
aristocratique de l'histoire athénienne. Elles ne font que 
redoubler de sévérité avec la démocratie. Certains au- 
teurs en attribuaient même l'institution à Périclès qui 
n'avait fait que les confirmer. L'étranger pouvait ce- 
pendant devenir citoyen, et, vers la fin de la guerre du 



' lfco)>r,Ta{. 

2 Démostliène, c. IS'vera. 

3 !d. 



CHAPITRE IV. 121 

Péloponnèse, cela eut lieu fréquemment pour des metœki 
et même pour des esclaves récemment affranchis; mais 
plus tard les Athéniens devinrent plus sévères ; au temps 
de Démosthène , le titre de citoyen ne devait se donner 
à l'étranger qu'en des cas extraordinaires, quand il avait 
rendu de grands services à TÉtat. Il fallait au moins six 
mille suffrages de l'assemblée votant au scrutin secret, et 
encore tout citoyen pouvait- il attaquer la décision devant 
l'helia^a des thesmothètes , la faire casser si les motifs 
d'admission étaient insuffisants et poursuivre l'auteur 
de la proposition comme violateur de la loi \ Le nou- 
veau citoyen acquérait ainsi pour lui-même les droits 
politiques du citoyen, non ses droits religieux. Ne des- 
cendant pas des dieux-ancêtres , il ne pouvait ni être 
archonte , ni prendre part aux cérémonies sacrées ; mais 
ses enfants le pouvaient, pourvu qu'ils fussent issus en 
légitime mariage d'une femme citoyenne. De ce côté du 
moins ils avaient du sang athénien dans les veines 2 . 

Le troisième élément de la société athénienne se com- 
posait des esclaves. — Un fragment nous est resté d'une 
phrase prononcée par le rhéteur Alcidamas 3 , élève de 
Gorgias, dans un discours pour les Messéniens : « Dieu a 
fait libres tous les hommes, personne n'est esclave par 
nature. » La suite du discours expliquait sans doute 
comment on pouvait devenir esclave légitimement. En 
tout cas la phrase n'eut point d'écho, et, à part quelques 
mots de Platon qui se demande s'il est ou non avanta- 



1 riapav6[xwv. 

2 Démosthène, c. Nééra. 

:] Alkidamas cité par le scholiaste de la Rhétorique d'Aristote. 



122 SIECLE DE PÉR1CLES. 

geux pour un peuple d'avoir des esclaves ', on doit cons- 
tater que les Grecs, qui ont poussé si loin les idées de 
liberté et d'égalité, n'ont jamais eu de doute sur la légi- 
timité de l'esclavage. Les tragiques nous montrent les 
femmes et les filles des rois pleurant l'horreur de la ser- 
vitude où la guerre les a réduites; jamais elles n'en con- 
testent le droit. Aristote dit nettement qu'une partie de 
la race humaine , incapable de la liberté , est née pour 
l'esclavage 2 , et un curieux passage de Y Assemblée des 
femmes , d'Aristophane , pièce représentée lors de la 
première apparition du communisme à Athènes , nous 
fait savoir quels étaient les sentiments de ses adeptes au 
sujet des esclaves : « On ne doit plus voir, dit Praxa- 
« gora , les uns riches , les autres pauvres ; les uns cul- 
« tivant de vastes étendues de terre, les autres n'ayant 
« pas la place de leur sépulture; les uns entourés d'une 
« multitude d'esclaves, les autres n'ayant pas même un 
« valet 3 ». Ils ne se plaignaient pas qu'il y eut des es- 
claves , ils se plaignaient de ne pas en avoir. 

Les plus misérables en effet se trouvaient seuls dans 
cette position. L'esclave était le placement de la 'petite 
épargne du pauvre comme des grosses économies du ri- 
che. L'ouvrier laborieux thésaurisait pour en avoir un, 
comme le paysan de nos villages pour acheter la vache 
nourricière de sa famille, et il n'y avait pas que cette res- 
semblance entre l'andrapodon, un pied d'homme, comme 



1 Platon, Lois, 1. VI. 

2 Aristole, Politique. 

:î Aristopb., Ecclesiaz., \. :>'.>•! et seq 

' 'AvÔpâ7iooov. 



CHAPITRE IV. 123 

disaient les Grecs, et une tête de bétail , comme nous disons. 
Si par exemple on vendait un troupeau de chèvres , on 
vendait le berger avec comme en faisant partie r . Il y 
avait des esclaves à tout prix : l'un valait deux mines, 
l'autre n'en valait pas la moitié ; tel autre, cinq ; tel au- 
tre, dix 2 ; on disait même que le directeur des mines 
de Nikias avait été payé par lui un talent. C'était un vé- 
ritable ingénieur. Les esclaves n'étaient qu'exception- 
nellement des objets de luxe comme nos domestiques, 
même dans les maisons riches. Il était défendu par les 
lois démocratiques d'entretenir des esclaves sans travail 
utile : on disait que chaque esclave improductif absor- 
bait la nourriture nécessaire à un citoyen 3 . Aussi tous 
travaillaient ou étaient censés travailler. Il n'y avait point 
de maison riche qui ne fut un atelier, une fabrique, une 
usine. Les uns produisaient des instruments de musique, 
les autres de la coutellerie, d'autres des étoffes. Le ri- 
che metœkos Lysias '' avait une fabrique de boucliers; 
Nikias employait ses esclaves à l'exploitation des mines 
d'argent et louait ceux des autres pour le même travail. 
Car beaucoup de gens, faute de pouvoir organiser un 
atelier de bon rapport, louaient leurs esclaves moyen- 
nant un salaire que ceux-ci devaient leur remettre et 
qu'on appelait apophora. D'autres esclaves travaillaient 
librement pour leur compte, à charge de payer aussi uni' 
apophora. De ceux-là les uns se livraient au commerce. 



1 Isée, Philocfémon, § 33. 

- Kénoph., Memorab., \\, eh. v. 

3 Ulp., in Dem. c. Meidias, schol., 5G5, 27 

' Lysias, c. lirafosfhcnc. 



124 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

les autres à l'industrie et devenaient souvent beaucoup 
plus riches que leurs maîtres desquels ils achetaient la 
liberté. 

Hommes et femmes étaient exploités sans merci de 
façon à produire le plus grand revenu possible et 'par 
tous les moyens. Ce ne fut que très-tard qu'il fut 
décidément déclaré honteux de tirer parti de la beauté 
de ces dernières. Nous trouvons dans un discours d\\n- 
tiphon , qui ne blâme l'acte en aucune façon , un homme 
comme il faut", un gentleman ', dégoûté d'une jeune es- 
clave qui lui servait de maîtresse , prêt à la placer dans 
un pornéion 2 , — c'est le nom que donnaient les Grecs 
aux lupanars des Romains, — lorsque celle-ci, croyant 
ranimer l'amour de son maître, lui fit prendre un aphro- 
disiaque dont il mourut 3 . Plus tard, cinquante ans après 
l'expédition de Sicile, Isée nous présente aussi, sans le 
blâmer, un riche citoyen faisant administrer par une de 
ses affranchies un pornéion meublé de jeunes filles, ses 
esclaves. Une certaine Alcée, qu'il avait achetée pour cela, 
y fut longtemps prostituée ; — beaucoup des juges la con- 
naissaient bien , ajoute Isée, je ne sais dans quel sens. 
— Elle en sortit pour tenir ensuite, au compte de son 
maître, une autre maison du même genre, qu'il établit 
au Céramique près delà porte où se vend le vin. Le plus 
singulier, c'est qu'après tout cela , le maître finit par s'en 
éprendre et se ruiner pour elle \ 



1 Ka/6; te xàYa6ô;. 

" JIOp/EÏOV. 

:l Antiphon., c. Novcrcam, § li 
'* Isée, J'hilodemon. lier., § 19. 



CHAPITRE IV. 125 

Du reste les Grecs étaient très-peu délicats sur ce point; 
témoin ces deux Athéniens dont parle Lysias, qui avaient 
acheté une femme en commun pour en jouir chacun à son 
tour ; d'où une discussion , une rixe, des blessures graves 
et le procès qui nous fait connaître leur aventure ' . Encore 
une fois, ces faits sont racontés par leurs auteurs mêmes, 
non pas comme des faits exceptionnels et contraires aux 
mœurs du temps, mais comme choses naturelles et per- 
mises 2 . Démosthène aussi nous donne deux singuliers 
exemples de ce qu'était l'opinion publique en ces ma- 
tières 3 . Ce sont deux décisions arbitrales sur des con- 
testations pour des femmes non libres. L'une décide 
qu'une esclave sera possédée par deux individus qui en 
jouiront chacun à leur tour pendant un nombre égal de 
jours. L'autre ordonne qu'un individu étranger, qui a eu 
commerce avec une fille non citovenne ni même libre 
sans le consentement de son maître et père, devra don- 
ner mille drachmes pour l'aider à se marier; mais qu'en 
attendant elle devra lui être livrée toutes les fois qu'il 
viendra à Athènes. Les droits du maître sur la femme es- 
clave étaient absolus. La loi n'y apportait qu'une restric- 
tion pour les hommes mariés : les relations du maître 
avec une esclave dans le domicile conjugal constituaient 
une injure grave faite à la femme légitime et un cas de 
divorce. 

On ignore quelle était Tapophora d'une femme es- 
clave placée dans un pornéion. Pour les esclaves travail- 

' Lysias, plaidoyer c. un inconnu pour blessures. 

2 Dans des discours laits pour eux el prononcés par euv. 

:î Dénioslliène, c. Nééra. 



126 SIECLE DE PÉR1CLES. 

leurs elle dut varier suivant les métiers et les temps. Au 
temps d'Eschine, où les prix de toutes choses étaient 
bien plus élevés qu'au temps de Périclès , l'apopliora 
d'un esclave cordonnier était d'une obole, celle du chef 
d'atelier de trois'. Nécessairement ceux qui exerçaient 
un art plus relevé devaient rapporter davantage. 

Le châtiment ordinaire de l'esclave, si la faute était ac- 
cidentelle, était le fouet; si la faute était habituelle, si 
l'esclave était incorrigible, on l'envoyait dans un mou- 
lin. Ni l'eau ni le vent n'aidaient les Grecs à moudre leur 
grain ; c'étaient des esclaves qui, du matin au soir, pous- 
sant devant eux une pesante barre de bois, mettaient la 
meule en mouvement en tournant sans cesse autour 
d'elle comme un cheval dans un manège. Si la fatigue 
ou le découragement ralentissait leur marche, un sur- 
veillant la ranimait à coups de fouet. Le moulin était 
la terreur de l'esclave, la menace du maître mécontent: 
c'était là que finissait ordinairement ses jours l'esclave qui 
avait tenté de fuir. Après lui avoir gravé sur le front avec 
un fer rouge ces mots : /A-ziji (/.s, cpsuyto, « arrête-moi, 
je fuis, » on l'envoyait tourner la meule pour toujours 2 . 

Au moins la soumission et le travail pouvaient sauver 
l'esclave de ce supplice; mais il y en avait qu'il ne dé- 
pendait pas de lui d'éviter. C'est aux Athéniens que les 
Romains avaient emprunté la loi par laquelle devaient 
être mis à mort tous les esclaves d'un maître assassiné 
si on ne trouvait pas l'auteur du meurtre 3 . De plus , si le 



1 Eschine, c. Timarch., § 97. 

- Scliolies d'Eschine, 7tapa7rçeaS., § 79. 

3 Antiphon, 5, §69. 



CHAPITRE IV. 127 

maître était soupçonné d'un crime, si seulement il était 
impliqué dans un procès sur les faits duquel il n'était 
pas d'accord avec son adversaire, les esclaves devaient 
s'attendre à être mis à la question. Torturer les esclaves 
était le plus ordinaire des moyens d'enquête : les ora- 
teurs, dans leurs discours, nous montrent à chaque page 
des plaideurs qui demandent à voir torturer les esclaves 
de leur adversaire ou qui offrent les leurs pour être tor- 
turés afin d'établir la véracité de leurs assertions \ 
« Prends mon esclave, dit un personnage d'Aristo- 
« pliane 2 , torture-le, et, si je mens, tu peux me mettre 
« à mort ». ce La question bien donnée, dit Lysias , 
« amène toujours la découverte de la vérité. » En effet 
chez les modernes la question était une barbarie le plus 
souvent inutile ; l'homme sûr d'être roué ou pendu s'il 
parlait aimait mieux souffrir et mentir; mais la plupart 
des esclaves aimaient mieux compromettre leur maître 
par un aveu que de souffrir des tourments horribles. Car, 
en fait de tortures , les anciens n'avaient rien à envier à 
l'ingénieuse férocité de notre moyen âge. Le patient la 
subissait attaché à une roue ou sur un chevalet ; on le 
fouettait avec des lanières de peau de truie garnies de 
leurs soies, on le pendait dans des positions intolérables, 
on l'écorchait, on le brûlait avec des briques chaudes, 
on lui versait du vinaigre dans les narines, xavra r'aX^a, 
et le reste , dit Aristophane pour terminer son énumé- 
ration 3 . Telle était la violence des supplices que souvent 

{ Isée, Anliphon v Lysias passim. 

2 Rancc, v. 616. 

3 /rf., et Scholies. 



128 SIÈCLE DE PÉRICLÈS 

I 1 esclave mourait avant la fin de l'opération \ Dans ce 
cas-là et dans celui où l'esclave restait estropié , celui 
qui avait provoqué la mise à la torture , s'il perdait son 
procès , devait payer une indemnité au maître 2 . 

La loi ne permettait pas de mettre un homme libre à 
la torture ; c'est pourquoi les Athéniens avaient des es- 
claves publics auxquels ils faisaient donner une éduca- 
tion particulière; ils les attachaient comme secrétaires 
aux généraux et aux questeurs qui allaient en expédi- 
tion. S'il se trouvait quelque point qu'on désirât éclaircir 
dans la conduite de ces chefs , quelque chose de suspect 
dans le compte du butin et des impositions infligées aux 
vaincus, on mettait les esclaves publics à la torture 3 . 
L'État avait encore un grand nombre d'esclaves publics 
pour divers services et notamment pour l'office de bour- 
reau. 

Les esclaves se distinguaient par leur costume des 
autres habitants; leur tunique, dite hétéromaschalée *, 
n'ayant qu'une manclie très-courte, laissait nus une 
épaule et tout un côté de la poitrine ; ils étaient rasés, et 
il leur était sévèrement défendu de laisser pousser leurs 
cheveux 5 . Le premier jour de chaque mois il y avait 
marché aux esclaves. Ils étaient vendus à la criée par un 
individu nommé le repaTrip, qui les montrait au public sur 
une estrade en pierre, le irpax7,p Xiôoç*, où il leur faisait 



1 Antiphon, de Cxde heredis, § 31 et seq. 

- Dérnosthène, c. JSéèra. 

3 Ulpien, in Dem., Schol., » Olynlh., 23, 19 

1 Pollux, 1, VII, ch. \iu. 

5 \ristophane Âves, v. 012, et sehoL, 

,; Ilarpocrat., citant Ménandre. 



CHAPITRE IV. 129 

exécuter tous les mouvements nécessaires pour faire ap- 
précier aux acheteurs leurs qualités physiques. L'esclave 
ainsi acheté était amené dans la maison de son nouveau 
maître où quelques gouttes d'eau jetées sur sa tète de- 
vant l'hestia et quelques dragées répandues autour de lui 
en faisaient un membre de la famille et un participant à 
son culte '. Nous avons vu quel sort l'attendait. 

Les Athéniens se vantaient cependant de traiter leurs 
esclaves beaucoup plus doucement que les peuples leurs 
voisins, et la cruauté des Spartiates envers leurs hilôtes 
justifie en quelque sorte cette prétention. Au moins les 
esclaves athéniens étaient-ils protégés par les lois sur 
beaucoup de points. Nul ne pouvait les mettre à mort de 
son chef : celui même qui était pris en flagrant délit 
d'assassinat sur la personne de son maître devait être 
livré au magistrat pour être jugé 2 . Le meurtrier d'un 
esclave était exposé à la même condamnation que celui 
d'un homme libre ; la souillure religieuse était la même 
et elle entraînait de même pour le coupable l'exclusion 
des temples et des lieux publics 3 . Non-seulement le maî- 
tre ne pouvait pas tuer son esclave, mais il ne pouvait 
même pas le maltraiter abusivement, et, lorsque les mau- 
vais traitements étaient excessifs , l'esclave pouvait se 
retirer 4 dans le Théséum. Si après une enquête il était 
établi que ses plaintes étaient justes , le maître était 
obligé de le vendre à un autre. Les sévices et attentats 

1 Pollux, I. III, ch. lxxvh. Aristophane, Pluius et schol., au v. 7G8 el 
seq. 

- Antiphon, de Ca.de hered., § 47, seq. 

: * Lycurg., Démosth. et Hypéride cités par Athénée, 1. VI. 

1 Aristophane cité par Pollux, 7, 13. 

PÉRICLÈS. — t. i. y 



130 SIECLE DE PÉRICLÈS. 

commis sur l'esclave cT autrui étaient également réprimés 
par les lois. 

Lorsque l'esclave s'attachait à ses maîtres, travaillait 
et se conduisait bien, il était ordinairement bien traité 
— comme un animal utile. — Souvent même le maître re- 
connaissant lui laissait la liberté par testament , et quel- 
quefois de son vivant , en cas de services insignes. Dans 
les circonstances critiques, l'État armait les esclaves et 
alors aussi la liberté devenait la récompense de bons ser- 
vices. L'esclave affranchi était inscrit au nombre des mé- 
tèques et payait le même tribut. Il devait rester sous le 
patronage de son ancien maître et remplir envers lui 
csrtains devoirs déterminés par la loi. S'il prenait un 
autre patron, s'il manquait à ses devoirs, le maître pou- 
vait lui intenter une action , dite àTîosTaaio'j ; si l'affran- 
chi perdait , il retombait dans la servitude ; s'il gagnait , 
il devenait entièrement libre de toute obligation envers 
son ancien maître ' . 

1 Harpocration, aux mots Mexor/.o; el 5 ATïo<7Ta<jiov. 



CHAPITRE V. 



Athènes fortifiée et jointe à la mer malgré Sparte. — Abolition du cens élec- 
toral. — Le sort substitué à l'élection. —Le stratégat, Tarchontat, Kimôn , 
l'atimia , Elpiniké. — Les Athéniennes , leur vie privée , leur position so- 
ciale. — Détails de mœurs. — Le mariage d'Elpiniké. 



L'émoi fut grand à Athènes quand on y apprit qu'il 
fallait ou renoncer à fortifier la ville ou soutenir une 
guerre contre le Péloponnèse ; mais Thémistoklès déclara 
qu'il se chargeait d'arranger l'affaire et demanda à être 
envoyé en ambassade à Lacédémone avec deux collègues, 
Aristeidès et Abronychos. Le stratagème au moyen du- 
quel il déjoua la jalousie des Spartiates est un des traits 
les plus connus de l'histoire ancienne : tout le monde 
sait comment l'astucieux Athénien partit seul, laissant 
à Athènes ses collègues chargés d'activer par tous les 
moyens possibles la construction des murs , et comment 
à Sparte il fit traîner les choses en longueur alléguant 
qu'il ne pouvait traiter sans eux. Cependant les Spar- 
tiates trouvaient que les collègues tardaient beaucoup et 
le bruit se répandait que les murs montaient toujours : 
« Envoyez des ambassadeurs , répondait Thémistoklès, 
vous verrez qu'il n'en est rien. » L'ambassade sparliate 
arrivant à Athènes trouva les murs suffisamment élevés 
pour repousser un assaut. Tout le monde s'y était mis, 
hommes, femmes et enfants , les uns construisant, les 



132 SIÈCLE DE PÉRICLES. 

autres apportant les matériaux chacun suivant ses forces. 
On avait employé tout ce qui pouvait servir : les débris 
des monuments publics et ceux des maisons particu- 
lières, des stèles, des cippes funèbres, des sculptures 
brisées. Encore aujourd'hui on voit au coté nord de l'A- 
cropole des parties de mur faites de tambours de co- 
lonnes entiers et juxtaposés, d'autres de morceaux 
d'entablements doriques avec leurs triglyphes et leurs 
métopes. Les Athéniens trouvèrent des prétextes pour 
garder les ambassadeurs de Sparte , conformément aux 
instructions de Thémistoklès. Celui-ci se rendit alors à 
l'assemblée où il prononça un discours très-parlemen- 
taire dans la forme, mais dont le fond était : « Athènes 
est en état de défense , attaquez-la si vous voulez. Ne 
vous en prenez pas à ma personne, celles de vos ambas- 
sadeurs en répondent, et rougissez de votre basse jalousie 
envers des alliés fidèles. » 

Suivant Théopompe 4 la meilleure des ruses de Thé- 
mistoklès consista à donner de l'argent aux éphores. Ce 
fut celle-là qui fit réussir les autres. Quoi qu'il en soit, 
Sparte se soumit à la nécessité et Thémistoklès rentra 
triomphant dans Athènes fortifiée où bientôt il donna 
encore aux envieux de sa patrie le déplaisir de voir me- 
ner à bien une nouvelle entreprise très-importante : la 
substitution du Pirée au petit port de Phalères , jusque- 
là suffisant pour la marine athénienne. 

Le Pirée renfermait trois ports naturels capables de 
recevoir ensemble quatre cents navires. Une seule et 

' Cilé par Plularque, Thêmistoclcs. 



CHAPITRE V. 133 

même entrée donnait accès dans ces trois ports et elle 
était d'une facile défense. Déjà, avant l'expédition de 
Xerxès , Thémistoklès y avait fait exécuter quelques tra- 
vaux ; il porta les Athéniens à les reprendre sur un plan 
plus grandiose et à créer là le plus formidable port mili- 
taire de la Grèce. Leur prétexte était qu'ils voulaient pré 
parer un asile à toutes les flottes du Péloponnèse pour le 
cas où Xerxès tenterait une nouvelle expédition. Les La- 
cédémoniens durent encore se résigner. Les trois ports 
du Pirée furent donc entourés de murs très-élevés du 
côté de la terre et laissant seulement une étroite entrée 
du côté de la mer. Ils étaient d'une épaisseur extraordi- 
naire, faits non de pierres de grosseur moyenne liées 
par de la chaux et du sable, mais de blocs énormes tail- 
lés et reliés entre eux par des crampons de fer soudés 
dans le plomb, afin de pouvoir résister à toutes les ma- 
chines de guerre alors connues. Thémistoklès voulait que, 
protégés par leur épaisseur et leur élévation , un petit 
nombre d'hommes suffit à les défendre contre les ar- 
mées ennemies, tandis que les autres combattraient sur 
les vaisseaux qui devaient être la principale force d'A- 
thènes. Si la ville venait à ne pouvoir être défendue, les 
habitants devaient descendre au Pirée où ils pourraient 
braver toute attaque de terre et de mer. 

Un décret du peuple , rendu aussi sur la proposition 
de Thémistoklès, pourvut à ce que la marine athénienne 
répondit à la grandeur de son port , en ordonnant la 
construction annuelle de soixante navires. Pour suffire 
à tant de travaux et en même temps pour augmenter la 
population , un autre décret accorda l'exemption de la 



134 SIECLE DE PÉIUCLÈS. 

taxe des métèques à tous ceux qui voudraient venir s'é- 
tablir à Athènes ou au Pirée soit comme ouvriers, soit 
comme marins, soit comme commerçants. 

Tels furent les actes principaux de l'administration de 
Thémistoklès. Ils étaient aussi habilement conçus dans 
l'intérêt de la patrie que dans le sien propre. 11 préparait 
en même temps la domination d'Athènes sur la Grèce en 
lui assurant l'empire des mers, et sa domination person- 
nelle dans son pays en donnant satisfaction aux aspirations 
nationales et en grossissant le chiffre de la population ma- 
ritime, appui constant du parti démocratique. Il réussit 
d'abord au gré de ses désirs. Redevenu l'idole et le cham- 
pion de la démocratie, il futpendant quelque temps l'arbitre 
à peu prèsabsolu desdestinéesde TÉtat; maisce succès trop 
complet fut précisément la cause de sa perte, parce que 
ses rivaux, voyant le triomphe du parti populaire désor- 
mais assuré, renoncèrent à le combattre au nom de l'o- 
ligarchie et cherchèrent à leur tour à le supplanter dans 
la faveur du peuple. La société athénienne se trouvait 
alors dans cette trop courte période qu'on pourrait ap- 
peler l'âge d'or des gouvernements parlementaires où la 
multitude, ignorajite des intérêts de l'État et des siens pro- 
pres, n'a encore été excitée que contre des abus réels et 
ne réclame rien qui ne puisse sembler juste à des esprits 
honnêtes et droits. Pour le moment, le peuple d'Athènes 
était assez modéré dans ses prétentions. Il demandait seu- 
lement l'admissibilité de tous les citoyens aux fonctions 
publiques sans distinction de richesse ni de naissance. 

Il n'était pas possible de retarder plus longtemps l'a- 
bolition demandée du privilège qui les mettait toutes 



CHAPITRE V. 135 

<lans les mains des grands propriétaires fonciers : Aris- 
leidèsprit lui-même l'initiative et fut le promoteur de la loi 
qui le supprimait en motivant son changement d'opinions 
sur ce que, par leur héroïque conduite dans les guerres 
médiques, tous les citoyens s'étaient montrés dignes et 
capables de prendre part aux affaires. Dès lors tout ci- 
toyen, quelle que fut sa position de fortune, put parvenir 
à toutes les charges de l'État aussi bien que le plus riche 
des pentakosiomedimni. Il n'y eut d'autre restriction 
(pie la dokimasia , l'enquête à subir par chacun des ma- 
gistrats nommés avant son entrée en fonctions, qui paraît 
avoir été en redoublant de sévérité. 

En même temps, et peut-être comme contre-poids à 
cette admissibilité de tous aux fonctions publiques , une 
importante modification fut apportée au mode de nomi- 
nation des fonctionnaires : la substitution du tirage au 
sort à l'élection par vote aux mains levées. Je dis en même 
temps, quoique aucun écrivain ne nous donne la date de 
cet événement, parce qu'il est évident qu'on doit le placer 
celle où, sur la liste des archontes, on voit une série 
de noms inconnus succéder aux noms illustres de Thé- 
mistoklôs, d'Aristeidès, de Rallias, de Xanthippos. Le vain- 
queur de Mykalé dut être le dernier des archontes élus. 
Aristotenous apprend, à propos de la république peu cé- 
lèbre de Héréa, par quel raisonnement dans beaucoup de 
cités les Grecs furent amenés à ce changement. C'est, di- 
saient-ils, que l'élection par vote donne le pouvoir non 
aux plus méritants, mais aux artisans des discordes civiles \ 
ù ceux qui ne sauraient souffrir la tranquillité dans l'Etat 

1 'UpoOvTo toi»; içiôiuoixÉvov;. Arist., VoUtic, 5, 1. 



136 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

à moins qu'ils n'y occupent ces positions politiques où la 
vanité et l'intérêt matériel trouvent également leur compte. 
Ils avaient voulu supprimer ces agitations stériles et le plus 
souvent sanglantes qui ruinent les cités et amènent les 
bons citoyens fatigués à regarder la liberté comme impos- 
sible et à demander un maître. 

L'idée était juste; malheureusement le tirage au sort ne 
peut pas s'appliquer à toutes les fonctions; il en est qui 
réclament une aptitude spéciale. Peut-être eût-on pu 
donner une partie de celles-là au concours et faire en- 
suite nommer aux autres par ceux que le sort ou le con- 
cours avait déjà désignés ; on eût eu quelque chance d'ar- 
river au but qu'on s'était proposé. On laissa à l'élection 
par l'assemblée du peuple toutes les fonctions auxquelles 
le sort ne pouvait pourvoir, ce qui annihila l'effet du 
nouveau système. 

Comme il n'était pas possible de demander au sort 
les hommes les plus capables de' conduire les armées, 
les fonctions militaires restèrent électives et de là il ré- 
sulta qu'elles devinrent politiques. On parvint au stra- 
tégat par la tribune au moins autant que par le champ de 
bataille ; on quêta les suffrages ' pour commander les ar- 
mées comme on les avait quêtes pour administrer la cité, 
et les élus du peuple, forts de leur popularité contre les élus 
du sort, absorbèrent rapidement le pouvoir de ces derniers. 
Les généraux au nombre de dix dont un primait presque 
toujours les autres, soit par l'effet de sa valeur person- 
nelle, soit par une disposition de la loi, devinrent les 
véritables chefs de l'État. C'est sous le nom de stratège 

1 XeipoTovtav jj.vY]<T7£ustv. Isocr., de Pacc, § 15. 



CHAPITRE V. 137 

que gouvernèrent Kimon, Périclès et d'autres moins illus- 
tres. 

Les archontes, jadis semblables aux rois, furent ré- 
duits à de simples fonctions municipales et judiciaires. 
Depuis lors l'archonte éponyme , tout en continuant à 
donner son nom à Tannée, voit son rôle borné à recevoir 
les dernières volontés des testateurs, à veiller aux inté- 
rêts des veuves et des orphelins, à instruire les procès 
d'hérédité, à marier à qui de droit les fdles héritières 
dont les pères n'ont pas disposé, à veiller enfin à ce que 
les familles ne s'éteignent point et à ce que la succession 
des morts n'aille pas en des mains étrangères, afin que le 
mécontentement des dieux chthoniens n'attire pas de mal- 
heur sur la cité l . 

L'archonte basileus,' comme le rex sacrorum des Ro- 
mains, remplit dans les cérémonies religieuses les fonc- 
tions qui avaient été celles des rois. Il fait les sacrifices 
publics et prononce les paroles solennelles d'invocation 
dans les cas prescrits par la loi 2 . Ainsi dans rÉleusinion 3 , 
dans le temple d'Eleusis , dans celui de Zeus Sôter, c'est 
celui qui prie les déesses et Zeus pour la prospérité de 
l'État. Il connaît de toutes les affaires religieuses, pour- 
suit les sacrilèges et comme tel l'assassinat ; il veille à ce 



1 Isée, de Cleonym. hered., et passim. Eschine, c. Timarch., § 158. Dé- 
mosth., c. Timocrat. schoL, 706, 12. Lys>ïà$>,c.Alcibiad., § 3. Isée, Apollodor. 
/ier.,§ ZO,id. s Hagnix hcr.,§ 33. 

2 Lysias, c. Andocid., § 4. Démcslh ,c. Androtion, schol. ,001, 23. Lysias, 
de Evandri dokimasïa, § 0. 

8 Éleusinion, temple de Démêler à Athènes, qu'il ne faut pas confondre avec 
celui d'Eleusis. 



138 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

que partout les cérémonies sacrées soient accomplies sui- 
vant les rites; il en rend compte aux prytanes 1 . 

Le polémarque, autrefois chargé des affaires militaires, 
et qui avait même jadis commandé les armées, devient 
pour les métœki ce qu'était pour les citoyens l'archonte 
éponyme. Il règle leurs hérédités et leurs mariages. De 
plus c'est à lui que s'adressent les parents qui ne reçoi- 
vent pas de leurs enfants le traitement auquel ils ont 
droit. C'est lui encore qui veille à ce que les enfants des 
citoyens morts à la guerre soient nourris aux frais de 
l'État 2 . 

Quant aux six autres archontes, nommés thesmothè- 
tes, ils sont surtout chargés de la police civile et politique. 
Tous les archontes, aidés de paredres ou assesseurs, assem- 
blent et président les dicastères dans lesquels se jugent 
les affaires dont ils ont l'attribution. La faculté de choisir 
ces paredres parmi des hommes qui , par profession , 
connaissaient parfaitement les lois et les formalités de la 
procédure , facilitait singulièrement la tâche des archon- 
tes. Il fallait cependant qu'ils pussent comprendre et 
expliquer la loi , interroger les témoins, porter la parole, 
diriger les débats, formuler l'arrêt, présider en un mot. 

L'archonte incapable eût été infailliblement et honteu- 
sement destitué par l'assemblée à la première occasion. 
Lorsque, vers les derniers temps de l'administration de 
Périclès, les assemblées devinrent périodiques et fréquen- 
tes, la première assemblée curiale de chaque mois fut 
spécialement consacrée à confirmer ou révoquer les fonc- 

1 Andocid., de Myst., §3. 

2 Démosth., c. Timocrat. schol., 706, 1?. 



CHAPITRE V. 139 

tionnaires suivant qu'ils remplissaient bien ou mal leurs 
fonctions. Cette révocation entraînait mêmes diverses pé- 
nalités s'il apparaissait qu'il y eût faute de la part du 
magistrat révoqué. 

Aussi ceux qui ne croyaient pas pouvoir exercer les 
fonctions d'archonte se gardaient-ils bien de donner leur 
nom pour être mis dans l'urne, lors du tirage au sort 
qui avait lieu une fois par an dans le temple de Théseus 
par la main desthesmothètes. Il paraît en revanche que, 
tant pour l'archontat que pour les autres fonctions, ceux 
qui se croyaient aptes aies bien remplir se laissaient aller 
volontiers à donner leur nom deux fois , car on fut 
obligé de réprimer cette fraude en prononçant contre elle 
la peine de mort. Outre l'archontat et les hautes fonc- 
tions, un grand nombre d'autres charges inférieures se ti- 
raient aussi au sort, et c'étaient surtout celles-là dont le ti- 
rage avait pour la multitude lecharme d'une loterie. Comme 
elles étaient toutes payées, c'était pour le pauvre une au- 
baine que d'en gagner une, et c'est pour cela sans doute 
que la désignation des fonctionnaires par le sort fut tou- 
jours considérée comme très-démocratique. Elle dura aussi 
longtemps qu'Athènes fut gouvernée par ses propres lois, 
malgré les défauts du système , défauts assez graves pour 
avoir mérité non-seulement la réprobation des auteurs 
comiques qui n'a pas grand poids, mais celle de So- 
kratès, ce grand etjuste esprit, suivant lequel « ilétait aussi 
« fou de nommer ainsi les magistrats que de tirer le pilote 
« au sort parmi les passagers d'un navire l ». L'opportu- 
nité des concessions faites par Aristeidès augmenta encore 

1 Xénophon, Mèmorab, 



140 SIÈCLE DE PÉRJCLÈS. 

le nombre de ses partisans parmi les libéraux modérés. 
En même temps, par sa liaison avec Kimôn , il s'assurait 
l'appui du parti aristocratique et de tous ceux qui dési- 
raient la continuation de l'alliance lacédémonienne. 

Kimôn, fils de Miltiadès, avait attiré l'attention et les 
applaudissements publics par la générosité avec laquelle 
il s'était substitué au lieu et place de son père comme 
débiteur de l'État, afin d'éviter au vainqueur de Mara- 
thon, mort insolvable, l'injure la plus odieuse de toutes 
aux yeux d'un Grec : la privation des honneurs funèbres. 
Quelques années plus tard, la loi lui eût imposé ce qu'il 
fit alors spontanément. Au temps de Démosthène en effet 
et déjà au temps d'Andokidès , le condamné à l'amende 
était inscrit comme débiteur public ' sur un tableau exposé 
à l'Acropole; il devait avoir payé avant l'expiration de 
la neuvième prytanie de l'année où avait été prononcée 
la condamnation , sans quoi son amende était doublée et 
ses biens saisis pour être vendus à la criée. La plupart 
du temps le jugement ordonnait que le condamné serait 
détenu en prison jusqu'au payement. S'il mourait aupa- 
ravant, ses enfants héritaient de sa dette et de Yatimia 
qui pesait sur lui depuis le jour de la condamnation 
jusqu'à celui du payement 2 . 

Toute privation entière ou partielle des droits qui ap- 
partiennent à l'homme vivant et mort recevait le nom 
d'atimia. L'atimia 3 avait ses degrés suivant la nature du 
crime et la gravité de la condamnation d'où elle résultait. 



' 'Ocpcl/.IOV TÛ 3ï"|U.O(7l. 

- Déinosth., c. JSeera. Ici., c. Androdon. Ici., c. Timocrale. 
:t Andocide, de Mystcriis, § 7G, 77. 



CHAPITRE V. lit 

Pour les uns c'était la mort civile, la perte de tous les 
biens, l'expulsion de tous les lieux publics et sacrés, la 
privation de sépulture et de culte posthume ; pour les au- 
tres, c'était seulement la privation des droits politiques , 
de la participation au tirage des fonctions publiques, du 
droit de paraître à la tribune, d'assister à l'assemblée, 
de faire partie du conseil des cinq cents et des dicastè- 
res, de paraître même en justice pour demander répa- 
ration d'une injure. Pour les uns, l'atimia était person- 
nelle, pour les autres elle s'étendait à leur postérité. Une 
pénalité très-sévère assurait l'exécution des lois sur ce 
sujet ' : non-seulement l'atimos qui les enfreignait était 
immédiatement saisi et livré au tribunal des thesmo- 
thètes ; mais ceux qui avaient été complices de l'infrac- 
tion étaient exposés à voir leurs biens confisqués, ce qui 
entraînait 'aussi Tatimia. Le fonctionnaire par la négli- 
gence duquel le fait s'était produit en était lui-même 
frappé. 

Évidemment la sévérité de ces lois est postérieure au 
temps de Kimôn, et les enfants n'héritaient point encore 
de la dette et de l'atimia paternelle; c'est là ce qui expli- 
que l'admiration qu'il inspira en se constituant débiteur 
public et prisonnier à la place de Miltiadès. 

Il fût resté longtemps en prison sans F intervention de 
sa sœur Elpiniké. Nous rencontrons ici pour la première 
fois le nom de cette femme singulière et célèbre qui, 
liant indissolublement sa destinée à celle de Kimôn, con- 
sacrant à ce frère bien-aimé sa fortune, son ardeur, son 

' Di'mosll)., c. Andvotion. ïd., c. Timocrate. 



142 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

intelligence d'élite, donna le spectacle inouï jusque-là 
d'une Grecque, femme politique ; spectacle étrange et qui 
ne sera offert qu'une seule fois encore par Aspasia , 
femme de Périclès. Nous ne saurions comprendre com- 
bien ces deux femmes ont dû étonner leurs contempo- 
rains sans jeter un coup d'ceil sur les mœurs et la vie ha- 
bituelle des Athéniennes. Aussi bien une histoire serait 
très-incomplète qui laisserait de côté cette moitié du 
genre, humain et la vie intérieure de la famille. 

En Grèce aucune maison ne nous a été conservée sous 
la lave d'un volcan comme les maisons romaines d'Her- 
culanum et de Pompéi. Quelques débris de fondations, 
quelques passages d'auteurs, quelques pages de Vitruve, 
restent seulement pour nous donner une idée des habi- 
tations particulières des Grecs : des Grecs riches , bien en- 
tendu, car pour les pauvres leurs maisons étaient, comme 
encore aujourd'hui , d'une simplicité rudimentaire. Ces 
maisons riches donc paraissent avoir été plus petites pro- 
portionnellement que celles des Romains, avec lesquelles 
elles présentaient quelques différences d'aménagement. 
Cependant les dispositions principales étaient à peu près 
les mêmes. Un corridor ouvrant sur la rue et gardé par 
un esclave portier conduisait à une petite cour carrée en- 
tourée des quatre côtés d'appartements destinés aux hom- 
mes; c'était l'andronitis. Au fond une autre porte con- 
duisait à une seconde cour entourée des appartements 
de la maîtresse de la maison et des autres femmes libres 
ou esclaves. C'était le gynécée. A Athènes, où le terrain 
était rare, les maisons avaient souvent deux étages 1 . 

1 Antiplion, Lys /as. 



CHAPITRE \. 143 

Dans ce cas il n'y avait qu'une cour : l'andronitis occu- 
pait un étage et le gynécée l'autre; la construction 
étant toujours ordonnée do façon que cette dernière 
partie de l'habitation fût d'un accès difficile. 

Là s'élevait dans l'ombre la jeune fille , sans sortir que 
pour assister à de rares cérémonies religieuses. N'avoir 
appris presque autre chose que filer la laine et distribuer 
la tache aux esclaves travailleuses , avoir été « soumise 
« à une extrême surveillance afin qu'elle ne vît , n'en- 
« tendît et ne demandât presque rien ' » ; enfin avoir 
été habituée à une excessive sobriété 2 : tel était le type 
d'une jeune fille bien élevée. Souvent on la mariait avant 
quinze ans 3 . C'était son père qui disposait d'elle, s'il 
\ivait encore; à son défaut, c'était le frère aîné 4 . On la 
donnait sans la consulter à un parent, à un ami, parfois 
à un étranger qui l'avait aperçue à une procession 5 ou 
qui l'avait entendu vanter soit par quelque parente ayant 
accès dans la maison , soit par la maia, sorte de femme- 
médecin à laquelle sa profession donnait l'entrée des gyné- 
cées. Il semble même y avoir eu des femmes qui, sous le nom 
de promues tr ides , exerçaient la profession d'entremetteu- 
ses de mariages. 

Si la jeune fille n'avait point de frère, elle deve- 
nait l'héritière de la famille , son seul espoir de conti- 
nuation, « le salut de l'hestia paternelle 7 »; et cela 

I Xénophon, Mémorab. 
- hl. 

■' Id. 

5 Isée et Lysias, passim. Isocrate, Eginetic. 

II HpopLVYiTTfiç, Xénophon. Socr., I. II, cli. vi. C. Aristoph. nub., v. il. 
7 Eschyle. 



144 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

rendait sa position très-singulière. Son père pouvait tou- 
jours disposer d'elle ; mais il ne pouvait plus la donner 
qu'à celui qu'il adoptait ' . Si elle n'avait plus de père et 
si son père n'avait pas disposé d'elle par testament , elle 
appartenait à son plus proche parent qui était tenu de 
l'épouser. S'il y avait contestation sur le degré de pa- 
renté, l'archonte éponyme en décidait. Par-devant lui 
les parents plaidaient à qui épouserait l'héritière si elle 
était riche et à qui ne l'épouserait pas si elle était pauvre 2 . 
La religion défendait de laisser éteindre la famille d'un 
homme parce qu'il mourait sans fortune 3 ; celui qui né- 
gligeait le devoir sacré de la continuer encourait , outre 
la honte, une amende de mille drachmes, à moins qu'il ne 
dotât la jeune fille et ne la mariât à un autre \ On se dis- 
putait encore l'héritière quand on la savait jolie, et c'é- 
tait toujours le degré de parenté qui décidait , sans égard 
à aucune autre considération ni au goût même de la jeune 
fille. Mais malheur au vieillard trop âgé pour avoir des 
enfants, s'il avait trop présumé de ses forces î Une loi de 
Solon 5 donnait à sa femme le droit de lui donner un aide, 
le plus proche parent possible; et on le lui imposait 
même, car il fallait avant tout que la famille fut conti- 
nuée et qu'il y eût un héritier ayant le moins possible de 
sang étranger dans les veines. Un des plus bizarres ré- 
sultats de cette nécessité était qu'une femme déjà mariée 



1 lsée, de Pijrrhè,her. (42) (68) et de Aristarchi, lier. (13). 

2 lsée, de Philoctemon,her., § 14. 

3 Andocides, de Myst. 

'' Démosth , c. Mccartaios. lsée, Philodemoms, lier. ld., clénym. her. y 
§ 39. 
5 Tlutarque, Solon. 



CHAPITRE V. 145 

et vivant avec son mari, si elle devenait héritière par la 
mort de son frère, était exposée à se voir réclamée par 
le plus proche parent du côté de son père et devait quitter 
son mari pour l'épouser; en sorte que souvent un mari 
aimant sa femme n'osait pas réclamer l'héritage auquel 
elle avait droit, dans la crainte de perdre à la fois l'héri- 
tage et la femme \ 

Quand les deux parties étaient d'accord, on passait le 
contrat devant témoins. Le mari reconnaissait avoir reçu 
la dot et hypothéquait en garantie une terre ou une mai- 
son d'une valeur égale 2 . La valeur de cette dot avait bien 
changé depuis Solon, qui permettait seulement aux femmes 
d'apporter trois manteaux et quelques bijoux de peu de 
valeur. Au quatrième siècle nous trouvons des dots va- 
riant de vingt mines pour une fortune médiocre jusqu'à 
un talent 3 . En cas de séparation ou de mort sans en- 
fants d'un des époux, la dot devait être rendue à la fa- 
mille. Souvent la femme se faisait reconnaître plus qu'elle 
n'apportait réellement , surtout quand elle était jolie et 
pauvre 4 . Dans ce cas-là même on lui reconnaissait sou- 
vent une dot bien qu'elle n'eût rien apporté. On voulait 
éviter ainsi que le mari ne pût renvoyer sa femme après 
qu'il aurait été blasé sur sa beauté ; car, malgré la solen- 
nité religieuse dont était entouré le mariage , le divorce 
était facile. 

La femme maltraitée ou victime d'une injure grave se 



' Isée, Pyrrhi lier., § 73. 

- <sée, Meneclis lier. 

;! Hypéride, frag. 

'' Isée, Meneclis hered., § 28. 

PÉRICLÈS. — T. I. 10 



146 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

présentait devant l'archonte éponyme 1 qui prononçait la 
séparation. Je prends le mot injure grave à peu près 
dans le sens qu'il a maintenant. Ainsi l'introduction 
d'une concubine dans le domicile conjugal était une in- 
jure grave, tandis qu'au dehors les Grecs pouvaient sans 
grand scandale se permettre beaucoup de libertés. Nous 
le verrons quand nous parlerons des courtisanes. Il suffi- 
sait même que la trop grande négligence du mari dans 
ses rapports conjugaux fût bien constatée pour qu'il y 
eût injure grave 2 . La mauvaise conduite et même les dé- 
fauts de la femme étant également des causes de divorce, 
le mari trouvait facilement des prétextes pour se dé- 
faire d'elle quand il le voulait ; cependant il ne pouvait 
le faire absolument sans motifs qu'avec son consentement 
et en la mariant à un autre. Si un autre se présentait 
qui voulût la prendre et si la femme y consentait, le pre- 
mier mari pouvait la lui donner en rendant la dot et au 
besoin en l'augmentant 3 . 

Le jour du mariage, à la nuit tombante, la fiancée 
quittait la maison paternelle assise entre l'époux et le 
parochos, sur un char traîné par des mules, vêtue de 
blanc % couronnée de fleurs, et entourée d'un nombreux 
cortège d'amis et de parents tous porteurs de torches en- 

1 Andocid.,c. Alcibiad., § 14. 

- Plutarque, V. Solon. 

:{ Isée, Meneclis hcr., § 7 et 8. Plutarch., Peticl. 

4 Hypéride, frag. Euripide, Alceste, v. 943. CIT. Âristoph. et Schol., Plu- 
tus, v. 530, et Suidas. Yoc. (3a7rrâ. Le témoignage d'Euripide est indiscutable. 
Je pense que les costumes de couleurs variées dont parlent Aristophane, 
son Scholiastc et Suidas, ne se mettaient qu'après le mariage consommé en 
t s •/[.»./) piov Tyj;:fôopà;. Tout sacrifice (et le mariage en était un) exigeait des 
vêtements blancs. Macrob., Saturnales. 



CHAPITRE VI. 1,7 

flammées. Les femmes de la famille de l'époux l'atten- 
daient à la maison nuptiale , aussi pourvues de torches. 
Il serait difficile de coordonner les détails épars dans les 
auteurs sur les cérémonies du mariage de façon à leur 
rendre leur place et leur signification. Indubitablement, 
quoiqu'on ne puisse citer de textes bien précis sur ce su- 
jet, toutes ces torches n'avaient pas seulement pour but 
d'éclairer la marche; le fameux flambeau de l'hymen 
n'était pas uniquement l'emblème du feu dont les époux: 
devaient brûler l'an pour l'autre. Quelque chose se pas- 
sait là qui représentait l'union des feux sacrés des deux 
familles. Les torches du cortège avaient dû être allumées 
à l'hestia paternelle de la jeune fille, alors que son père 
prononçait les paroles sacramentelles : « Je te donne 
cette fille mienne, légitimement issue de moi, en ma- 



« 



« nage. » 



Au moment où le cortège passait devant la porte du 
mari, celui-ci, aidé des siens, saisissait la mariée et l'enle- 
vait malgré un simulacre de résistance jusqu'à l'entrée 
de l'hercos. Comme le mariage était pour elle une ini- 
tiation, une admission au culte des dieux-ancêtres de sa 
nouvelle famille, un baptême préalable était nécessaire 
pour qu'elle put se présenter devant eux. A cet effet le 
loutrophore ' , jeune parent du mari, l'attendait à l'en- 
trée portant dans une urne de l'eau de la fontaine Caili- 
rhoé. Il est probable qu'en même temps que la fiancée 
recevait le baptême, les deux époux prononçaient des 
vœux et des serments; en tout cas c'était un acte impor- 



i Harpocration citant Dinarque. V. Xoutpoçopoç. td. t Suidas. 

10. 



148 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tant et caractéristique du sacrement du mariage , car il 
était d'usage de sculpter un loutrophore avec son urne 
sur la tombe des célibataires. Les foyers particuliers étant 
des autels de dieux souterrains , quelques gouttes d'eau 
versées sur la tête des nouveaux venus, épouse, enfant, 
esclave, suffisaient. L'initiation au culte des dieux supé- 
rieurs exigeait le baptême par immersion dans un 
fleuve ' . 

Après cette lustration , la mariée était menée près du 
foyer où on la faisait asseoir avec l'époux. Là on leur 
versait sur la tète un flot de dragées ( Tpayvi^a-a ) , de 
bonbons, de figues sèches, de dattes, de noix, et même 
de pièces de monnaies , sur lesquels se jetait l'assistance , 
enfants et esclaves 2 . Ceci avait lieu pour rendre de bon 
augure* l'entrée dans la maison et se faisait pour le 
nouvel esclave comme pour la nouvelle mariée; à plus 
forte raison pour l'enfant nouveau-né. C'est là l'origine 
de nos dragées du baptême. La jeune fille prenait ensuite 
part au sacrifice, c'est-à-dire au festin de noces. On 
chantait des hymnes et des invocations à Zeus Téléios 
et à Héré Téléia, protecteurs du mariage, hymnes dont 
le refrain : o hymen, hymenœe, appartenait à une langue 
perdue pour les Grecs aussi bien que pour nous. On ju- 
gera de la décence avec laquelle avait lieu toute la céré- 
monie chez les Grecs de bonne maison , par l'attention 
qu'ils avaient de faire dresser un second lit, le lit para- 
bystos (intrus, supposé), afin que la vue d'un seul lit 

1 Aïacrob., Saturnales. Aristophane, Lysistr., 378. 
- Aristophane, Plutus, scholie^KS. 
:t ld., et? GYiaeîov eùtir^ia;. 



CHAPITRE V. 149 

dans la chambre nuptiale ne désespérât pas la jeune fille 1 . 
Telle était la noce à l'intérieur de la maison. Le mari de- 
vait ensuite présenter sa femme aux femmes de la phra- 
trie et à celles du dème, qui décidaient si elle devait être 
acceptée comme femme légitime. Ces présentations étaient 
accompagnées de sacrifices et de festins dont les victi- 
mes étaient fournies par le mari , si sa fortune le per- 
mettait. La présentation au dème avait lieu lors de la 
fête des Thesmophories. 

La vie de la femme dans le gynécée de la maison 
conjugale était à peu près ce qu'elle avait été dans la 
maison paternelle. A part l'éducation des enfants, sa 
seule occupation était de surveiller les travaux de cette 
petite ruche. — Recevoir et distribuer les provisions, 
veillera ce qu'elles fussent de bonne qualité, faire faire 
les vêtements avec la laine des bestiaux , dresser au tra- 
vail les femmes esclaves , activer leur paresse , mettre de 
l'ordre dans la maison, serrer et conserver les bijoux, 
les riches tapis, les ornements de toilette des femmes 
dans le thalamos, mettre le reste à sa place, compter, 
garder, vérifier les objets qui ne servent qu'aux jours de 
fête et de gala, avoir l'œil sur Tunique porte de commu- 
nication entre l'andronitis et le gynécée pour éviter les 
relations intempestives entre les esclaves des deux sexes ; 
voilà, d'après Xénophon 2 , quelles étaient les fonctions 
d'une femme riche. Elle ne devait pas sortir de là. A-t- 
elle besoin de distraction ou d'exercice pour sa santé? il 

1 'ïnip îoù ty)v 7îaîSa [xyj à9u;j.rj7:r . Ilarpocralion et Pollux citant Hypériile, 
S. V. 7tapàêuaTo; xXtvi). 
- Xénophon, Économiques, § 7. 



150 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

lui conseille de circuler autour des métiers des tisseuses, 
de plier elle-même le linge et de le monter sur les rayons 
destinés à le recevoir ; même de ce mettre la main à la 
« pâte et de pétrir le pain. Ces femmes si fières qui res- 
« tent continuellement assises ne se portent pas bien et 
« ne pensent qu'à mal * ». Il ne croit même pas qu'il y 
ait lieu de leur chercher des occupations intellectuelles. 
C'était la manière de voir des Athéniens , et quelques an- 
nées plus tard un personnage de Ménandre l'exprimait 
en ces termes : « Donner de l'instruction à une femme , 
« c'est augmenter le venin d'une vipère. » 

Mais précisément ce défaut d'éducation, qui n'avait pas 
d'inconvénients au temps de l'antique simplicité des 
mœurs grecques, en eut de grands plus tard et amena 
la désunion dans beaucoup de ménages. Dégoûtés par la 
nullité de leurs femmes , un grand nombre d'hommes al- 
lèrent chercher des plaisirs ailleurs. Les femmes jalouses, 
blessées de ce délaissement et parfois éclairées sur la va- 
leur de leurs croyances naïves par les propos échappés 
aux hommes de la famille, devinrent souvent ces créa- 
tures malfaisantes contre lesquelles ne tarissaient point 
les invectives d'Euripide et de Ménandre, invectives ap- 
plaudies, car elles rendaient bien le sentiment des Grecs 
pour les femmes qu'ils adoraient et haïssaient en même 
temps parce qu'ils les craignaient. 

En effet, malgré l'infériorité à laquelle ils avaient 
voulu la condamner, la femme grecque est déjà la maî- 
tresse à la maison du temps d'Aristophane. Pour Ménan- 

' Xénophon, Économiques, § 7. 



CHAPITRE V. 151 

dre ', celui qui se marie se fait esclave pour la vie. Sur- 
tout celui qui épouse une femme d'une condition supé- 
rieure à la sienne 2 se met exactement dans la position de 
notre Georges Dandin. Or souvent cette maîtresse qui ne 
sait que faire des facultés de son âme en fait un mauvais 
usage. Elle devient méchante, trompeuse, dépensière, 
gourmande, buveuse même, car les vins liquoreux et su- 
crés de la Grèce ne répugnaient point aux femmes 3 . Elle 
devient surtout coquette. Aussi n'est-il point de précau- 
tion que la loi n'ait prise contre elles. D'abord la femme 
mariée ne reçoit chez elle que ses parents les plus pro- 
ches ; les autres hommes ne pénètrent point dans le gy- 
nécée. Les réceptions et les festins offerts aux étrangers 
ont lieu dans l'andronitis. Elle peut recevoir ses amies; 
mais les moralistes trouvent mauvais qu'elle en reçoive 
beaucoup. « Un homme sage, dit Euripide, ne doit pas 
« laisser sa maison ouverte à toutes ces visites de fem- 
« mes qui n'apportent que la corruption'. » 

C'est en effet pour exciter l'admiration de ces amies 
qu'elle se barbouille de céruse et de fucus afin de pa- 
raître blanche et rose 5 ; qu'elle porte des chaussures à ta- 
lons énormes afin de se grandir, qu'elle s'adonne à la 
toilette et se rend esclave de la mode . Car il ne faut pas 
croire que les femmes grecques aient été toujours vêtues 
comme les canéphores de Phidias. On trouve dans les 



1 Ménandre , frag. 

- Ménandre, frag. 

8 Aristophane, passim, et Ménandre. 

■'• Euripide, Ândromach. 

5 Lysias, de Cade Eratosthcnis. 

6 Xéuophon, Économ. 



1^2 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

auteurs un trop grand nombre de noms de vêtements pour 
douter que la mode n'ait été aussi changeante à Athènes 
qu'à Paris. La forme changeait, et l'étoffe aussi, qui était 
tantôt teinte et tantôt brodée de fleurs, tantôt de laine 
épaisse , tantôt de lin ou de soie si transparente qu'elle 
inspirait à Aristophane des plaisanteries impossibles à 
citer, comme toujours. Tout cela était pour les amies, car 
la femme ne sortait presque jamais, la jeune femme surtout, 
que pour aller aux enterrements ou aux fêtes religieuses. 
« La femme, dit Hypéride, ne doit se montrer en pu- 
ce blic que lorsqu'elle est d'âge à ce qu'on demande d'elle, 
(( non de qui elle est la femme, mais de qui elle est la 
« mère ' ». De plus elle ne sortait qu'enveloppée de 
longs manteaux épais, et voilée, soit comme Pénélope 
dans Homère, d'un voile fin qui lui permettait de voir 
sans être vue , soit d'un voile non transparent qui cachait 
toute la figure sauf un œil , comme cela se faisait encore 
au temps des Pères de l'Église 2 . Hypéride cite une loi 
qui frappait d'une amende de mille drachmes la femme 
qui eut osé sortir sans son costume de ville et dans sa 
toilette d'intérieur 3 . Le manteau (îjiaTiov) subissait du 
reste les lois du luxe et de la mode; il y en avait de très- 
chers, et nous savons par Aristophane que, de son temps, 
la couleur jaune safran était la plus à la mode. 

Ainsi la loi évite soigneusement toute rencontre entre 
l'étranger et la femme; mais bien plus : par suite de son 



1 Hypéride, frag. 244, édit. Didot, cité par Stobée, Florileg. 

2 Saint Jérôme, Ter! ullien, passim. 

:i Al xoaà xàç ôôoùç àxo^oùffat Yuvaîxe;. Hypéride, frag. citi par Har- 
pocrat. 



CHAPITRE V. 153 

défaut d'éducation, elle est considérée comme n'ayant 
qu'une notion imparfaite de ses devoirs, et c'est à l'homme 
que l'opinion interdit son abord. Dans Ylphigénie en Au- 
lide d'Euripide, Achille rompt un colloque avec Clytem- 
nestre et sa fille en disant : « On vient, il ne serait pas 
convenable qu'on me vît parler à des femmes. » — C'est 
pour sa réputation qu'il craint et non pour la leur. — 
Isée veut prouver qu'une femme n'a pas été mariée lé- 
gitimement; on l'a vue à un repas auquel assistaient des 
étrangers : « Personne , s'écrie-t-îl , n'aurait osé souper 
« avec une femme mariée '. » 

Malgré tout, l'adultère n'était point un accident inconnu. 
Il avait lieu comme encore maintenant en Orient par l'in- 
termédiaire d'esclaves ou de vieilles femmes. Tantôt l'a- 
mant avait vu la femme à une procession , tantôt surtout 
à un enterrement, où elles assistaient la figure découverte. 
Il la suivait, s'abouchait avec une servante qui allait au 
marché, et celle-ci, gagnée à prix d'argent, corrompait 
sa maîtresse et introduisait l'amant dans la maison 2 . 
Parfois la négociation se faisait par des amies débauchées; 
parfois aussi par des entremetteurs , des marchands sans 
doute, colporteurs d'objets de toilette. 

Quoi qu'il en soit, les entremetteurs, mâles ou femel- 
les, étaient mis à mort s'ils étaient découverts, et la femme 
adultère se trouvait à la merci de son mari. La loi laissait 
à ce dernier le choix de sa vengeance ; mais il devait au 
moins la chasser de sa maison. Celui qui continuait à 
vivre avec une femme qu'il savait l'avoir trompé était 

' Ktojxâ^eiv àv xo)[j.r ( <T£tev. Pyrrhi lier., § 14. Démoslh., c. IS'éëra. 
2 Ljsias, de Cocde Eralosthavs. 



154 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

privé de ses droits civils ' . Si le mari ne voulait pas se 
venger, la loi elle-même n'imposait à la coupable d'autre 
peine que l'infamie, peine d'ailleurs trcs-redoutable. Dès 
lors en effet il lui était défendu de porter le costume des fem- 
mes libres, il lui fallait sortir en tunique et la figure dé- 
couverte comme une esclave 2 . Elle ne pouvait entrer dans 
un temple pour prier, pas même dans ceux où il était 
permis aux étrangers et aux esclaves de faire leurs dévo- 
tions. Si elle contrevenait à ces prescriptions, pouvait qui 
voulait lui arracher son manteau et ses voiles, la battre, 
mais non la tuer ni la blesser. « Elle devait vivre d'une 
« vie pire que la mort 3 . » 

Quant à son complice, bien différente de nos sociétés 
modernes où la réputation d'homme à bonnes fortunes 
est presque un titre de gloire aux yeux du vulgaire, la 
société antique le considérait comme un malfaiteur, et le 
nom de mœchus était une injure comme celui d'escroc. 
Surpris en flagrant délit par le mari, il pouvait être tué 
sur place sans que le meurtrier pût être condamné par 
les tribunaux *. Si le fait était seulement constaté par une 
condamnation judiciaire, le coupable était abandonné à 
l'offensé qui pouvait, même devant le tribunal et séance 
tenante, le traiter comme il voulait, pourvu cependant 
qu'il n'usât pas d'armes tranchantes 5 (aveu iyjr etptôiou) . 
Enfin, si ce dernier renonçait à user de son droit, le tri- 



1 Dcmoslhène, c. Nééra. 

2 Démosthène, c. Nééra. 

3 Eschine, c. Timarch. 

' Lysias, de dvd. Eratosthenis. 

5 Démosthène, c. Nééra.. 



CHAPITRE V. 155 

bunal infligeait ordinairement au coupable le supplice 
infamant et douloureux de la raphanidosis \ 

Il ne faudrait pas cependant en conclure que l'adultère 
ait été très-commun en Grèce ; ce fut au contraire un fait 
très-exceptionnel au beau temps des mœurs antiques, 
exceptionnel même dans la décadence. Il en est toujours 
ainsi d'ailleurs à toutes les époques de l'histoire, même 
aux époques les plus mauvaises pour les mœurs. A côté 
des femmes dont l'historien et le poëte comique signalent 
le luxe, la coquetterie, l'inconduite, la dépravation, il 
y a un nombre infiniment plus grand d'autres femmes 
qui restent attachées à leurs devoirs, qui s'occupent de 
leur ménage, de l'éducation de leurs enfants, des pra- 
tiques de leur religion. De celles-là, on ne parle pas; et 
c'est surtout ce que les anciens aimaient. Périclès, dans 
son oraison funèbre des guerriers morts pour la patrie 2 , 
après avoir loué tous les membres de la société athé- 
nienne, s'adresse aux femmes : « Quant à vous, femmes, 
« leur dit-il, ce qu'il y a de plus honorable pour vous, 
ce c'est qu'il n'en soit rien dit et que les hommes ne sa- 
« client pas même si vous avez des vertus ou des 
« vices. » — C'est toujours à la conduite de cette im- 
mense majorité des femmes dont on ne parle pas qu'on 
rapporte pour la juger la conduite de celles dont on parle. 

A Athènes, comparée à ses contemporaines, une femme 
politique était un être aussi singulier que le serait chez 

1 Ce supplice consistait à enfoncer à coup de marteau dans l'anus du pa- 
tient un énorme navet. On comprend qu'outre les infirmités qui pouvaient en 
résulter, le coupable gardait de ce supplice une ignominie et un ridicule inef- 
façables et ne pouvait plus se présenter en public. Sur ce sujet les plaisanta- 
vies des comiques sont innombrables. 

2 Thucydide. 



156 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

nous une femme déguisée en homme et servant dans les 
armées. Elle excitait autant d'étonnement, mais un éton- 
nement désapprobateur. Négocier avec des chefs de parti 
politique, aller même les trouver chez eux, cela était con- 
traire à toutes les bienséances. La fille de Miltiadès ne 
s'en faisait pourtant aucun scrupule. Quant à l'usage qui 
défendait à la femme de montrer sa figure à un homme 
étranger, elle en tenait si peu de compte qu'elle posait 
pour le peintre Polygnote, non pas pour un portrait des- 
tiné à rester dans sa famille, mais pour une peinture qui 
devait orner la stoa poikilé, le monument le plus fré- 
quenté de la ville. Aussi ses contemporains ne manquè- 
rent-ils pas de dire qu elle fut la maîtresse de Polygnote, 
et l'histoire a enregistré ce bruit qui échappe au contrôle 
de la critique. Ils allèrent plus loin et ils prétendirent que 
le sentiment si tendre qui unissait Kimôn et Elpiniké était 
une passion incestueuse. Lorsqu'un frère et une sœur 
très-intimement liés jouent un grand rôle politique, cette 
calomnie leur est rarement épargnée par la plèbe du parti 
adverse. Mais l'union de Kimôn et d'Elpiniké a duré 
toute leur vie sans altération. Le long dévouement de 
la sœur a survécu à la mort du frère : les sentiments 
honteux ne durent pas si longtemps. Nous savons en 
outre qu'Elpiniké et Kimôn se sont mariés chacun de son 
côté. Kimôn, après avoir eu plusieurs maîtresses que 
chantait le poëte Mélanthios, aima si tendrement sa 
femme Isodiké, fille d'Euryptolémos, fils lui-même de 
Mégaclès, qu'il pleura sa mort avec une douleur alors 
trouvée indigne d'un grand caractère \ 

' Plut., Vila Cimonls 



CHAPITRE V. 157 

Kimôn ne pouvait pas plus doter sa sœur que payer 
les dettes de son père ; aussi eût-elle été très-difficile à 
marier si un très-riche citoyen nommé Callias ne se fût 
épris de sa beauté. Le personnage athénien le plus connu, 
sous ce nom était Callias, fils de Phœnippos. Il possé- 
dait deux cents talents, fortune dont n'approchait aucune 
autre de ce temps-là '. Il était héréditairement chef de la 
grande famille des Kéryces, ce qui lui donnait la dignité 
de dadouchos. Les fonctions du dadouchos ou porte- flam- 
beau étaient analogues à celles des pyrophores Spartiates : 
le das qu'il portait était un autel portatif, récipient du feu 
sacré. Cette dignité religieuse, la première après celle de 
l'hiérophante éleusinien, Callias en était revêtu lors des 
guerres médiques; c'est lui qui avait porté le feu sacré 
à Salamine, lorsqu'il avait fallu abandonner la ville. A 
Marathon, où il avait combattu en costume pontifical et 
vêtu de la stola sacrée, il avait obtenu le prix de valeur ? . 
Il paraît que ses contemporains ne se rendaient pas très- 
bien compte de l'origine de sa fortune. On prétendait 
qu'à Marathon un Perse prisonnier lui aurait révélé l'en- 
droit où les Perses vaincus avaient caché leur trésor. 
Callias aurait pris le trésor et tué le Perse. 

Histoire invraisemblable : on laisse ses trésors sur ses 
vaisseaux quand on fait un débarquement sur une côte en- 
nemie. Les mines étaient nécessairement la source de la 
fortune de Callias, comme elles l'étaient de presque toutes 
les grandes fortunes de ce temps-là. Son opulence lui 

' Aristophane, Arcs, 283.. — Nubes, Gï, Schçlies. Andocide, de Mysteriis. 
- Ulpien, fa Dcmosthene, c. Meidias. Ne pas corriger Saoo'JX'ô^ Ia).a- 
{j.ïvi <rui signifie bien : ayant fait les fondions de da louchos à Salamine. 



158 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

permit d'avoir une écurie de chevaux de course qui 
remportèrent le prix des courses de char sur plusieurs 
hippodromes et une fois à Olympie, succès en l'honneur 
duquel il changea l'un des noms alternatifs de sa maison : 
au lieu d'appeler son fils Phénippos, il l'appela Hipponi- 
kos. Il est difficile d'admettre qu'un autre, à cette époque 
où les grandes fortunes étaient si rares, ait pu payer 50 ta- 
lents. Cependant Plutarque et G. Népos ne paraissent 
pas penser que l'époux d'Elpiniké ait été aussi grand 
seigneur. Tls en parlent comme d'un riche inconnu. 



CHAPITRE VF 



Kimôn. — Los proxènes. — Sparte perd l'hégémonie marilime. — L'impro- 
bité de Thémistoclès. — Sa chute. — Pausanias veut renverser l'oligarchie 
Spartiate à l'aide des classes inférieures. — Sa ruine. — Les campagnes de 
Kimôn. — Le temple de Delphes. 



Le premier service rendu par Elpiniké à son frère 
fut aussi le plus grand : l'argent de Rallias en payant 
la dette de Miltiadès, remit Kimôn en possession de 
ses droits politiques et le tira de prison. Il en était 
sorti seulement depuis quelque temps lors de l'expé- 
dition de Xerxès, et quand, sur le conseil de Thé- 
mistoklès, les Athéniens consternés se décidèrent à livrer 
la ville aux envahisseurs , on l'avait vu, donnant l'exemple, 
consacrer dans le temple d'Athéné Polias le mors et la 
bride de son cheval, s'élancer le premier sur son vaisseau 
et relever les courages abattus. A Salamine et dans les 
expéditions qui suivirent, il s'était montré vaillant entre 
les plus vaillants. « Brave et audacieux comme Miltiadès, 
ce sage et habile comme Thémistoklès, on le savait plus 
« honnête que l'un et l'autre. » S'il était peu lettré, s'il 
n'avait point l'éloquence facile de l'Attique, on admirait 
dans ses discours la clarté, la précision et le fier courage 
des Spartiates. D'ailleurs il plaisait au peuple par sa taille 
majestueuse, sa belle figure, ses beaux cheveux frisés 
qui ombrageaient ses épaules, et surtout parce qu'il était 



160 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

fils de Miltiadès dont les Athéniens avaient oublié les 
fautes pour se souvenir seulement de Marathon, la plus 
chère de leurs gloires, parce que les Péloponnésiens ne la 
partageaient pas avec eux. 

Son adolescence, paraît-il, avait été assez orageuse, car 
il était grand ami du bon vin et des belles femmes; mais 
personne n'y pensait plus quand le grave Aristeidès se 
l'associa pour combattre le pouvoir exorbitant de Thé- 
mistoklès. Il était soutenu par le parti puissant des con- 
servateurs, qui voulaient la tranquillité à l'intérieur et, à 
l'extérieur, la paix et l'alliance avec Lacédémone. Kimôn 
était proœénos de cette cité, son hôte, c'est-à-dire que les 
voyageurs lacédémoniens , les ambassadeurs ou plutôt 
les envoyés de Lacédémone, car les anciens n'avaient point 
les uns chez les autres d'ambassadeurs à poste fixe, étaient 
reçus et fêtés chez lui. Entre les cités et les hommes, 
comme entre un homme et un autre, l'hospitalité créait 
un lien sacré placé sous la protection de Zeus Xénios, et 
le titre de proxénos était un des plus grands honneurs 
que pût accorder un État à un étranger. C'était, du reste, 
un honneur fort dispendieux pour celui qui l'avait obtenu, 
car il avait souvent un grand nombre d'hôtes à héberger. 
Cependant cette distinction n'en était pas recherchée avec 
moins d'ardeur. A Athènes, les décrets de proxénie furent 
pour les orateurs corrompus de la décadence une abon- 
dante source de profits illégitimes. Ce titre, qui était héré- 
ditaire, avait lié Kimôn avec toute l'aristocratie Spartiate 
et lui avait donné sur elle une grande influence. Les 

' Plutarque, Kimdn. 



CHAPITRE VI. 1G1 

Spartiates firent beaucoup de concessions pour conserver 
la paix avec Athènes à sa considération, et Kimôn de son 
coté leur fut toujours aussi dévoué que le lui permirent 
ses devoirs envers sa patrie. Pour marquer ce sentiment, 
il voulut que Lacédémone fût, pour nous servir d'une 
expression moderne, la marraine d'un de ses fils qui 
reçut le nom de Lakédaimonios. 

Aristeidès et Kimôn se partagèrent le commandement 
de la flotte athénienne et, à la tète de trente trières, ils 
allèrent joindre la flotte générale des Grecs, composée 
de cinquante autres navires, qui, suivant la prérogative 
de Sparte, se trouvait commandée par Pausanias et avait 
pour mission de rendre à la liberté les villes grecques 
soumises aux Perses. La bonne harmonie régna d'abord 
entre les divers généraux et les divers peuples, animés 
d'un même zèle contre l'ennemi commun. Les îles de la 
mer Egée, toutes les villes grecques de l'île de Chypre, 
furent affranchies; enfin les forces alliées s'emparèrent 
de Byzance et de son territoire où les Perses avaient un 
établissement important. La prise de cette ville livra aux 
vainqueurs un immense butin et une grande quantité de 
prisonniers parmi lesquels se trouvèrent quelques-uns 
des plus grands seigneurs de Perse et des parents du roi. 

Cette union ne dura pas longtemps : oncle d'un roi de 
Sparte, prince du sang d'une des familles régnantes, vain- 
queur de Platée, Pausanias se voyait, comme autrefois 
Agamemnon devant Troie, à la tète de toutes les forces 
de la Grèce. L'orgueil qui avait possédé le roi des rois 
s'empara de lui. Abandonnant l'austère simplicité de 
Sparte, soit qu'il crût par là augmenter le prestige de son 

rFRICLÎ.S. — T. I. 11 



162 SIÈCLE DE PÉRICLLS. 

autorité, soit qu'il aimât naturellement le faste, on le vit 
s'entourer du luxe des anciens rois grecs, conservé chez 
les princes asiatiques, et remplacer les vêtements courts 
et grossiers du guerrier Spartiate par la longue robe des 
Perses; le brouet noir servi dans des écuelles de bois 
et mangé sur les genoux, par des festins somptueux que 
servaient de nombreux esclaves. Son commandement de- 
vint despotique et odieusement sévère. Les généraux al- 
liés furent traités comme de simples officiers sous ses 
ordres et il poussa l'insolence jusqu'à tourner un jour le 
dos àAristeidès en disant qu'il n'avait pas le temps d'é- 
couter ses observations. A son exemple et encouragés 
par lui, les Spartiates se considéraient comme au-dessus 
des autres Grecs et ne les laissaient aller aux fontaines 
et au fourrage qu'après qu'eux-mêmes avaient pris ce 
dont ils avaient besoin. Des esclaves de Pausanias fai- 
saient observer cette discipline à coups de fouet; châ- 
timent honteux usité chez les Lacédémoniens et qui ré- 
voltait les autres Grecs. Pausanias n'en était pas moins 
prodigue. Il l'était aussi d'un autre supplice qui consis- 
tait à faire tenir le patient debout tout un jour en portant 
sur l'épaule une ancre de vaisseau. 

Bientôt l'indignation fut générale, surtout chez les Io- 
niens récemment délivrés du joug des Perses. Leur as- 
servissement n'avait point effacé en eux le souvenir de 
leur ancienne liberté. D'ailleurs, issus de la même race 
que les Athéniens, les manières hautaines de la noblesse 
dorienne leur étaient antipathiques et ils ne pouvaient 
supporter d'être traités comme des périccques ou des 
hilôtes. L'orgueilleuse domination de Pausanias parais- 



CHAPITRE VI. IGi 

sait d'autant plus odieuse qu'elle contrastait étrangement 
avec la conduite d'Aristeidès et de Kimôn. Habitués aux 
mœurs démocratiques d'Athènes où le moindre mécon- 
tentement de l'armée pouvait leur faire retirer le com- 
mandement, où la moindre manifestation de supériorité 
pouvait être suivie de l'exil, ils exerçaient naturellement 
leur autorité avec autant de douceur que d'équité. Mais 
dans cette circonstance, tous deux, d'un commun accord, 
redoublèrent d'efforts pour charmer les alliés par leur 
affabilité, leur abord facile, leur simplicité et les égards 
qu'ils témoignaient à chacun de leurs compagnons 
d'armes. 

Le résultat de cette manière d'être ne se fit point at- 
tendre : déjà quelques-uns des chefs méditaient de se 
soustraire à l'hégémonie de Sparte et de la transporter 
aux Athéniens; déjà même Uiliadès et Antagoras, chefs 
des contingents de Samos et de Chio, s'étaient mis en état 
de révolte déclarée contre Pausanias et avaient insulté sa 
galère, lorsque se répandit dans l'armée une histoire di- 
versement et obscurément racontée par les historiens an- 
ciens. On apprit que le général s'était rendu coupable 
d'un meurtre odieux; qu'une jeune fille de bonne famille 
et d'une rare beauté, nommée Kléoniké, avait été en- 
levée à ses parents, emmenée chez lui, et qu'une nuit il 
l'avait poignardée, croyant qu'elle-même voulait le tuer. 

L'armée tout entière se souleva; Kimon lui-même 
voulut arrêter le coupable réfugié dans Byzance ; mais il 
parvint à s'échapper et à gagner Héraclée, puis Sparte, où 
le suivirent des lettres de Kimôn demandant aux Spar- 
tiates de changer leur général dont la conduite était une 

il. 



ÎG4 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

cause de trouble et de désunion entre les Grecs. Les 
Spartiates envoyèrent à la place de Pausanias Dorkis avec 
quelques troupes; mais, à l'exception des Péloponnésiens, 
les alliés refusèrent de se soumettre à ses ordres. Tous 
s'étaient rangés sous le commandement d'Aristeidès et 
de Kimôn. 

Depuis la guerre médique, Sparte avait été bien sou- 
vent froissée dans son orgueil et sa jalousie par les ac- 
croissements successifs de la grandeur d'Athènes; mais 
aucun coup ne lui avait été aussi sensible. Le premier 
mouvement de toute la nation fut de revendiquer par les 
armes un droit que, depuis la guerre de Troie, huit siè- 
cles avaient consacré , de châtier les peuples qui avaient 
fait défection et de déclarer la guerre aux Athéniens. 
Un oracle ancien fréquemment cité dans l'histoire de 
Sparte avait dit que cette cité périrait lorsque l'empire 
y serait boiteux; sans nul doute il s'agissait des conjonc- 
tures présentes et les Spartiates n'étaient pas moins su- 
perstitieux que les Athéniens. L'avis qui prévalut dans 
rassemblée fut donc de recourir aux armes, et le sénat 
se réunit moins pour délibérer si on ferait la guerre que 
pour décider comment on la ferait. Mais à cette réunion, 
un des hommes les plus considérés et les plus influents 
par l'illustration de sa naissance et son mérite personnel, 
Hœtéméridas, prince du sang royal, s'éleva contre la 
guerre proposée. On ne dit pas comment il prouva que 
Sparte pouvait avoir l'hégémonie sur terre et ne pas l'a- 
voir sur mer sans que pour cela son empire fut boiteux; 
mais il démontra aux Spartiates qu'ils allaient faire une 
folie. « On ne pouvait enlever à Athènes l'empire de la 



CHAPITRE VI. 163 

mer qu'en créant une marine supérieure à la sienne, 
ce qui ne pouvait se faire sans ruiner la constitution de 
Sparte et son gouvernement aristocratique. Chez tous les 
peuples de la Grèce les populations maritimes étaient 
démocratiques et révolutionnaires, ennemies des riches 
et des nobles. Que serait-ce si Ton réunissait dans les 
ports et sur les vaisseaux les périœques et les hilôtes 
qu'on contenait avec peine dispersés dans les campagnes 
et occupés aux travaux des champs? Le premier usage 
qu'ils feraient de leurs armes serait d'exterminer les 
Spartiates. La conduite de Pausanias avait fait perdre 
l'hégémonie, peut-être temporairement, à Lacédémone ; 
une autre circonstance la lui rendrait. En attendant le 
commandement était entre les mains de Kimôn, leur 
hôte et leur ami, qui n'en abuserait pas contre eux. » 
On ne sait trop, il est vrai, comment ce qu'Hœtémé- 
ridas aurait dit dans une assemblée aussi secrète que le 
sénat de Sparte serait parvenu jusqu'à Diodore de Sicile. 
Il est évident que l'historien qu'il copie a dû, suivant 
l'usage des anciens écrivains, rédiger un discours de sa 
composition d'après les motifs qu'il savait réellement 
avoir dicté la politique des Spartiates. Quoi qu'il en soit, 
ceux-ci comprirent combien il serait dangereux de cher- 
cher à faire de la Laconie une puissance maritime, et ils 
se résignèrent à céder à la nécessité. Toutefois ils ne 
surent pas le faire complètement : ils ne voulurent point 
consentir à voir leur flotte sous les ordres de généraux 
étrangers. Ils retirèrent leurs vaisseaux et abandonnèrent 
aux Athéniens et à leurs alliés la poursuite de la guerre 
contre les Perses. En quoi ils commirent une faute grave 



166 SIÈCLE DE PÉRICLKS. 

et qui les aurait perdus plus tard lors de la guerre du 
Péloponnèse, si d'autres fautes de leurs rivaux ne les eus- 
sent sauvés. 

Athènes resta donc en possession de l'hégémonie et 
en même temps un nouvel et éclatant hommage fuf rendu 
à la vertu d'Aristeidès. Depuis le commencement de la 
guerre contre les Perses, chacun des États alliés contri- 
buait aux frais de la guerre pour une certaine part; 
mais cette part avait été fixée jusqu'alors assez arbitrai- 
rement. Il y avait eu de graves abus et par suite de 
nombreuses réclamations. Tous les alliés s'accordèrent 
pour confier à Aristeidès le soin d'une nouvelle répartition 
exactement proportionnelle aux terres et aux revenus de 
chaque cité. C'était une tâche difficile : Aristeidès sut l'ac- 
complir avec autant de douceur que d'équité et d'im- 
partialité. Il put, sans léser personne, réunir la contri- 
bution nécessaire et revint de cette mission, accomplie à 
ses frais, plus pauvre encore qu'au départ, suivi de l'ad- 
miration générale : enthousiasme qui donne une triste 
idée de la probité de ses devanciers. La contribution 
montait à quatre cent soixante talents, et il fut convenu 
entre tous les alliés que ce trésor commun serait déposé 
à Délos; mais dans la suite il fut transporté à Athènes, 
sur la proposition des Samiens appuyée par Aristeidès 
lui-même, auquel on a reproché à ce sujet d'être moins 
probe lorsqu'il s'agissait des intérêts de sa patrie que 
lorsqu'il s'agissait des siens propres. Je ne pense pas 
qu'Aristeidès soit tombé dans cette erreur de croire qu'il 
y a deux probités : l'une pour l'homme public, l'autre 
pour l'homme privé. J'aime mieux croire que le trésor 



CHAPITRE Vf. 107 

n'était réellement pas en sûreté à Délos. Il ne pouvait 
pas savoir qu'un jour viendrait, bien après sa mort, où 
les Athéniens cesseraient de respecter le dépôt confié à 
leur loyauté. 

Cependant Thémistoklès était resté à Athènes, toujours 
maître des affaires intérieures de la Ville; seulement il 
avait beaucoup perdu de la faveur du peuple. Il n'avait 
pas su, comme le fit depuis Périclès, ménager son au- 
torité et faire agir ses amis pour arriver à son but \ Se 
mêlant de tout, faisant tout par lui-même, toujours en 
évidence à la tribune et dans l'assemblée, chacun le ren- 
dait responsable de ce qui lui déplaisait dans l'État, et 
l'esprit changeant des Athéniens était déjà las de lui 
lorsque les succès d'Aristeidès et de Kimôn leur rallièrent 
l'opinion publique. La lutte continua cependant entre 
les deux partis; mais tout le désavantage était pour Thé- 
mistoklès. On oubliait F habileté avec laquelle il avait pré- 
paré l'hégémonie d'Athènes que la Grèce venait de dé- 
férer à la probité d'Aristeidès ; et ce grand résultat dû à 
la probité de l'un faisait ressortir l'avidité connue de 
l'autre. Car les écrivains mêmes qui ont le plus amère- 
ment reproché aux Athéniens leur ingratitude envers 
Thémistoklès reconnaissent que le vainqueur de Salamine 
était d'une honorabilité médiocre. Comme Aristeidès, il 
avait été charge de recueillir les cotisations pour la guerre 
et d'organiser l'administration des cités récemment sous- 
traites à la domination des Perses, et il s'était fait haïr de 
ces peuples qui l'accusaient de les avoir pillés. Les faits 

1 Plut., Instruction pourceux qui manient les affaires d'Etat. 



1G8 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

parlaient contre lui : on savait qu'il n'avait point de pa- 
trimoine et on le voyait vivre somptueusement. Aux jeux 
Isthmiques, il avait voulu rivaliser avec Kimôn par le 
luxe de ses chars, de ses chevaux et la magnificence de 
sa table ouverte à tous. Il croyait par là plaire aux Athé- 
niens, parce qu'à ces jeux chaque peuple tenait à voir ses 
chefs remporter en faste sur ceux des autres peuples. 
La profusion de Kimôn plut; le désastre des armées per- 
sanes l'avait remis en possession des biens de sa famille 
en Thrace, et l'ancien prisonnier pour dettes était rede- 
venu un des plus riches citoyens de la ville. Mais Thémis- 
toklès était né pauvre et on s'indigna de le voir si riche. 
On comparait son opulence à la pauvreté qu'Aristeidès af- 
fichait. Certes le désintéressement de ce dernier n'était 
pas seulement une machine de guerre politique, et les 
Athéniens eurent raison, le jour où l'on joua YAmphia- 
raos d'Eschyle, de se tourner vers lui en lui appliquant 
ce vers : 

« Il tient plus à être homme de bien qu'à le paraître; » 

mais il n'était pas non plus fâché de montrer qu'il était 
honnête et que son rival ne l'était point. On voyait aussi 
souvent chez les Grecs qu'on le voit rarement chez nous 
des parents et même des amis donner à un parent ou à 
un ami pauvre une part de leur fortune, et maintes fois 
le riche dadouchos Rallias, cousin d'Aristeidès, lui avait 
offert d'améliorer sa position pécuniaire; Aristeidès avait 
refusé. Sa pauvreté était volontaire, et s'il se présentait sur 
le Pnyx avec des habits sales et déchirés ', c'est qu'il 

1 Plut., Thcmisloclcs. 



CHAPITRE VI. 109 

voulait être une vivante satire du luxe de Thémistoklès. 
Ce dernier en était réduit à tourner en ridicule cette 
probité à laquelle il ne pouvait pas prétendre ; à l'ap- 
peler « la vertu d'un coffre qui rend fidèlement ce qu'on 
« lui a confié ». Cette triste plaisanterie ne faisait rire 
personne; mais on riait à ses dépens lorsque, voulant 
critiquer les généraux qui commandaient la flotte et énu- 
mérant les qualités d'un bon général, il s'attirait cette 
interruption d'Aristeidès : « Il en est une que tu oublies; 
« c'est d'avoir les mains pures. » Attaqué sans cesse 
avec acharnement sur tous les actes de son administration 
qui n'étaient exempts ni d'arbitraire, ni de concussion, ni 
même de violences et de sang répandu chez les alliés ', 
faute de pouvoir défendre ces actes, il n'eut bientôt plus 
d'autre ressource que de parler sans cesse de ses anciens 
services, et il devint ridicule comme plus tard Gicéron 
parlant de Catilina. Il voulut en vain réchauffer les sou- 
venirs de Salamine et il dédia un temple à Artémis Aris- 
toboulé 2 ; on trouva qu'il s'attribuait à lui seul la gloire 
commune. La faveur populaire qui l'avait élevé se reti- 
rait de lui et chaque pas qu'il faisait était un pas vers sa 
ruine. Enfin il fut frappé d'ostracisme et exilé pour cinq 
ans. Sa chute tant reprochée à Athènes fut méritée, parce 
que ni le talent, ni la valeur, ni le génie, ne dispensent 
l'homme des règles de la morale commune. 

Mais là ne s'arrêtent point ses malheurs, et il est 
maintenant difficile déjuger si la fortune fut ou non trop 



1 Plutarch., Thémist., citant Duris de Samos. 

2 Artcmis de bon conseil. 



170 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

sévère pour lui en l'enveloppant dans la catastrophe de 
Pausanias. — Quelques années plus tard, les démagogues 
abusèrent beaucoup de l'accusation de tyrannie ; mais, à 
F époque où nous sommes de l'histoire de la Grèce, 
presque tous les hommes que les événements avaient mis 
au-dessus des autres cherchaient à s'assurer définitive- 
ment le pouvoir et à fonder une dynastie. Tous em- 
ployaient le même moyen qui réussissait à la plupart 
d'entre eux, tous exploitaient la haine de la plèbe op- 
primée pour une aristocratie qui avait abusé de ses pri- 
vilèges. 

Ce fut au nom de la plèbe hilôte et laconienne que 
Pausanias chercha à s'emparer du pouvoir absolu et à 
renverser l'autorité des éphores. D'une part, le pouvoir 
du roi son neveu ne devait rester entre ses mains que 
jusqu'à la majorité de celui-ci; d'autre part les rois de 
Sparte n'avaient qu'un vain titre, étant soumis à la ju- 
ridiction des éphores. Excepté lorsqu'ils commandaient 
des armées hors du territoire de Sparte, les rois, nous 
l'avons dit plus haut, étaient entièrement à la merci de 
ces magistrats qui exerçaient sur eux à peu près le même 
pouvoir qu'avait à Venise le conseil des Dix sur le Doge. 
Nul n'était plus incapable de subir cette sujétion que 
l'orgueilleux et dominateur Pausanias. Son but, comme 
l'explique Aristote ' , fut donc le renversement de Té- 
phorie, ses moyens furent l'insurrection des hilotes et 
l'argent du roi de Perse. Aux hilotes, il promettait la 
liberté et le droit de cité ; il aurait promis au roi de lui 
soumettre la Grèce entière. Du moins tous les auteurs 

1 A ri s!., Polit ic. 



CHAPITRE VI. 171 

l'affirment d'après Thucydide, qui lui-même paraît avoir 
adopte purement et simplement l'accusation des éphores 
et des Spartiates. Cette accusation me semble invraisem- 
blable : très-probablement le roi ne pensait plus à sou- 
mettre la Grèce et se repentait amèrement de l'avoir en- 
trepris. La cour de Perse voyait toutes ses provinces de 
l'Asie Mineure, les plus riches de Fempire, la principale 
source de sa splendeur, compromises par l'insurrection 
de tous ses sujets d'origine hellénique et exposées aux 
incursions des Grecs contre lesquels ses troupes démo- 
ralisées n'osaient plus combattre. Ce qu'elle désirait, c'é- 
tait la paix, et c'est pour l'obtenir que le roi offrait à 
Pausanias sa fille en mariage et l'argent nécessaire pour 
qu'il se rendit maître à Sparte. 

Remarquons ici que l'orgueil de Pausanias ne l'entraî- 
nait pas dans une entreprise insensée : les hilôtes étaient 
réellement prêts à se soulever et sa mort ne retarda que 
de peu de temps leur formidable insurrection. Il n'était 
pas moins sûr de se faire un parti nombreux même 
parmi les hommes de la race dominante. Nous l'avons 
vu; cette race, qui fournissait les plus vaillants guerriers 
de la Grèce, produisait en même temps des hommes po- 
litiques très-avides et très-corrompus; si l'on en croit 
Aristote', les éphores s'arrangeaient assez habituelle- 
ment pour sortir riches de leur magistrature annuelle, et 
déjà, à cette époque, l'histoire de Sparte commence à 
nous offrir des exemples de leur corruptibilité. En outre, 
dans tous les gouvernements électifs, tous ceux qui ont 

' Arist, Poliiic. 



172 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

le dessous dans les élections sont toujours prêts à ap- 
puyer ceux qui veulent étendre le nombre des électeurs. 

Les négociations de Pausanias avec le roi avaient com- 
mencé dès le siège de Byzance. Tous les alliés connais- 
saient ses relations avec Artabazos, satrape de Dascylitis. 
On savait que les prisonniers perses, parents et amis du 
roi, ne s'étaient point évadés, mais avaient été reconduits 
par Gongylos d'Érétrie, chargé des messages du générai 
en chef. Aussi, à son retour à Sparte, Pausanias avait été 
mis en jugement; mais sa grande réputation et l'argent 
du roi l'avaient fait absoudre des accusations capitales. 
Toutefois le commandement lui fut retiré pour abus de 
pouvoir envers les personnes et Dorkis fut nommé pour 
le remplacer comme nous l'avons vu. Alors, au lieu de 
rester à Sparte, on le vit reprendre la mer sur la trirème 
Hcrmionide et retourner à Byzance où les Athéniens re- 
fusèrent de le recevoir. De là il se rendit à Colonnes dans 
la Troade, où il se remit à vivre comme un satrape et à 
traiter avec Artabazos. Sommé de revenir sous peine 
d'être déclaré ennemi public et condamné à mort, il fut 
remis en jugement une seconde fois et emprisonné par 
les éphores. Une seconde fois l'argent du roi fit son ef- 
fet; les magistrats furent corrompus, et Pausanias remis 
en liberté put reprendre l'exécution de ses desseins. 

Autant les procès des hilôtes et des périœki s'ins- 
truisaient plus que sommairement, autant les Spartiates 
agissaient avec circonspection lorsqu'il s'agissait de con- 
damner l'un d'entre eux; dans ce cas leur justice s'en- 
tourait de toutes les précautions. L'absence de preuves 
suffisantes avait servi de prétexte à la partialité des 



CIIAPITRK VI. 173 

juges de Pausanias; mais enfin des preuves plus con- 
cluantes se présentèrent, ou plutôt le pouvoir se trouva 
entre les mains d'autres éphores qui, soit qu'ils appar- 
tinssent plus résolument au parti aristocratique, soit qu'ils 
fussent stipendiés par lui, étaient décidés à étouffer la ré- 
volution à sa naissance. Un des messagers de Pausanias, 
ayant su que d'autres messagers n'étaient point revenus, 
eut l'idée d'ouvrir la lettre dont il était porteur et découvrit 
ainsi qu'elle se terminait par Tordre de le mettre à mort 
pour assurer le secret. Cet homme alla immédiatement 
porter sa lettre aux éphores et sur leur conseil se retira 
sur le Ténare dans le septum du temple de Poséidon où 
il s'installa en qualité de suppliant sous la protection du 
dieu. Il s'y construisit une cabane divisée en deux com- 
partiments comme pour séjourner longtemps dans cet 
asile inviolable. 

Apprenant la retraite de son messager et ne sachant 
pas encore qu'il avait livré sa lettre , Pausanias court au 
temple , demande au suppliant les motifs de sa résolur 
tion , confesse son crime et promet tout pour obtenir le 
pardon et le silence. Mais des éphores et des Spartiates 
en nombre suffisant pour servir de témoins étaient cachés 
dans l'autre compartiment de la tente; rien ne leur avait 
échappé de ce qui avait été dit. L'arrestation du coupable 
fut donc préparée ; les éphores avaient déjà rassemblé 
les hommes les plus hostiles à Pausanias et à ses projets 
pour la mettre à exécution, lorsque celui-ci, s'apercevant 
d'un mouvement inusité, ou, dit-on, prévenu par un des 
éphores qui lui était dévoué, se réfugia dans le temple 
d'Athéné Chalcioikos. Ce temple célèbre, bâti en marbre, 



174 SltCLE DE PÉRICLÈS. 

entièrement couvert de plaques d'airain, était le plus in- 
violable asile de toute la Laconie, et jamais nul n'avait 
osé y poursuivre un suppliant de la redoutable déesse. 

Les ennemis de Pausanias hésitèrent un instant ; mais 
déjà il y avait « avec le ciel des accommodements » . Les 
Spartiates ne touchèrent pas au suppliant, ils se conten- 
tèrent de murer la porte de la chapelle où il était retiré 
et en enlevèrent le toit pour qu'il mourût de froid et de 
faim. On dit même que la mère du conjurateur apporta 
la première pierre. Peut-être ce fait est-il faux et imaginé 
postérieurement : Thucydide n'en parle point. Peut-être 
aussi s'est-il trouvé un cœur comme celui de Brutus parmi 
ces femmes énergiques et farouches de la noblesse Spar- 
tiate qui voyaient dans les projets de Pausanias la ruine 
de la patrie et de la société. 

C'est ainsi que Thucydide raconte cette histoire, et les 
auteurs qui nous restent Font copiée : ce qui est certain, 
c'est que les défenseurs de la constitution lacédémo- 
nienne firent périr Pausanias révolutionnairement et sans 
jugement comme l'aristocratie romaine fit périr les Grac- 
ques. D'où il résulte que son parti était assez nombreux 
pour rendre la condamnation au moins incertaine. Ce 
coup d'État réussit cependant et la conjuration fut dissipée 
par la mort de son chef; mais toute la Grèce cria au sa- 
crilège et tous les alliés de Sparte réclamèrent l'expiation 
d'un crime qui ne pouvait manquer d'attirer la colère 
céleste sur l'association entière. L'oracle de Delphes con- 
sulté déclara qu'effectivement il y avait sacrilège et que 
pour l'expier il fallait élever un tombeau à Pausanias à 
l'endroit même où il était mort et rendre à la déesse deux 



CHAPITRK VI. 175 

corps au lieu d'un. Les Spartiates se crurent quittes en- 
\ers elle en consacrant dans son temple deux statues du 
vainqueur de Platée; mais jamais les Athéniens ne con- 
sentirent à regarder cette expiation comme suffisante. 
Les récriminations à cet égard ne contribuèrent pas peu 
à augmenter la haine des deux peuples. 

On trouva chez Pausanias des lettres par lesquelles il 
engageait Thémistoklès à s'associer à ses projets. Les 
Spartiates haïssaient Thémistoklès parce qu'il avait a- 
grandi Athènes et parce qu'il y était le chef du parti dé- 
mocratique le plus avancé. Vaincu une fois, son parti 
subsistait toujours; un incident politique pouvait le rap- 
peler d'Argos où il s'était retiré et d'où il dirigeait en- 
core ses amis. Il avait d'ailleurs laissé bien des ennemis à 
Athènes dans l'aristocratie triomphante avec Kimôn. Les 
uns, lésés sous son administration, voulaient se venger; 
les autres craignaient son retour et désiraient sa perte. 
Des ambassadeurs furent donc envoyés de Sparte à 
Athènes pour accuser Thémistoklès d'avoir trahi la Grèce 
et conjuré avec Pausanias son asservissement au roi de 
Perse. Léobotès, fils d'Alcméôn, de la plus puissante fa- 
mille d'Athènes, se porta accusateur et Kimôn le seconda 
avec un acharnement qui lui a été reproché. Je pense 
qu'il croyait en cela remplir un devoir filial, et que Thé- 
mistoklès, déjà influent dans le parti populaire, avait 
soutenu Xanthippos lors delà condamnation de Miltiadès. 
Quant à Aristeidès, il s'abstint complètement; il eût cru 
indigne de lui d'accabler son rival malheureux. 

Thémistoklès, dans sa défense, reconnaissait que Pau- 
sanias lui avait confié son projet ; mais il se défendait d'y 



176 SIÈCLE DE PÉRICLES. 

avoir pris aucune part. Il est vrai qu'il ne s'était pas cru 
obligé de dénoncer son ami ; cependant le sens même des 
lettres saisies prouvait son refus, et, si Pausanias le pres- 
sait aussi vivement d'accéder à sa proposition, c'est 
parce qu'il l'avait déjà rejetée. Il est impossible d'appré- 
cier la valeur de cette défense sans savoir au juste ce que 
voulait Pausanias. S'il devait livrer la Grèce au roi, Thé- 
mistoklès trahissait évidemment sa patrie en ne le dé- 
nonçant point ; mais le peuple d'Athènes ne le crut pas, 
puisqu'il l'acquitta. Cependant il ne fut pas sauvé pour 
cela : de nouveaux ambassadeurs vinrent de Sparte. Ils 
déclaraient qu'une offense contre la Grèce entière devait 
être jugée non par les Athéniens particulièrement et chez 
eux, mais par l'assemblée générale des Grecs. Ils de- 
mandaient que la cause fût soumise à ce synèdre. Ap- 
puyés par l'aristocratie athénienne qui probablement avait 
poussé à cette demande, il leur fut facile de l'obtenir. Rien 
n'était plus juste en apparence. Tous les États de la Grèce 
étaient représentés dans le conseil , la défense était libre 
et les choses se passaient régulièrement. Mais Thémis- 
toklès comprit qu'il était perdu s'il se laissait mener de- 
vant ce tribunal. L'assemblée en effet se tenait à Sparte et 
les Spartiates y avaient la prépondérance tant parce qu'ils 
étaient chez eux que parce que la plupart des envoyés 
étaient oligarchistes. Il est même probable que les dé- 
putés athéniens devaient être du parti de Kimôn et par 
conséquent ennemis cle Thémistoklès. 

Pour lui, se présenter devant l'assemblée, c'était se 
mettre entre les mains de ceux qui voulaient sa perte. 
Il prit le parti de fuir et par sa fuite il leur donna raison, 



CHAPITRE VI. 177 

en semblant reconnaître qu'il était coupable. Ils purent 
dès lors le poursuivre à outrance. Toutes les villes de 
l'association hellénique lui fermèrent leurs portes. Il alla 
demander l'hospitalité à Corcyre ; mais les Corcyrécns 
qu'il avait sauvés , prévoyant peut-être qu'un jour leur 
marine puissante s'unirait à celle d'Athènes contre Sparte, 
lui refusèrent un asile , n'osant point s'exposer à une 
guerre inégale contre les alliés. Partout où il allait, des 
députés le suivaient ne laissant de choix qu'entre la 
guerreet l'extradition de Thémistoklès. Enfin, ne sachant 
où fuir, il fut réduit à gagner la Molosside et à se confier 
à Admétos, roi de ce pays, qu'il avait offensé jadis en lui 
refusant le secours d'Athènes dans je ne sais quelles cir- 
constances. Admétos était sorti quand il arriva; mais 
Phthia, sa femme, eut pitié des malheurs de l'illustre exilé 
et lui enseigna les rites de supplication usités dans le 
pays. Admétos en rentrant chez lui le trouva assis à coté 
de l'hestia, tenant dans ses bras son fils que la reine lui 
avait confié : « Je suis Thémistoklès l'Athénien, dit celui- 
(( ci ; j'ai pu jadis m'opposer à tes désirs, dans des choses 
« de peu d'importance; aujourd'hui, il s'agit de ma vie 
« et je me rends ton suppliant. » 

L'honneur et la religion ordonnaient au roi de secourir 
celui qui se mettait ainsi sous sa protection. Il le reçut 
donc comme un hôte et refusa de le livrer aux Grecs. 

Thémistoklès séjourna quelque temps chez Admétos; 
mais enfin, les menaces de la confédération devenant plus 
pressantes, ce roi ne voulut pas lancer son pays dans une 
guerre qu'il n'était pas capable de soutenir. Il engagea 
Thémistoklès, en lui fournissant l'argent et les effets né- 

PÉB1CLÈS. — T. I. 1» 



178 SIÈCLE DE PÉRiCLÈS. 

cessaires pour un long voyage, à chercher un autre asile. 
Thémistoklès se décida à aller trouver le roi de Perse. 11 
traversa donc la Macédoine à travers mille dangers, et alla 
s'embarquer à Pydna sur un vaisseau marchand, sous un 
nom supposé. Mais la tempête poussa le vaisseau vers 
Naxos dont justement les Athéniens faisaient le siège et 
le capitaine allait jeter l'ancre au milieu de leur flotte , 
quand Thémistoklès, obligé de se nommer, lui promit une 
somme d'argent considérable pour le décider à braver de 
nouveau la tempête ; enfin il aborda à Éphèse et se rendit 
chez Lysithès avec lequel il avait des relations d'hospitalité 
et qui était un des hommes les plus riches de l'Asie Mi- 
neure. 

Il était fort difficile d'arriver jusqu'au roi et de lui 
parler à lui-même. D'autre part, si Thémistoklès était 
arrêté et fait prisonnier avant d'avoir vu ce souverain, il 
se trouvait dans le plus grand péril. Lysithès usa d'un 
moyen assez singulier pour conduire son ami sans dan- 
ger jusqu'au roi. C'était la coutume chez les Perses, quand 
il se trouvait quelque femme d'une beauté extraordinaire, 
de l'offrir au roi pour orner son sérail. On les condui- 
sait dans une apéné, char d'une forme particulière, voilé 
de tous côtés et destiné au transport des femmes. Nul n'eût 
osé chercher à voir son contenu. Lysithès fit donc établir 
une apéné splendide et conduisit lui-même Thémistoklès 
jusqu'à la cour, où, après avoir prévenu le roi et obtenu 
la promesse qu'il ne lui serait fait aucun mal, il présenta 
son ami. 

Mais là, un nouveau danger attendait celui-ci. 
Mandane, sœur de Xerxès qui avait perdu ses enfants à 



CHAPITRE VI. 179 

Salamine, vint couverte d'habits de deuil demander la 
tête du réfugié , suivie de tous les grands dont les pro- 
ches avaient succombé dans le même désastre. Le peuple 
entourait le palais, criant vengeance contre le plus grand 
ennemi du pays. 

Artaxerxès résista à toutes ces prières. Il était heu- 
reux de posséder « Thémistoklès l'Athénien » et il comp- 
tait bien sur lui pour réorganiser ses armées et les mettre 
en état de résister aux Grecs. Aussi le traita-t-il dès lors 
comme un de ses satrapes. Après lui avoir donné tout ce 
qui était nécessaire pour une vie luxueuse, il chargea, 
suivant un usage persan, trois villes de fournir à ses be- 
soins. Lampsaque devait fournir le vin, Myonte la viande 
et Magnésie le pain. Thémistoklès s'établit dans cette 
dernière où ses amis d'Athènes lui firent passer la plus 
grande partie de sa fortune qu'ils avaient sauvée. Notons 
en passant que cette fortune montait alors à 80 ou 100 ta- 
lents et que Thémistoklès n'en avait pas trois lorsqu'il 
arriva au pouvoir. 

Mais enfin il fallut payer le prix de cette splendide 
hospitalité ; les délais qu'il avait demandés pour ap- 
prendre la langue et les coutumes du pays expirèrent. 
Les Athéniens commandés par Kimôn vinrent attaquer 
les villes de l'Ionie, la nécessité de prendre le commande- 
ment des armées perses devint inexorable, il fallut com- 
battre cette patrie qu'il avait tant aimée et couverte de 
tant de gloire; Thémistoklès aima mieux mourir et prit 
du poison. Du moins beaucoup le crurent, tant sa mort 
survint à propos. 

Aristeidès disparut à peu près en même temps de la 



12. 



180 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

scène. 11 mourut dans sa glorieuse pauvreté , l'État fut 
obligé de faire les frais de ses funérailles et de doter ses 
filles. Sous l'administration d'Alkibiadès, son fils reçut, à 
titre de récompense nationale, de l'argent et des terres; 
longtemps après, la fille de ce fils fut pourvue de la pen- 
sion que la ville donnait à ceux de ses citoyens qui avaient 
été vainqueurs aux jeux Olympiques, et jusqu'au temps 
de Démétrius de Phalères, le nom d'Aristeidès valut des 
secours de l'État à ses arrière-neveux, sans que jamais 
la vénération des Athéniens pour son souvenir se soit 
démentie, même dans les plus mauvais jours des périodes 
révolutionnaires : la postérité a fait de lui le type accompli 
— mais peu imité — de l'homme politique. 

La majorité qui portait Kimôn aux affaires se compo- 
sait des partisans de l'oligarchie, classe peu nombreuse à 
laquelle Kimôn appartenait et qu'il soutenait ; des mé- 
contents qu'avait faits l'administration de Théinistoklès 
et surtout de ceux qui s'intéressaient plus à la gloire de 
la patrie qu'au triomphe d'un parti politique. Ceux-là 
voyaient en Kimôn un général hardi et entreprenant qui 
avait augmenté déjà la puissance d'Athènes et qui l'aug- 
menterait encore ; mais ils le soutenaient seulement à 
cette condition; ses succès guerriers pouvaient seuls lui 
assurer leurs votes. De son côté il préférait les luttes sur 
la mer aux luttes sur le Pnyx. Il chercha donc dans la 
guerre sa propre grandeur et celle de son pays. Delà cette 
suite d'expéditions énergiquement et habilement con- 
duites, qui en peu d'années firent d'Athènes la souveraine 
de la mer Egée, établirent [sa domination [sur tous les 
rivages qui bordent cette mer, et semblèrent pour un 



CHAPITRE Vf. 181 

temps la placer bien au-dessus de Sparte sa rivale. 

La première des expéditions de Kimôn fut dirigée contre 
Éioné, sur le lac Strymon , importante place forte qui 
maintenait cette riche contrée sous la puissance des 
Perses et d'où ils inquiétaient les colonies grecques voi- 
sines. Vaincu dans un grand combat, Butés, qui comman- 
dait pour le roi , fut d'abord contraint de se renfermer 
dans la ville dont Kimôn intercepta aussitôt les commu- 
nications avec la Thrace. Butés, réduit à la dernière extré- 
mité, se brûla avec ses amis plutôt que de tomber entre 
les mains des Grecs. Avec lui, il brûla tout ce dont l'en- 
nemi aurait pu faire du butin; mais la population du 
pays fut réduite en esclavage et les terres partagées et 
tirées au sort entre les citoyens d'Athènes. Ces terres fé- 
condes parurent aux habitants de l'infertile Attique une 
si belle proie que leur enthousiasme l'emporta pour la 
première fois sur leur jalouse passion pour l'égalité. Trois 
Hermès de marbre furent élevés en commémoration de 
cet exploit; et sur l'un des trois on lisait qu'il était élevé 
à l'honneur des généraux d'Athènes et à leurs services. 
Chacun savait bien qui était désigné ; mais on n'avait pas 
voulu nommer Kimôn ; les vieux combattants de Mara- 
thon se fussent écriés avec Euripide ' : « Quelle mauvaise 
coutume s'établit en Grèce! La victoire n'est plus aux 
soldats qui ont eu la peine, mais au général qui n'a fait 
que brandir sa lance au milieu des autres ! » 

De là Kimôn se dirigea vers l'île de Skyros qui était 
habitée par des Dolopes et des Pélasges. Ces descendants 

1 Andromaqiœ, v. 693. 



182 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

d3S anciennes populations à demi civilisées, jadis chassées 
de la Hellade par l'immigration ionienne, se livraient à 
la piraterie et infestaient la mer Egée. Des marchands 
thessaliens qu'ils avaient pillés portèrent plainte au con- 
seil des Amphictyons et les habitants de Skyros furent con- 
damnés à restituer ce qu'ils avaient pris. La guerre civile 
éclata au sujet de cette restitution entre les auteurs du 
méfait et ceux qui n'y avaient pas pris part. Ces derniers 
appelèrent à leur secours Kimôn, qui termina le différend 
en faisant de l'île entière une colonie athénienne. Les 
terres furent aussi partagées en lots égaux, tirés au sort, 
et un fondateur (xtMrrnç) athénien fut mis à la tête du 
nouvel établissement. — Les résultats de ces expéditions 
étaient plus avantageux aux Athéniens qu'à leurs alliés 
des Iles et de l'Ionie qui n'en partageaient que les fati- 
gues, les dangers et les dépenses; aussi ne tardèrent-ils 
point à s'en dégoûter. D'ailleurs les Athéniens, sûrs que 
l'hégémonie ne pouvait plus leur être contestée, commen- 
çaient à traiter les alliés avec moins d'égards et à com- 
mander en maîtres. Beaucoup d'alliés auraient donc vo- 
lontiers renoncé à la confédération ; mais il ne leur était 
pas possible de le faire sans retomber sous le joug des 
Perses. Kimôn trouva un moyen terme : les Ioniens fu- 
rent dispensés de fournir des hommes, à condition de céder 
aux Athéniens leurs vaisseaux vides et de payer des sub- 
sides suffisants pour les garnir de matelots. Les Athéniens 
restaient seuls chargés de la guerre et de la protection de 
la Grèce. Par là les alliés se voyaient délivrés des ennuis 
de la guerre et l'ambitieuse Athènes se trouvait à la 
tête d'une marine puissante, capable de résister à toutes 



CHAPITRE VI. 183 

les marines réunies du monde antique et dont elle dispo- 
sait sans contrôle. 

Les Ioniens reconnurent trop tard qu'ils s'étaient livrés 
sans défense et d'alliés rendus sujets. Naxos l'éprouva 
la première. Cette ville voulut refuser l'impôt : elle fut 
aussitôt attaquée, conquise et rudement châtiée. Nulle 
autre n'osa plus résister depuis lors jusqu'au temps où, 
vers la fin de la guerre du Péloponnèse , la puissance 
athénienne commença à devenir moins redoutable. 

Suivant Diodore, la flotte que commandait Kimôn at- 
teignit alors le chiffre de trois cents trières et il se vit en 
état d'aller chercher les Perses en Asie. Aussitôt après la 
bataille de Mycale, la plupart des villes ioniennes, aidées 
parXanthippos etLéotychidas, avaient recouvré leur au- 
tonomie et s'étaient ralliées à la confédération grecque ; 
mais les villes doriennes de la Carie, de la Lycie et de la 
Pamphylie étaient restées soumises aux Perses. Leur dé- 
livrance fut le but de l'expédition. Les unes, entièrement 
grecques, telles qu'Halicarnassos , Mindus, Knides, se 
soulevèrent à l'arrivée de Kimôn. Les autres, habitées par 
des indigènes, durent être prises d'assaut. Elles furent par 
conséquent piliées et leurs habitants réduits en esclavage. 
Phasélis en Lycie, composée d'une population mi-partie 
grecque et barbare, se laissa d'abord assiéger et finit par 
capituler à la condition de payer une contribution de dix 
talents et de se joindre à la confédération. 

La conquête de la Carie et de la Lycie fut facilitée par 
la guerre civile qui suivit la mort de Xerxès ; mais enfin 
Artaxercès Longuemain, resté définitivement en posses- 
sion du trône paternel , tenta de défendre ses provinces. 



184 SIÈCLE DE PÊRICLÈS. 

Une armée, formidable par le nombre comme toutes les 
armées orientales , fut envoyée à l'embouchure de l'Eu- 
rymédon sur les frontières de la Pamphylie, et une flotte 
composée de tous les vaisseaux qu'avaient pu fournir 
l'île de Chypre, la Cilicie et la Phénicie fut réunie entre 
Chypre et la côte de Pamphylie. Là se livrèrent deux ba- 
tailles qui mirent le comble à la gloire de Kimôn et des 
Athéniens et détruisirent ce qui pouvait rester d'espoir 
aux Perses de soutenir la lutte. Le nombre des vaisseaux 
et des combattants, les détails des combats, varient dans 
chaque auteur; mais il est constant que la flotte ennemie 
fut d'abord détruite, une partie de ses vaisseaux coulés, 
l'autre prise, et que les équipages gagnèrent la cote pour 
se réunir à l'armée de terre fortement retranchée. Kimôn 
n'hésita pas à débarquer avec ses Athéniens et à attaquer 
ces retranchements. Le combat fut long et très-meurtrier; 
beaucoup des plus braves citoyens d'Athènes y périrent; 
mais enfin l'armée du roi fut taillée en pièces et une 
énorme quantité de prisonniers resta entre les mains des 
vainqueurs. 

Les applaudissements de toute la Grèce accueillirent 
ce succès, mais la joie publique ne connut pas de bornes 
à Athènes. Non-seulement on y était heureux de la gloire 
acquise dans cette journée que l'on égalait à celles de 
Salamine et de Platée réunies ; mais on y était charmé en 
même temps des profits matériels, résultat immédiat de 
l'expédition. Depuis les côtes de la Thrace et de l'Helles- 
pont jusqu'à Chypre, la mer Egée, devenue un lac athé- 
nien, promettait au commerce national tous les bénéfices 
qu'y recueillaient les Phéniciens et les Asiatiques, sujets 



CHAPITRE VI. 185 

du roi. Surtout la flotte victorieuse rapportait avec elle 
vingt mille esclaves, autant qu'il y avait de citoyens d'A- 
thènes. Énorme accroissement de richesse, si l'on songe 
que le revenu de tous les citoyens non-commerçants se com- 
posait de ce que gagnaient leurs esclaves soit par le travail 
de la terre, soit par d'autres métiers. Une foule de navires 
capturés portaient les rançons des Perses assez riches 
pour se racheter et le butin immense de l'expédition. Sui- 
vant l'usage, la dixième partie de ce butin fut réservée 
pour les dieux. Le temple de Delphes ne fut pas oublié. 
Ce temple du dieu delphique, Apollo, Phoibos, 
Loxias, etc., était construit sur une fissure du sol d'où s'é- 
chappaient des vapeurs exerçant une singulière influence 
sur le cerveau. Les prêtres et leurs dévots voulurent voir 
dans les paroles entrecoupées , émanées d'une personne 
presque asphyxiée placée sur cette ouverture, une mani- 
festation de la volonté divine sur les événements de l'a- 
venir. Grâce à l'habile exploitation de cette créance, l'o- 
racle acquit une telle réputation d'infaillibilité, son temple 
une telle renommée, que les autres sanctuaires d'Apollon, 
dispersés par toute la Grèce, virent la leur entièrement 
effacée. L'autel de Delphes devint Thestia centrale' des 
Grecs qui descendaient d'Apollon. Or ils en descendaient 
tous; car, bien que ce dieu fut une personnification du 
soleil, tous cependant avaient trouvé moyen de le faire 
entrer dans leurs généalogies, les uns par des fables allé- 
goriques, les autres en le confondant volontairement avec 
des héros, leurs aïeux. Le dieu avait en outre plus que 

1 'E<7Tta {JSfTÔaiaXo;. 



18G SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tout autre la spécialité d'être akestor, alexikakos, c'est-à- 
dire de détourner les malheurs et de guérir les maux qui 
affligent l'humanité. Telle est la source des trésors de 
Delphes. Ceux qui se considéraient comme sauvés de la 
mort, de la maladie , de la défaite par son intervention , 
le remerciaient par des consécrations d'objets qu'on ap- 
pelait anathémata. Les particuliers offraient ordinaire- 
ment leur propre statue, comme on offrait dans les Asclé- 
piéions des représentations des parties du corps guéries 
par le bienfait du dieu des médecins ; les cités offraient les 
images de leurs dieux et des héros auteurs de leurs races. 
Gomme les inscriptions rappelaient à quelle occasion la 
consécration avait eu lieu, l'amour-propre national se 
mit de la partie. Les anathèmes devenant des trophées, 
chacun en voulut avoir le plus possible et les plus magni- 
fiques. 

Le vaste hercos du temple se peupla de statues, de ta- 
bleaux , d'œuvres d'art de toutes sortes , de trépieds de 
tous métaux, de vases. Il y eut des portiques pour abriter 
les groupes de sculpture, des trésors pour serrer l'argent 
et les ustensiles d'or qui servaient aux sacrifices des 
théores de chaque nation. On se fera une idée de ce que 
contenait cette enceinte sacrée en pensant que Néron a 
pu en enlever cinq cents statues de bronze pour orner ses 
palais et que, quelques années après, Pausanias y en trou- 
vait encore une incroyable quantité. 

Après les batailles de PEurymédon , les Athéniens con- 
sacrèrent un énorme groupe composé d'un palmier de 
bronze au pied duquel était la statue de leur déesse épo- 
nyme. Devant cette statue était sans doute posé le grand 



CHAPITRE VI. 187 

trépied sur la base duquel on lisait des vers dont voici le 
sens : 

ce Jamais la mer qui sépare PAsie de l'Europe ne vit un 
« tel exploit. Deux fois en un jour, ceux qui ont dédié 
« ce trépied ont vaincu sur mer et sur terre. Ils ont tué 
« bien des milliers d'hommes, pris bien des centaines de 
« vaisseaux. L'Asie gémit deux fois frappée par leurs 
(( mains puissantes. » 

Un instant tout le monde fut d'accord. La joie du 
triomphe apaisa les luttes politiques, et d'ailleurs qui 
aurait osé attaquer le grand capitaine soutenu par tous 
les citoyens qui avaient servi successivement sous ses or- 
dres et qu'il avait conduits à tant de victoires? Il ne s'en- 
dormait point cependant sur ses succès et ne négligeait 
aucun moyen d'assurer la faveur publique; soit par 
amour pour le pouvoir, soit parce qu'il se croyait seul en 
état de s'assurer la suprématie du parti auquel il appar- 
tenait et de maintenir Tordre intérieur et la paix de la 
Grèce. Rentré, comme nous l'avons dit, dans les biens de 
sa famille en Thrace, il employait sa fortune à se faire 
des amis par sa libéralité. Il avait fait de ses beaux jardins 
des promenades publiques où chacun pouvait cueillir les 
fruits qui lui plaisaient. Distribuant de l'argent et des vê- 
tements aux citoyens qui en manquaient, payant les frais 
de sépultures de ceux que la pauvreté eût privés de funé- 
railles convenables, on le voyait sur les places, suivi d'es- 
claves porteurs de bourses ouvertes à tous, causer affa- 
blement avec le premier venu et troquer même son man- 
teau neuf contre le manteau usé de son interlocuteur '. 

' Plutarch., Athénée citant Théopompe. 



188 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Sa table, très-simplement servie , mais chaque jour très- 
nombreuse, recevait les uns après les autres tous les ci- 
toyens qui pouvaient avoir de l'influence et les étrangers 
distingués. 11 les renvoyait tous charmés de son amabilité 
et de sa bonne humeur. Aimant le bon vin, musicien , il 
chantait aux libations, nous dirions au dessert, et contait 
ses campagnes. C'est alors qu'il racontait comment, dans 
un partage de butin , il avait en faisant les lots mis d'un 
côté les vêtements et les ornements précieux des prison- 
niers perses et de l'autre ces prisonniers eux-mêmes, tout 
nus, faibles de corps et impropres au travail; comment 
les alliés avaient préféré les riches costumes, les belles 
armes, les bracelets, les colliers; et comment lui Kimôn 
avait ensuite échangé ces prisonniers contre des rançons 
qui valaient bien des fois toutes les belles choses qu'ils 
avaient sur eux. 

Un des actes de Kimôn qui fit le plus de plaisir au 
peuple, ce fut la translation à Athènes des restes de Thé- 
seus pour lequel il avait une singulière vénération , tant 
pour ses exploits que parce qu'il passait pour le fonda- 
teur de la démocratie. Un oracle avait réclamé l'accom- 
plissement de ce devoir envers le héros; mais Théseus 
avait péri à Skyros, nul ne savait où. On en rapporta des 
os cependant : un aigle, celui de Zeus, sans doute, avait 
été vu grattant la terre en un certain endroit; on avait 
fouillé et on avait trouvé des os qui ne pouvaient être 
que ceux de Théseus. Ils furent transportés à Athènes en 
grande pompe et avec des fêtes infinies. On éleva sur le 
lieu où ils furent déposés le Théséion , le mieux conservé 
des temples grecs qui nous restent. Le héros y fut Tob- 



CHAPITRE VI. 189 

jet d'un culte fervent qui dura aussi longtemps que la 
religion grecque, et le peuple dans son affliction ne man- 
qua jamais de recourir à son intercession vénérée. En 
commémoration de cet événement furent instituées des 
fêtes annuelles qui vinrent s'ajouter à l'innombrable série 
de celles qui surchargeaient le calendrier des Athéniens. 
Celles-ci étaient accompagnées de jeux scéniques. Des 
circonstances particulières ajoutèrent encore à la célébrité 
du Théséion , dont l'hercos devint un lieu de réunion 
pour certains exercices militaires. Nous avons vu que 
dans le temple même avait lieu tous les ans le tirage au 
sort des magistratures et qu'il servait d'asile aux esclaves 
abusivement maltraités par leurs maîtres. 

C'est à cette époque que doivent se rapporter les tra- 
vaux exécutés sous l'administration de Kimôn pour com- 
pléter l'œuvre entreprise par Thémistoklès des fortifica- 
cations de la cité, et probablement la conception et le 
commencement d'une œuvre bien autrement grandiose , 
la jonction de la ville à la mer. Il est certain que Kimôn 
termina les fortifications précipitées de Thémistoklès en 
construisant ou peut-être plutôt en reconstruisant le mur 
méridional de l'Acropole; ce qui est plus vaguement 
constaté , c'est la part qu'il prit à l'établissement des 
longs murs. Thémistoklès en élevant les remparts d'A- 
thènes avait voulu la mettre à même de soutenir un 
siège avec succès : ses successeurs voulurent qu'elle ne 
pût pas même être assiégée — du moins tant que l'em- 
pire de la mer lui appartiendrait. De cette idée naquit un 
vaste système de défense reliant la ville à ses ports, de 
façon que les communications entre les habitants et la 



190 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Hotte et par conséquent l'approvisionnement ne pussent 
en aucun cas être interceptés par l'ennemi. Le système 
complet se composait de trois murs : le mur boréal allant 
de la ville au Pirée; le mur phalérique, aussi de la ville 
au port de Phalères; enfin un troisième mur, dit noteion, 
mur sud-ouest, et aussi dia meson teichos, mur intermé- 
diaire. Ce dernier fut exécuté par le conseil et sous la di- 
rection de Périclès. Ses deux noms indiquent qu'il reliait 
les deux autres transversalement et avait été construit 
après eux. Son but résulte clairement de la configuration 
du terrain; il barrait le chemin à l'ennemi qui eût tenté 
un débarquement entre le Pirée et Phalères. On s'accorde 
à attribuer la construction des deux premiers à Kimôn. 
Us n'ont pas été construits par Thémistoklès et ils exis- 
taient lorsque Périclès arriva au pouvoir. Après l'un et 
avant l'autre de ces administrateurs, Kimôn seul est connu 
pour s'être occupé des fortifications. 

Le mur boréal, long de trente-cinq stades 1 , le mur 
phalérique, long de quarante 2 , étaient tous deux formi- 
dables par leur hauteur et leur épaisseur. Ils étaient flan- 
qués de tours très-rapprochées entre elles. C'est grâce à 
cet ensemble de défenses qu'Athènes, rendue invulné- 
rable par terre, put pendant vingt-sept ans que dura la 
guerre du Péloponnèse braver les efforts de toutes les ar- 
mées du continent hellénique sans distraire un homme de 
sa marine et sans même que ridée de l'assiéger vînt à 
personne. 



1 Plus de g Kilomètres. 

2 Plus île 7 kilomètres. 



CHAPITRE VII. 



Les arts et les lettres. — Le Théséion et la stoa poikilé. — Mikôn , Poh - 
gnole, Phidias. — Les origines du culte dionysiaque. — Le culte secret 
et féminin. — Culte public, les ithyphalles, les pliallophores, les satyres. 
— Le sacrifice du bouc. — Le kômos, les scommata , l'ïambe, la tragédie et 
la comédie. — Les grands tragiques et les comiques. 



La gloire militaire de Kimon et son influence politique 
sont ici arrivées à leur apogée. Nous venons de voir 
quelle fut son action sur les choses de la guerre, suivons- 
le maintenant dans celles de la paix. L'histoire a coutume 
d'attribuer au chef de l'État l'honneur de tout ce qui se 
fait de grand et de beau sous son administration dans les 
lettres et dans les arts, bien que le plus souvent cette ad- 
ministration y soit pour peu de chose. A de certaines 
époques, les sociétés humaines se trouvent animées d'un 
souffle particulier qui tourne les esprits vers la vraie 
beauté et la vraie grandeur, et alors dans tous les genres 
surgissent une foule d'hommes de génie. Quiconque ob 
servera les faits attentivement et impartialement recon- 
naîtra que ce phénomène ne dépend pas de la liberté ou 
du despotisme, de la jeunesse des peuples ou de leur dé- 
crépitude, de leur moralité ou de leur corruption, du gé- 
nie de ceux qui les dirigent ou de leur médiocrité ; mais 
la postérité a su gré à ceux qui, dans la mesure de leurs 



!«j2 SIÈCLE DE PÉR1GLÈS. 

forces, ont favorisé ces grands mouvements intellectuels. 
C'est ce que fit Kimôn. 

Les deux œuvres artistiques les plus considérables exé- 
cutées sous son influence furent le Théséion et la stoa 
poikilé, ou au moins sa décoration picturale. Le Théséion, 
sans égaler le Parthénon par la grandeur, la richesse de 
l'ornementation, la sublimité de l'art arrivé à la perfec- 
tion, était cependant un admirable monument et d'un 
merveilleux effet, alors qu'au temps de sa splendeur il 
détachait sur la verdure des arbres sacrés de son vaste 
septum ses trente-quatre colonnes de marbre blanc et 
son fronton sculpté rehaussé de couleurs harmonieuses. 
11 était d'ordre dorique, long de trente-deux mètres, 
large de quatorze. Déjà le calcul des proportions et des 
lignes architecturales y présentait une partie des combi- 
naisons raffinées que nous aurons lieu d'étudier en décri- 
vant le Parthénon. Les sculptures, maintenant mutilées 
parle temps et la main des hommes, paraissent avoir été 
d'une très -grande beauté. 

Les Grecs nommaient sloa, portique, une galerie cou- 
verte, longue et étroite , dont le plafond était supporté 
d'un côté par un mur, de l'autre par une colonnade, et 
sous laquelle on pouvait se promener ou s'asseoir à l'abri 
du vent, de la pluie et des rayons brûlants du soleil de 
Grèce. Ces édifices étaient indispensables dans des villes 
où toute la vie politique et la majeure partie de la vie 
privée des hommes se passaient en plein air et où les 
places publiques tenaient lieu de cercles. Les portiques 
étaient très-nombreux à Athènes, surtout près de l'agora 
qu'ils entouraient, mêlés à des temples. Il y en avait de 



CHAPITRE VII. 193 

toute forme et de toute dimension : les uns formant une 
ligne droite, les autres encadrant des jardins et des gym- 
nases; les uns peu ornés , les autres décorés de peintures 
et de sculptures. Les plus célèbres étaient la stoa basilea 
où l'archonte basileus tenait ses assises , le portique des 
éponymes où se voyaient les dix héros dont les tribus 
athéniennes tiraient leur nom et où l'on affichait les lois 
nouvelles; enfin la stoa poikilé. 

On croit reconnaître dans un pan de mur ruiné un 
reste de cet édifice ; mais ce débris serait insuffisant à 
donner l'idée de ce qu'il avait été, si l'on ne possédait 
beaucoup mieux conservée une copie exécutée par les 
ordres de l'empereur Hadrien dans les jardins de sa villa. 
Zenon, le philosophe, réunissant habituellement ses au- 
diteurs sous le Pœcile, en fit ainsi le berceau de cette 
grande secte des stoïciens qui se partagea le monde ro- 
main avec l'épicuréisme , lorsque la décadence et la dé- 
gradation des religions païennes eut amené les uns à les 
répudier, les autres à les épurer et à les ramener à leur 
origine. C'est là ce qui avait déterminé le caprice du 
prince , comme aussi peut-être le caractère singulier et 
la beauté du monument. Il présentait cela de particulier 
qu'il était double; c'est-à-dire qu'il se composait d'un 
mur entre deux colonnades, de façon qu'on y trouvait 
un abri à toutes les heures de la journée. Une porte per- 
cée au centre du mur intérieur permettait de passer de 
l'un à l'autre côté. Ce mur, ainsi partagé en quatre pan- 
neaux , était couvert par quatre grandes peintures histo- 
riques. 

Deux hommes se distinguèrent entre ceux qui sous 

TÉRICLÈS. — T. I. 13 



194 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

l'administration de Kimôn consacrèrent leur génie à la 
décoration d'Athènes renaissante, Polygnote et Mikôn. 
Le premier, fils et élève d'Aglaophon de Thasos, riche et 
travaillant seulement pour l'amour de Part puisqu'il re- 
fusait tout salaire, était l'hôte de Kimôn et admis dans 
sa maison sur un tel point d'intimité qu'Elpiniké consen- 
tit, comme nous l'avons dit, à poser pour lui au grand 
détriment de sa réputation. Mikôn était Athénien. Tous 
deux, comme les grands artistes de la renaissance ita- 
lienne, étaient à la fois architectes , sculpteurs , peintres, 
chimistes peut-être; du moins l'histoire leur attribue 
l'invention de couleurs nouvelles. Jusqu'alors Athènes 
n'avait connu que la peinture monochrome \ Un simple 
trait tracé avec des rouges de plomb et plus tard avec de 
la terre rouge traçait le contour des personnages roides 
et sans mouvement. Polygnote le premier peignit des 
femmes habillées de vêtements de couleurs variées et 
rendit les divers mouvements et le jeu des physionomies. 
Mikôn ne resta point en arrière : entre les mains de ces 
deux grands artistes , la peinture , portée d'un bond de 
l'enfance à la perfection, représenta avec vérité les effets 
et les tons de la nature. C'est à l'effet nouveau de ces 
peintures polychromes que la stoa poikilé dut son nom. 
Elles retraçaient quelques-unes des traditions chères aux 
Athéniens : la victoire d'OEnoé, gagnée sur les Lacédé- 
moniens, le combat de Théseus contre les Amazones, un 
épisode de la prise de Troie, la bataille de Marathon. Ce 
quatrième tableau était d'un autre artiste, Panœnos, fils 
de Charmidès, Athénien. On y voyait le portrait des plus 

1 Pline. 



CHAPITRE VII. 195 

célèbres combattants de cette grande bataille : Miltiadès, 
Kynégyros, le polémarque Kallimachos : les premiers por- 
traits ressemblants dont l'histoire fasse mention. 

Polygnote et Mikôn peignirent encore concurremment 
l'Anakéion, temple des Dioscures, Castor et Pollux. Mikôn 
seul fut l'architecte, le peintre et le sculpteur du Théséon. 
Les peintures qui couvraient du bas jusqu'en haut Tinté- 
rieur du sékos et qui représentaient les exploits d'Her- 
cule et de Thésée étaient encore considérées comme des 
chefs-d'œuvre au temps de Pausanias. 

Mikôn et Polygnote appartiennent exclusivement à l'é- 
poque gouvernementale de Kimôn ; ils disparurent de la 
scène en même temps que lui; d'autres commencèrent 
sous Kimôn et continuèrent leurs travaux sous son suc- 
cesseur. Tels furent les trois fils de l'Athénien Charmidès. 
Charmidès était peintre probablement; deux de ses fils : 
Panaenos, que nous venons de nommer, et Plistaenétès, se 
distinguèrent dans la peinture. Le troisième commença 
aussi par peindre. L'antiquité citait quelques tableaux de 
lui et aussi une œuvre importante qui n'eût pas été con- 
fiée à un homme médiocre, les peintures de l'Olympiéon, 
qu'il s'agisse du fameux temple commencé par Pisistratès 
et terminé par Hadrien ou seulement d'un sanctuaire de 
son enceinte servant au culte de Zeus Olympios en atten- 
dant une demeure digne du maître des dieux. Cependant 
la peinture ne tient qu'une place peu importante dans sa 
vie, et c'est pour son œuvre de sculpteur que la postérité 
d'un commun accord a proclamé Phidias le prince de l'art 
antique et moderne. 

La date précise de sa naissance est ignorée; mais on 

13. 



196 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

peut la fixer approximativement vers l'époque de la ba- 
taille de Marathon. Son premier maître fut l'Athénien 
Hippias; son second fut le plus célèbre des maîtres con- 
temporains, Agéladas d'Argos, chez lequel travaillè- 
rent en même temps ses deux grands rivaux : TAr- 
gien Polyclète et l'Athénien Myrôn. Déjà du temps de 
Pline l'Ancien , on ne savait rien de plus sur l'histoire 
des premières années de Phidias. La plus ancienne de ses 
œuvres mentionnées par Pausanias ' est l'Athéné de Pel- 
lène, en or et en ivoire. Après l'avoir exécutée, il revint 
à Athènes dans toute la force de l'âge et du talent, et c'est 
alors qu'il commença cette série de travaux destinée à 
rappeler la gloire militaire de sa patrie et à la dépasser 
par sa gloire artistique. C'est d'abord l'Athéné Proma- 
chos de la citadelle , colosse de bronze haut de 25 mètres, 
dont la tête casquée se voyait du cap Sunium et dont huit 
siècles plus tard l'aspect effrayant fera reculer le Yisi- 
goth Alaric. C'est l'Athéné de Platée, autre colosse en 
bois doré, avec la figure et les mains en marbre blanc. 
C'est enfin treize figures offertes par les Athéniens au 
temple de Delphes en l'honneur de leurs victoires. Elles 
représentent les dieux et les héros du culte athénien; un 
seul moderne se trouve parmi eux, Miltiadès, le père 
de Kimôn. Longtemps après les exégètes diront aux voya- 
geurs que tous ces ouvrages furent payés avec la dîme du 
butin de Marathon, — où il n'y eut pas de butin, — ils 
l'attesteront même par une inscription placée sur le pié- 
destal d'un cheval de bronze offert par les Argiens 2 ; mais 

1 Pausanias, Âchaic. 

2 Pausanias, Delph. 



CHAPITRE VII. 197 

je suis plus porté à attribuer cette erreur à leur ignorance 
qu'à la vanité des Athéniens. Malgré leur préférence pour 
la victoire de Marathon, ils n'eurent point un intérêt suf- 
fisant pour sacrifier ainsi leurs victoires en Asie, véritable 
source de leurs richesses. 

En même temps que les arts du dessin , la littérature 
et surtout la littérature dramatique atteignait la per- 
fection, et les mêmes yeux qui admiraient les pre- 
miers chefs-d'œuvre de Phidias purent voir sur le 
théâtre les drames d'Eschyle et de Sophocle. Le 
théâtre a occupé et occupe encore une trop large 
place dans l'histoire de l'esprit humain, pour que nous 
ne recherchions pas par suite de quelles singulières 
transformations il est né du culte de Dionysos. 

Si Ton rapproche le cri italique Evohé , les cris helléni- 
ques etphrygiens Euia ! Evan ! — Euoi ! Saboi ! — de l'ex- 
clamation invocatoire à l'Être suprême des Aryens : Swaha! 
etdu mot épithétique Sabaoth accolé par les Hébreux au 
nom de Dieu ; si l'on rapproche également le nom de Sé- 
mélé et celui duSoma , la liqueur fermentée qui, répandue 
surFautel des Aryens, y brûlait en flamme éclatante ; on 
entreverra les origines de Dionysos , le dieu de Nysa , le 
Sabazios de la Thrace et de la Phrygie. Comme les villes 
du nom de Nysa étaient nombreuses, on ne saurait dire 
laquelle donna à la Grèce le culte de Dionysos , dieu pri- 
mitivement suprême, analogue au Zeus hellénique et 
comme lui d'une nature ignée. Il en différait surtout en 
ce qu'il était à double nature comme le dieu mâle et fe- 
melle, Aphrodite de Chypre, c'est-à-dire qu'il était seul 
créateur sans alliance avec aucun autre principe cosmique, 



198 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

et qu'outre les fonctions ordinaires de Zeus, ses adora- 
teurs lui attribuaient aussi celles de Dêmêter : la produc- 
tion des fruits de la terre, l'institution des lois sociales, 
et la direction des choses du monde subterranéen. En 
dernier lieu , lorsque, par suite de fusions et de transac- 
tions théologiques, il se trouva admis au nombre des 
douze grands dieux, il fut réduit à être le dieu du vin 
ou le feu enivrant caché dans cette boisson. Cependant 
son culte conserva une importance beaucoup plus grande 
que ne le comportent ces modestes attributions, et ses 
mystères , comme tous les autres grands mystères , con- 
tinuèrent à attirer les dévots non-seulement parce qu'il 
leur offrait le bonheur et la richesse en ce monde , mais 
encore parce qu'ils avaient trait aux destinées humaines 
après la mort. • 

Dionysos fut adoré dans beaucoup de cités et sous 
beaucoup de noms. Les uns sont ceux d'autres dieux qui 
se sont confondus avec lui comme Zagreus « l'enfant 
« cornu de l'hymen des serpents éthérés, fils de Zeus ' » . 
Les autres sont des épithètes prises de ses vêtements , de 
ses attributs, des cris et des exclamations de ses fidèles : 
Bassareus , Bromios, Evios, Sabazios, Bacchos. Les 
rites de son culte furent très-variés suivant le temps et 
les mœurs des peuples chez lesquels ils prirent naissance. 
Il y en eut de licencieux et, paraît-il même, d'abomina- 
bles. Celui qu'il recevait sous le nom de Sabazios fut re- 
poussé par des lois spéciales chez tous les peuples civili- 
sés. A Rome, par exemple, où il avait été apporté par 

4 Nonnus, Dionys., X, v. 64. 



CHANTRE VII. 19 C J 

des Asiatiques corrompus, il fut prohibé sous peine de 
mort. Il faut cependant remarquer que, d'après les Or- 
phiques, Sabazios n'était pas Bacchos ', mais son père. 
Suivant d'autres, il était au contraire son fils 2 . Pour 
beaucoup de peuples Dionysos et Sabazios étaient l'un 
et l'autre des personnifications du soleil et leurs légendes 
avaient été modifiées dans ce sens. 

Le culte de Dionysos se répandit tardivement par le 
nord dans la Hellade et n'y fut reçu qu'avec la plus grande 
opposition. Suivant des récits légendaires, le roi des Édo- 
niens Lykourgos et le roi de ïhèbes Pentheus périrent 
dans cette lutte. De simples restrictions apportées aux 
excès des bacchantes coûtèrent la vie à Orpheus , nom 
qui représente plusieurs saints védiques , réformateurs 
des rites sacrés , ce qui explique comment le même per- 
sonnage se trouve l'instituteur de toutes les religions grec- 
ques d'origine aryenne. Evidemment toutes ces légendes 
ont trait à des faits antéhistoriques et ne peuvent servir 
que d'indications; mais d'autres témoignages 3 attestent 
que l'effroi d'une horrible contagion put seul déterminer 
les Athéniens à accepter une religion qui répugnait à 
toutes leurs idées traditionnelles. 

En effet, dans sa forme primitive, le culte de Dionysos 
était surtout un culte de femmes. Les rites et les cérémo- 
nies s'accomplissaient sur les montagnes, la nuit, par les 
femmes qui y allaient seules , en troupe et sans être ac- 
compagnées d'aucun homme. On conçoit que, comme le 



1 Hymnes orphiques. 
- Suidas, s. v. Saboi. 
3 Aristoph., Scholies. 



200 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dit Euripide dans les Bacchantes, les femmes dépravées, 
les Thébaines par exemple, ajoute malignement le poëte 
athénien , pouvaient trouver là des occasions de désordre, 
quoique le culte en lui-même exigeât la plus entière chas- 
teté et que la virginité fût la condition indispensable des 
bacchantes. Les Béotiens cependant adoptèrent le culte en 
l'entourant de certaines précautions. Ils instituèrent les 
trieterica, fête qui, comme son nom l'indique, se repré- 
sentait tous les trois ans en mémoire du prétendu séjour 
du dieu dans l'Inde pendant trois ans. Pendant cette fête 
il était censé y avoir épiphanie et présence véritable 
( £TCi<pavsta-TwapouGta ) du dieu sur l'autel. On s'y rendait 
des diverses villes grecques. La fête était célébrée par les 
femmes, qui se rendaient la nuit sur le mont Kithérôn. 
« L'usage ordonnait aux jeunes fdles de porter le thyrse, 
« de s'enthousiasmer y en criant Evohé ! et en honorant 
« le dieu. Des troupes de femmes sacrifiaient, banque- 
« taient 2 et chantaient dans leurs hymnes la présence 
« de Dionysos, mimant les ménades que la fable lui 
« donne pour parèdres 3 . » Les jeunes bacchantes et les 
ménades thébaines , qu'il faut bien se garder de confondre 
avec les bacchantes et les ménades demi-nues de la Fable, 
étaient vêtues de longues robes violettes et brodées de 
fleurs. Elles ne rappelaient leurs modèles légendaires et 
allégoriques que par la nébride ou peau de faon , qu'elles 
portaient comme elles, jetée sur l'épaule. Il résulte clai- 
rement de la pièce d'Euripide que cette cérémonie se 

1 'EvOo'jataÇoo. 

2 Baxyeûto. 

3 Diod. Sic, 1. IV, § 3. 



CHAPITRE VIL 201 

passait très-convenablement et n'était nullement un sujet 
de scandales. 

A Athènes Dionysos avait aussi un culte confie au soin 
des femmes. Il était tellement mystérieux que les ci- 
toyens athéniens eux-mêmes n'en pouvaient rien con- 
naître même par ouï-dire. Tout ce qu'on savait, c'est que 
la femme de l'archonte basileus, qui pendant l'année de 
charge de son époux était censée être l'épouse mystique 
du dieu, faisait pour le salut et la prospérité du pays des 
sacrifices nombreux réglés par des rites très-solennels et 
très-secrets. Elle était aidée dans son ministère par les 
gerairse , corps de quatorze matrones déléguées à cette 
fonction. Ce culte paraît avoir été très-austère : la basi- 
lissa devait être bien citoyenne et avoir été mariée pour 
la première fois à l'archonte ' . Elle devait être connue 
pour la pureté de sa vie. Entre ses mains et avant de 
toucher aux choses saintes, les gerairae prêtaient sur 
l'autel le serment qu'elles étaient en état de pureté et 
n'avaient été souillées par aucune vue ni contact impurs, 
ni par aucun rapport avec leur mari. Elles s'engageaient 
de plus à célébrer suivant les rites , aux moments pres- 
crits et sans en rien révéler à qui que ce fût, la théognia 
et laiobacchia, c'est-à-dire la venue de Dionysos et son 
triomphe 2 . Ces mots établissent l'analogie du culte athé- 
nien avec le culte thébain; seulement le premier était 
célébré à huis clos par un personnel sûr et peu nombreux, 
dans le « très-antique, très-saint et très-mystérieux » 



1 Démosthène, c. Nééra. 

2 Id. 



202 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

temple de Dionysos Limnéen ' , qui s'ouvrait seule- 
ment au public une fois Fan, le 12 anthestérion 2 . 

Mais, à côté de ce culte caché et féminin, il y avait 
le culte public, la fête à la célébration de laquelle les 
hommes concouraient seuls. Ce sont les transformations 
successives des diverses parties de celle-ci qui donnèrent 
naissance à la tragédie, à la comédie , au dithyrambe, à 
la satyre. Il est impossible de faire un tableau exact de 
ces cérémonies. Les fragments mutilés qui pourraient 
nous servir concernent, sans indications précises, des 
pays, des temps différents, des classes différentes de la 
société. Nous voyons seulement qu'il s'agissait d'une 
procession se rendant à un festin , d'un repas sacré et de 
réjouissances qui suivaient cet acte pieux. A l'origine , 
bien antérieure sans doute à l'introduction en Attique, 
c'est une fête de sauvages, de cannibales même, car, 
parmi les victimes que l'on déchire et que l'on mange 
crues, il y a des victimes humaines. 

Un personnage habillé en femme d'une robe couleur 
safran , portant sur l'épaule la peau de chèvre noire qui 
a fait donner à Dionysos le surnom de Mélainégide, et 
couronné de lierre, représentait le dieu. Ses compagnons 
les ithyphalles , les phallophores , les satyres presque 
nus, les géloioi, porteurs d'attributs grotesques et obscè- 
nes , l'accompagnaient avec des chants lamentables avant 
le festin, plus que joyeux ensuite. Ils menaient avec eux 
Tautel, la victime et un œoanon, grossier simulacre de 
bois, sans bras ni jambes, vêtu d'une tunique jaune et 

1 'Ev li[Lvou.z. 

2 (Avril). Id. 



CHAPITRE Vil. 203 

la couronne en tête. Les uns étaient barbouillés de lie ou 
de vermillon , les autres de blanc ou de noir. D'autres 
encore avaient des masques faits avec l'écorce de byblos 
ou des feuilles de figuier; tous étaient couronnés de lierre 
et de violettes \ 

La célébration des Dionysiaques suivit les progrès de 
la civilisation. Peu à peu les compagnons du dieu modi- 
fièrent leurs costumes. Les ithyphalles s'habillèrent d'une 
manica, tunique à manches, brodée de fleurs; une clri- 
ton , autre tunique , en étoffe mi-partie blanche et rouge , 
tombant jusqu'aux pieds, fut passée par-dessus la manica; 
enfin un manteau tarentin couvrit le tout. Les silènes et 
les satyres se revêtirent d'habits de pourpre 2 . Plus tard 
ithyphalles et phallophores perdirent même leurs noms : 
on ne les trouve plus que dans les écrivains archéologues 
et les lexicographes. Ils devinrent des musiciens, des 
ïambistes, des poètes, des comédiens, des artistes de 
Dionysos* . Depuis lors la pompe h de Bacchus alla toujours 
en croissant de luxe et de splendeur. Athénée nous donne 
un curieux exemple de ce qu'était sous les successeurs 
d'Alexandre cette fête si chère aux populations antiques 
et dont nous est resté, souvenir effacé et burlesque, le 
cortège du bœuf gras parisien. 

Nous ne fatiguerons pas le lecteur de cette intermina- 
ble description. Ces bataillons de satyres vêtus de pour- 
pre , ces victoires aux ailes d'or, ces thuribula , brûle- 



1 Suidas, 5. voctbus. 

2 Alhénée. 

:J A'.ovûaou ts/_vïtxi. 

4 nO[A7t7). 



(r 



204 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

"parfums gigantesques; ces nombreux et immenses cha- 
riots traînés par des centaines d'hommes et portant des 
groupes représentant les scènes de la vie du dieu, des 
statues colossales, des simulacres de vendanges faits par 
quarante satyres, des outres monstrueuses d'où le vin 
coulait pour tout le monde ; ces foules de choristes , de 
femmes, d'enfants; ces prodigieux amas de vases d'or et 
d'argent; ces merveilles de Fart et de l'industrie; ces 
files de chars traînés par des animaux étranges; ces 
troupeaux d'éléphants , de chiens , de bêtes féroces, fe- 
raient suspecter la véracité de l'historien , si l'on ne sa- 
vait que la richesse de ces princes égalait leur folie. Les 
Athéniens du siècle de Périklès étaient bien loin de pous- 
ser le faste aussi loin; ils se distinguaient déjà cepen- 
dant entre les autres peuples par la beauté de leurs pané- 
gyries, et ils attachaient assez d'importance à la pompe 
dionysiaque pour que ceux qui devaient y jouer un rôle 
fussent dispensés par une loi du service militaire pen- 
dant sa célébration \ 

^)Xà jr^igéd|eprit naissance dans la partie de la cérémo- 
nie qui précédait le sacrifice. La joyeuse fête commençait 
par des lamentations et des chants tristes quoique accom- 
pagnés de danses; car la danse n'exprimait pas nécessai- 
rement la joie. Partie intégrante de tous les cultes an- 
ciens, mode usité par tous les peuples primitifs pour 
exprimer leurs sentiments à l'égard de la divinité, elle 
s'associe à tous les hymnes, elle rend toutes les sensa- 
tions, la douleur comme le plaisir. Son véritable nom 

1 Démosthène , première Phitippique, 400. Ul pian, in Dem., Olymp., 3, 
§ 31. 



CHAPITRE VII. 205 

dans notre langue est pantomime. En effet on mimait la 
passion* du dieu, sa mort, sa descente aux enfers. Un 
des ithyphalles remplissait le rôle du dieu , d'autres re- 
présentaient les anciens héros qu'il avait rencontrés sous 
terre. Car il y a une connexité évidente entre les mots 
prosopeion, mormo, larva, que nous traduisons par 
masque, et les spectres. 

^La comédie et toutes les poésies « hilarantes 2 » sui- 
vaient ou accompagnaient le repas sacré qu'on appelait 
le kômos et qui fut plus tard personnifié sous le nom de 
Cornus. Les phallophores paraissent avoir été originaire- 
ment les principaux acteurs de ces derniers jeux qui, 
venant après boire, se ressentaient naturellement de l'ex- 
citation causée par le jus divin. Il ne faudrait cependant 
pas croire que l'ivresse fût commandée par le dogme. Le 
kômos public ne pouvait être qu'un simulacre de festin; 
excepté peut-être sous les successeurs d'Alexandre ou les 
empereurs romains, on ne pouvait distribuer des quan- 
tités de vin suffisantes pour enivrer tout le monde ; mais 
chacun avait son festin dans sa maison , où cette fête 
privée n'était une occasion de débauche que pour les 
débauchés. 

« L'ancienne comédie et la tragédie étaient de simples 
« poëmes, que le chœur accompagné d'un joueur de 
« flûte chantait autour des autels fumants, tantôt s'écar- 
« tant, tantôt se resserrant et décrivant des évolutions 
« diverses 3 . » Les Spartiates n'en connurent jamais d'au- 



4 Ta TiâOca. Hérodote, 5, 67. 

2 'IXapwoàç, poêle qui chante ces poésies. 

3 Euantbius, de Tragœdia et Comœdia, ch. n. 



206 SIÈCLE DE PÉRlCLÈS. 

très ; chez eux les plus grands personnages, les rois même 
ne se dispensaient point de faire leur partie dans les 
chœurs. Jamais ils n'acceptèrent les innovations intro- 
duites par les Athéniens. 

Suivant les étymologistes, la tragédie se serait appelée 
d'abord trugôdia, chant du moût 1 , puis tragôdia, chant 
du bouc, parce que la victime immolée sur la thymélé, 
tumulus , autel de gazon autour duquel les chants avaient 
lieu, était un bouc. Ces chants portaient le nom de di- 
thyrambes, de l'épithète du dieu dithyrambos, deux fois 
né. La tragédie naquit de ces dithyrambes % sans ce- 
pendant les supprimer. L'Attique célébrait trois fois Tan 
des fêtes de Dionysos : les Lénéennes au commencement 
du printemps, les grandes Dionysiaques urbaines à l'au- 
tomne , les Dionysiaques champêtres au mois de posei- 
déon. Aux fêtes de la ville chaque tribu était représentée 
par une députation chargée de chanter et de danser pour 
elle en l'honneur du dieu. La députation de chaque tribu 
se nommait chœur. Le chœur du dithyrambe était de 
cinquante personnes, hommes et enfants, les enfants 
jouant le rôle de femmes; le chœur de la tragédie, de 
quarante-huit, et celui de la comédie, de vingt-quatre. La 
religion et l'esprit de corps s'unissaient pour exciter l'é- 
mulation ; on l'augmenta par l'institution de récompenses 
offertes aux plus méritants. La tribu dont le chœur l'a- 
vait emporté sur les autres par le chant, la beauté du 

4 Nom qui lui fut commun avec la comédie et la satyrique, et tiré soit de ce 
que les acteurs se barbouillaient de moût, soit de ce qu'on leur en donnait en 
récompense. Cf. les stiches de Jean Tzelzès. Sur la comédie et les scliolies 
d'Aristophane, Nubes, 290. — Cf. aussi le vers 050 des Guêpes. 

2 Aristote, Poetic. 



CHAPITRE VII. 207 

poème, le luxe des costumes, recevait un trépied de 
bronze qui consacrait à la fois les gloires de la tribu, 
du poète et du chorége. Ce dernier était un citoyen dé- 
légué par la tribu pour surveiller l'exécution des cbœurs 
et dont les pouvoirs s'étendirent successivement en même 
temps que les obligations. Il acquit le droit de choisir à 
son gré parmi les citoyens et leurs enfants pour composer 
son chœur, et la loi l'autorisait à frapper d'une forte 
amende ' quiconque eût voulu s'y refuser. En revanche 
il était tenu de fournir aux cboristes une salle de répéti- 
tion et d'exercices, des drogues pour leur éclaircir la 
voix, — drogues souvent malfaisantes, témoin l'enfant 
dont parle Antiphon, qui en mourut, — des aliments, des 
costumes et tout ce qui était nécessaire à la mise en 
scène. Il touchait pour cela une indemnité très-ancienne- 
ment fixée et qui était hors de toute proportion avec la 
dépense. Aussi le chorégat était-il une des charges de 
la richesse et une des plus lourdes. Légalement nul n'é- 
tait tenu de l'accepter; mais un temps vint où il eût été 
très-imprudent d'encourir le mécontentement populaire 
en ne s'en chargeant pas à son tour. Le chorége qui avait 
mal rempli ses fonctions pouvait être poursuivi comme 
coupable envers l'État. C'était au chorége victorieux qu'il 
appartenait aussi de faire construire à ses frais le monument 
consacré à Dionysos sur lequel était placé le trépied, prix 
de la victoire. Telle est l'origine du charmant et célèbre 
monument choragique vulgairement dit Lanterne de Dé- 
mosthène et élevé par un citoyen nommé Lysikratès. La 

1 Antiphon, pro Chorcu (a. 



208 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

rue des Trépieds descendant de l'Acropole au théâtre de 
Dionysos était bordée de monuments analogues d'où elle 
tirait son nom. Les archontes avaient le privilège de dis- 
tribuer aux choréges les poëmes qu'ils devaient faire 
exécuter et dont l'auteur recevait pour récompense an- 
ciennement un bœuf et plus tard un salaire. Ils nommè- 
rent aussi d'abord les juges chargés de décerner les prix ; 
mais, lorsque le gouvernement fut devenu démocratique, 
ces juges furent tirés au sort. Le peuple les punissait en- 
suite sévèrement quand il ne trouvait pas leur jugement 
juste. 

Sous l'empire de l'émulation , l'art du chant se perfec- 
tionna, le poëme et sa mise en musique se compliquè- 
rent ; des poètes et des musiciens spéciaux se formèrent 
qui consacrèrent leurs talents à la gloire de Dionysos et 
à ses fêtes /cherchant à gagner le prix par des innova- 
tions heureuses. Thespis, le premier, dans l'olympiade 
soixante et unième , sous l'administration de Pisistratès , 
sépara les chants du chœur par un récitatif confié à un 
seul acteur masqué et costumé. Puis cet acteur changea 
de costume et représenta successivement plusieurs per- 
sonnages; mais il resta toujours seul en scène. Les pièces 
de Phrynichus f , le prédécesseur et le contemporain d'Es- 
chyle, ne s'écartèrent point de cet usage. Eschyle a fit 
paraître pour la première fois deux acteurs dialoguant. 
Primitivement, Facteur de Thespis ne parlait pas d'autre 
chose que des aventures du dieu; les premières pièces 
d'Eschyle eurent aussi son culte pour sujet. Nous savons 

' 01. 67 e (152 a. J.-C.)à7S e , 4(476). 
2 01. 70 e à ol. 81 e , de 500 a. J.-C, à 456. 



CHAPITRE VII. 209 

qu'une de ses trilogies , la Lykourgeia, racontait la mort 
du roi Lykourgos, conséquence de son opposition à l'in- 
troduction de la religion dionysiaque ; une autre , les mal- 
heurs de Pentheus; une autre, Athamas persécuté par 
Héré à cause du dieu. Mais bientôt Phrynichus et Es- 
chyle concurremment mirent en scène une foule d'autres 
personnages à la grande indignation des dévots. Ceux- 
ci ne cessaient de répéter cette phrase devenue prover- 
biale pour signifier une chose qui n'a point de raison d'ê- 
tre : ce Cela est très-beau ; mais qu'est-ce que cela fait à 
ce Dionysos? » 

L'acteur de Thespis était élevé au-dessus du chœur 
près de la thymélé, sur une estrade qui peut très-bien 
avoir eu pour base le fameux chariot dont parle Ho- 
race, que la critique moderne rejette avec tant de mépris 
et sur lequel le père de la tragédie apportait ses acces- 
soires, lorsqu'aux Dionysiaques champêtres, il se rendait 
dans un bourg pour y remplir ses fonctions de choro- 
didascalos ou maître de chœur. La mise en scène se 
perfectionna comme le reste ; bientôt un théâtre en bois 
à peu près complet remplaça l'estrade, et en 500 av. J. C. 
la tragédie se joua sur un vaste théâtre construit dans 
Fhercos de Dionysos à côté de l'Acropole et dont aujour- 
d'hui encore les archéologues étudient les ruines. 

Les théâtres grecs ne différaient pas sensiblement des 
nôtres par leur configuration, à cela près qu'il n'y avait 
pas de loges, mais seulement des gradins, et qu'au lieu 
d'être à l'intérieur de bois peint et doré, ils étaient de 
pierre et de marbre. L'emplacement qu'occupent dans 
nos théâtres le parterre et l'orchestre était vide de spec- 

PÉRICLÈS. — T. I. 14 



210 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tateurs et recevait les chœurs de chanteurs dont les al- 
lées et venues symétriques remplaçaient les anciennes 
danses. Ces mouvements s'exécutaient toujours autour 
de la thymélé. Quoiqu'ayant changé de forme et de ma- 
tière, l'ancien autel n'en était pas moins resté au milieu 
de l'orchestre en conservant sa destination religieuse. 
C'est là que le dadouchos apportait le flambeau où brûlait 
le feu divin de Dionysos, en prononçant à haute voix les 
paroles sacramentelles : Kaleile théon ! « Invoquez le dieu ! » 
auxquelles l'assemblée entière répondait : SemeléV lac- 
che ploutodota ! « Séméleien Bacchus, dieu qui donnes la 
« richesse \ » Peut-être ne brûlait-on plus en public les mor- 
ceaux sanglants du bouc traditionnel; mais on n'était 
point sans honorer la flamme sacrée par une effusion 
d'aromates : de racine de styrax, par exemple, qui paraît 
avoir été spécialement employée comme offrande à Dio- 
nysos 2 . 

A hauteur d'homme environ , était le logeion 3 , Yen- 
droit où on parle, ce que nous appelons la scène ; en sorte 
que les acteurs avaient les pieds au-dessus de la tête des 
choristes, à peu près comme encore chez nous ils sont 
placés au-dessus des musiciens. Ils n'étaient jamais plus 
de trois sur la scène. Montés sur des cothurnes très-éle- 
vés , portant sur les épaules un masque qui par sa con- 
formation les grandissait encore, entourés de coussins et 
d'étoffes repliées pour se grossir, on conçoit que leurs 



1 Ea/.E(Ts faév. SepeMiï' "Iaxxe TiXouToSo-ca. Scholies d'Aristophane (Ran., 
479). 

2 Hymnes orphiques. Dionysos. 
8 Aoyôï-jv ou ôxp[ëa;, estrade. 



CHAPITRE VII. 211 

mouvements devaient être très-difficiles; cependant ils 
parvenaient à une pantomime très-expressive , puisque 
nous savons par Plutarque que Démosthène reçut des 
leçons de l'acteur Satyros comme plus tard Cicéron du 
célèbre Roscius. Derrière le logeion et l'entourant par- 
tiellement, venait ce que les Grecs appelaient la skéné. 
Un palais de marbres précieux avec deux ailes en retour,, 
percé de portes qui s'ouvraient au besoin pour laisser voir 
l'intérieur où s'accomplissaient les meurtres d'Agamem- 
nôn, deKlytaimnêstra, des enfants de Médeia et des autres 
victimes du drame. 

Un grand nombre de pièces pouvaient se jouer sans 
autres décorations ; mais là encore l'esprit athénien porta 
son ingénieuse activité. On ne tarda pas à orner la skéné 
de décorations mobiles représentant tous les monuments 
et tous les sites demandés par le sujet de la pièce. Les 
mécaniciens et lespoëtes s'entendirent pour produire des 
trucs nouveaux, et en ce genre Euripide fut un des plus 
zélés. On vit sur le théâtre « le jour et la nuit, la plaine, 
« les montagnes, les forêts , la mer et ses vagues agitées ; 
« les grottes , les abîmes, les antres souterrains , l'enfer et 
« ses feux, les nuages, les éclairs, les tonnerres , les dieux 
« suspendus en l'air dans leur gloire ' » , et à peu près 
tout ce que les modernes admirent maintenant sur leurs 
scènes. 

Chaque œuvre de poëte se composait de trois pièces 
liées entre elles comme les actes de nos pièces , avec cette 
différence cependant, que chaque pièce avait par elle- 

1 Ilspi xwjjuûSîa;. Ex codice parisino, éd. Creraer, anecJot. — Éd. Aris- 
tophane, Didof. 

14. 



212 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

même son existence propre et son sujet fini. Cet ensemble 
nommé trilogie était suivi d'une quatrième pièce dite 
drame satyrique. Longtemps après que les poètes tragi- 
ques eurent abandonné l'histoire de Dionysos, la tragédie 
continua à avoir pour but un enseignement religieux ou 
moral. Elle montrait l'origine divine d'un culte ou d'une 
institution et en même temps le châtiment qui attend le 
criminel. Ceci n'est pas toujours apparent pour nous, parce 
que nous avons beaucoup de pièces isolées, qui, séparées 
des autres parties de leur trilogie, perdent leur signifi- 
cation. Mais si nous examinons YOrestie d'Eschyle, la 
seule trilogie qui nous reste entière , le sens religieux et 
moral s'en dégage facilement. On voit que la fameuse 
Ananké qui domine toutes les pièces du plus grand des 
tragiques n'est pas la fatalité, l'aveugle destin; mais la 
nécessité résultant d'un fait antérieur". Atreus a tué les en- 
fants de Thyestès, l'implacable daimôn qui vit dans Yhestia 
de Pélops demande vengeance ' ; il y a nécessité qu' Atreus 
et sa race maudite périssent. Aigisthos et Klytaimnêstra 
assassinent Agamemnôn. A son tour le sang de celui-ci 
doit être expié ; Klytaimnêstra a tué, elle doit être tuée 
avec son complice, et elle l'est par Orestès que réclament 
ensuite comme meurtrier le sanguinaire daimôn et les Eu- 
ménides, vieilles et aveugles divinités chthoniennes , char- 
gées de punir les criminels et pour lesquelles le sang veut 
toujours du sang. Orestès va tomber dans les mains de 
ces intraitables déesses j lorsqu'interviennent les jeunes 
divinités de l'intelligence, Apollon et Athéné. La déesse 
de la raison institue l'Aréopage pour juger si le meurtre 

1 Eschyle, Agamémnon. 



CHAPITRE VII. 213 

est ou non légitime : F Aréopage, cet auguste tribunal dont 
le poëte ne voudrait pas voir les attributions mutilées par 
les Athéniens suivant les conseils d'Éphialtès et du parti 
dont Périklès est le chef. 

L'histoire d'Oidipous offre un sens analogue. Laïos, dans 
sa jeunesse , poussé par une odieuse passion , a enlevé 
Chrysippos, fils de Pélops 1 , l'hôte qui l'avait accueilli 
malheureux. Il périt par la main de son fils Oidipous qui 
ensuite épouse Jokasté, sa mère. Le meurtre de Laïos, 
l'inceste d'Oidipous, doivent être expiés par sa race. La 
colère divine ne s'apaise qu'au moment où le vieux roi , 
après que ses enfants se sont entr'égorgés , meurt sur le 
territoire de l'Attique en révélant au roi d'Athènes les 
rites secrets de son culte futur et les formules évocatoires 
qui feront de lui un demi-dieu protecteur d'Athènes dans 
ses guerres contre Thèbes. Les trilogies sur Iphigéneia 
sont l'histoire du culte d'Artémis Brauronia, une des re- 
ligions principales de l'Attique. La déesse enlève Iphi- 
géneia sous le couteau de Kalchas pour en faire sa prê- 
tresse en Tauride. Celle-ci, aidée d'Orestès et de Pyladès, 
fuit avec l'antique idole miraculeusement tombée du ciel, 
et ils viennent s'établir en Attique apportant avec la 
statue d'Artémis le secret de ses mystères. 

On procéda ainsi par trilogies presque jusqu'à la fin 
de la guerre du Péloponnèse. Sophocle le premier pro- 
duisit au concours des pièces séparées ; Euripide l'imita ; 
entre ses mains, la tragédie perdit de plus en plus son 
caractère dogmatique et religieux, pour devenir surtout 
littéraire et aussi philosophique et politique. Son but ne 

1 Apollod., Bill., 1. 3, ch. v, § 5. 



"214 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

fut plus autant d'inspirer la crainte de la justice divine 
que la compassion pour le malheur. Le poëte ne se borna 
plus à raconter les actes des dieux et des héros , il les ap- 
précia et souvent avec une grande indépendance. Toute 
tragédie était suivie d'un drame satyrique , ainsi nommé 
parce que le chœur y était composé des satyres, compa- 
gnons de Dionysos. Le drame satyrique avait pour but de 
calmer l'âme du spectateur émue par le terrible spectacle 
qu'il avait eu sous les yeux f . Il n'en avait pas d'autre, et 
cela le séparait nettement de la comédie, dont le but était 
de redresser la vie par des railleries 2 . Elle attaquait le 
vice et les vicieux ; le drame satyrique n'attaquait per- 
sonne , c'était un conte plaisant et sans portée dans lequel 
les dieux et les hommes jouaient un rôle burlesque. Voici 
l'analyse d'un drame satyrique d'Euripide , conservée par 
l'auteur anonyme d'un article urspl xw^co^ta; dans un ma- 
nuscrit de la bibliothèque de Paris : « Un cultivateur a 
acheté Héraklès pour esclave et l'envoie travailler à sa 
vigne. Héraklès arrache la vigne , rapporte les troncs sur 
son dos et s'en sert pour faire cuire des pains gigantes- 
ques qu'il a pétris de tout le grain du grenier; il fait rôtir 
ensuite le meilleur bœuf de l'étable , enfonce le cellier, 
prend le vin, détache les portes de la maison pour se 
faire une table, et enfin, après avoir tout bu et tout mangé, 
iétourne la rivière qui submerge la ferme. » Le Cyclope 
du même Euripide nous est resté tout entier et donne un 
exemple complet de ce genre de pièces. 

La véritable source de la comédie ne me parait pas 

1 TTaçï xwjj.tpôia;. Codex Bibl. jiarisin., 2677. 

2 Id. , «r/.wufjaToc. 



CHAPITRE VII. 215 

avoir encore été indiquée. Je la vois dans les scommata 
qu'on retrouve dans la plupart des mystères et qui sont 
l'application d'une idée entièrement étrangère à nos 
mœurs modernes. C'était comme une contre-partie de la 
confession, dont l'usage est constaté dans les mystères de 
Samothraceet qui existait nécessairement dans les autres 
mystères dont ils avaient été le prototype. La confession 
est l'aveu des fautes faites par le pécheur lui-même ; le 
scomma est le reproche, la raillerie qui lui en est faite 
publiquement afin qu'il s'en corrige. 11 joue un rôle im- 
portant dans les Éleusinies : la multitude y attend les 
initiés au pont du Céphise pour les assaillir de plaisante- 
ries piquantes, de brocards auxquels on donnait le nom 
de géphyrismes (yé<puca, pont ). Cette cérémonie avait lieu 
en commémoration des scommata de Iambé, femme de la 
maison de Kéléos, qui avaient charmé Déméter et lui 
avaient fait oublier sa résolution de ne plus boire ni 
manger avant d'avoir retrouvé sa fille. Dans lesThesmo- 
phories, les dames athéniennes devaient se reprocher 
les unes aux autres publiquement leurs défauts; ce 
qu'elles faisaient d'ailleurs avec tant de ménagement, 
quittes sans doute à se rattraper en particulier, qu'on 
disait proverbialement pour désigner des attaques sans 
portée : propos de femmes auxThesmophories. Aux repas 
sacrés des Spartiates , les jeunes gens doivent supporter 
sans se fâcher les scommata les plus acérés. Il résulte 
clairement du chant des initiés dans les Grenouilles ■ d'A- 
ristophane que cette raillerie du prochain constituait un 
devoir religieux , le scomma devant être à la fois plaisant 

1 Aristoph., Ranx,v. 325 à 400. 



216 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

et sérieux ', et même qu'un prix était décerné à celui qui 
s'en acquittait le mieux, comme pour la comédie, dont 
l'office s'exprime aussi par les mots <ncô[*f*.a, cxdnrTco. 

Le kômos , nous venons de le voir, était le festin qui 
suivait le sacrifice à Dionysos; c'était aussi le groupe des 
convives qui en sortaient en chantant. Kômôdia, c'était 
le chant du kômos. Les chanteurs, montés sur des cha- 
riots 2 , s'accablaient les uns les autres de scômmata et 
n'épargnaient pas les assistants. Ils s'arrêtaient aux 
carrefours, entourés d'une foule de curieux, se ^aver- 
tissaient, contrefaisaient des personnages connus. Surtout 
ils chantaient des chansons satyriques, des ïambes y ce 
qui les fit appeler ïambistes, et ces deux mots suffisent à 
établir l'identité des scômmata dionysiaques avec les 
géphyrismes éleusiniens, car ils sont dérivés du nom de 
ïambe. 

L'ïambe se transforma comme le chant du bouc ; des 
récitatifs prononcés par des masques grotesques se glis- 
sèrent entre ses strophes. Les tragiques avaient mis en 
scène les héros dont jadis ils racontaient l'histoire ; les 
comiques mirent en scène ceux qu'ils voulaient railler. 
La comédie fut créée. Elle ne tarda pas à s'installer sur le 
théâtre à côté de la tragédie qu'elle suivit parallèlement, 
se perfectionnant comme elle, en sorte qu'elle arriva en 
même temps à son développement complet, et cela sans 
cesser d'être considérée comme un acte religieux et comme 
un intermède du repas sacré. Car on mangeait au théâ- 
tre ; nous apprenons par Ulpien , le scholiaste de Démos- 

4 TcXota xaù <7Ttov8aïa, id. 390. 

2 'E; àtxâSy];. Schol. d'Aristoph., cilant Démosth., Equités, v. 5i". 



CHAPITRE VII. 217 

thène , que lorsqu'on distribua au peuple deux oboles 
par tête pour aller au théâtre, on donna pour prétexte 
que la pauvreté ne devait pas empêcher un citoyen d'ho- 
norer le dieu. Des deux oboles, l'une était pour l'archi- 
tecte décorateur de l'édifice; l'autre pour payer la nour- 
riture ' (tv]v Tpocpvîv). Suivant Philochore, cité par Athénée 2 
et citant lui-même le comique Phérécrate, on versait du 
vin et on distribuait des friandises aux spectateurs et 
aux acteurs. 

Tout dégénère : dans les mains du vulgaire qui en 
perdit bientôt le sens , les scômmata devinrent , en Sicile 
et en bien d'autres lieux , Yaischrologie qui a traversé les 
siècles et sous le nom d'engueulement 3 joue un rôle im- 
portant dans le carnaval des modernes. On sait que le 
carnaval est un reste des Lénéennes qui a survécu au culte 
de Bacchus malgré tous les efforts de l'Église . Dans ce 
qui nous reste de la comédie ancienne , il est difficile de 
voir qu'elle eut jadis un but religieux. Le poëte s'occupe 
beaucoup moins d'honorer les dieux que de déshonorer 
les hommes et de rendre méprisables aux yeux du peuple 
ceux que sa faveur a fait maîtres de l'État. Chose singu- 
lière ! les dieux ne sont pas plus épargnés que les hu- 
mains. Héraklès paraît sur la scène comme un brutal et un 
glouton; Dionysos, le dieu même delà fête, comme un 
imbécile et un lâche ; son prêtre, présent à la représenta- 



1 Ulp., inDem. 
Athénée, Deipnos., 404, in fine. 

3 Engueulement vient de gueule ; mais n'a-t-il pas remplacé un autre mot 
ancien qui venait des y^oioi du cortège bachique et de èyysXàa), qui signilie 
railler ? 



218 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tion, est insulté et traite d'ivrogne ' . Pourtant le poëte est 
un zélé défenseur de la religion; mais il veut affirmer les 
droits de la comédie, bien établir qu'il ne s'agit que d'une 
agréable plaisanterie dont les dieux eux-mêmes ne s'ir- 
ritent point. Déméter a été un instant consolée de la 
perte de sa fille par les scômmata d'Ïambe , Dionysos est 
charmé d'être comédie 2 ; il faudrait qu'un simple mortel 
eût le caractère bien mal fait pour se fâcher parce qu'on 
l'appelle voleur, coquin, crapuleux débauché, lâche, plat 
flatteur de la multitude ! Aussi le peuple prenait-il tou- 
jours parti pour le poëte contre son propre favori, lui le 
peuple souverain qui se laissait railler lui-même sans se 
plaindre. La comédie usa largement de cette licence qui 
lui était faite. 

Elle ne respecte ni la vie publique, ni la vie privée. 
Aucune calomnie, si abominable qu'elle soit, ne la fait 
reculer. Le citoyen qui assiste au spectacle s'entend tout 
à coup appeler par son nom , accuser d'actions hon- 
teuses, de vices infâmes; il se voit désigné aux huées 
delà foule. S'il joue un rôle important dans la cité, la 
pièce sera faite exprès pour le mettre en scène. Un ac- 
teur le représentera portant un masque fait à sa ressem- 
blance, vêtu de son costume et contrefaisant ses mou- 
vements habituels. Tout est permis au poëte comique; 
pour lui il n'y a pas d'outrage aux mœurs ni à la pu- 
deur publique. Les femmes, qui assistent à la tragédie, 
ne vont point à la comédie 3 ; aussi , sans que personne y 

1 Aristophane, Ranx, v. 297. 

2 Kw[XO)0£O). 

3 Ceci a été contesté; mais, après avoir comparé les nombreux passages 



CHAPITRE VII. 219 

trouve à redire, en vient-on à un degré d'obscénité dont 
rien dans nos littératures modernes ne peut donner une 
idée. En politique, et c'est surtout de cela qu'il parle, 
le poëte comique jouit des mêmes immunités. Nul ne lui 
reproche une opinion antidémocratique qui partout ail- 
leurs coûterait la vie à son auteur 4 . Car, remarquons- 
le, tous les poètes comiques sont ennemis jurés de la 
démocratie. Pourquoi? est-ce que leur esprit éclairé ne 
peut s'accommoder des folies de la démagogie? Non; ils 
avaient commencé dès l'aurore du pouvoir de Périclès , 
avant les excès de la démocratie. Ils sont oligarchistes et 
religieux parce que sans cela leurs pièces ne seraient 
pas jouées. C'est l'archonte qui choisit les poëmes et les 
distribue aux choréges , probablement d'accord avec 
ceux-ci. Or le premier de ces personnages appartient au 
moins aux classes moyennes ; le second est pris parmi 
les riches. 

Lajragédie atteignit son apogée au moment même où 
l'autorité de Kimôn était la mieux assise et la moins 
contestée. Depuis longtemps , aux beaux monologues du 
vieux Phrynichos , fils de Polyphradmôn , aux drames à 
peu près semblables de Chionès et de Pratinas, poètes 
illustres alors , mais dont il n'est resté que les noms, 
avaient succédé les drames dialogues d'Eschyle , fils de 
Peupatride Euphoriôn du clème d'Eleusis , né la qua- 
trième année delà soixantième olympiade 2 , frère de Ky- 



cités pour et contre, je persiste dans rette affirmation, sans entier dans une 
dissertation qui tiendrait trop de place. 

1 Isocrale, de race, § 14. 

2 525 av. J.-C. 



220 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

négyros, ce guerrier de Marathon que la tradition fait 
combattre avec les dents après qu'il a perdu les bras, et 
d'Ameinias qui remporta le prix de la valeur à Sala- 
mine. 11 s'était comme eux fait remarquer par son cou- 
rage dans ces deux journées. Dionysos lui apparut dans 
un songe, dit la légende, pour lui ordonner de consacrer 
son génie à la célébration de ses fêtes, et jamais dieu ne 
choisit mieux pour sa gloire * . Eschyle apporta à la mise 
en scène des perfectionnements inattendus. Outre l'in- 
troduction du second acteur, ce fut lui qui le premier 
donna à ses personnages des masques peints représen- 
tant la figure des héros. Il les revêtit de costumes conve- 
nables à leur position et conformes à ceux qu'ils avaient 
dû porter; il les monta sur des cothurnes; il remplaça 
les chœurs confus et mal exercés de quarante-huit chan- 
teurs par des chœurs de douze ou quinze choristes seu- 
lement, sachant bien' leur partie et capables de l'exécu- 
ter 2 . Mais que sont ces améliorations matérielles auprès 
de la hauteur intellectuelle à laquelle il éleva l'art d'un 
coup et qui fit de lui le premier des tragiques? Ainsi du 
moins en jugèrent les Athéniens eux-mêmes , car il fut 
le seul auxquels ils accordèrent d'être joué après sa mort 
et avec une faveur telle qu'un chorodidascalos était tou- 
jours sûr d'obtenir un chœur, en offrant de lui faire ré- 
péter une pièce d'Eschyle. Les spectateurs ne se lassaient 
pas de cette poésie jeune et puissante, de cette grandeur 
singulière mêlée de naïveté et de sauvagerie, si bien 
adaptées aux héros des âges antéhistoriques , qu'elles 

1 Pausanias, Attic. 

2 Suidas, s. v. Philostrales, Vit. Apollon., 1. VI (Eschyle). 



CHAPITRE VII. 221 



donnent un caractère d'étrange vérité à ces personnages 
invraisemblables. 

La 4 e année de la 73 e olympiade , Tannée même de la 
bataille de Salamine, Eschyle remporta sa première vic- 
toire tragique, et beaucoup de pièces dont nous ne sa- 
vons pas les dates la suivirent. Une d'elles parut au 
théâtre la 4 e année delà 77 e olympiade, Tannée où Ki- 
môn rapporta triomphant les cendres de Thésée. L'ar- 
chonte , suivant son privilège , et pour faire honneur au 
général victorieux, le nomma juge du concours avec ses 
collègues; mais Kimôn ne donna pas le prix à Eschyle. 
Ce fut un jeune homme de vingt ans, Sophocle , fils de 
Sophilos, qui Tobtint. Dans sa pièce, qui ne nous est pas 
parvenue , Tauteur des Choéphores fut-il inférieur à Tau- 
teur d'OEdipe roi? Les juges furent-ils charmés par l'in- 
troduction d'un troisième acteur, heureuse innovation 
du jeune poëte qui complétait les scènes et permettait 
de substituer Taction au récit? On ne sait; on a prétendu 
qu'Eschyle furieux de sa défaite avait sur-le-champ 
quitté la Grèce : ce fait est invraisemblable. Eschyle a 
donné de soixante-huit à quatre-vingt-dix pièces , et n'a 
remporté que treize victoires suivant les uns, vingt-qua- 
tre au plus suivant les autres. Il n'y a pas de raison pour 
qu'il n'ait pas supporté le triomphe de Sophocle comme 
celui de tant d'autres. D'ailleurs, Eschyle, dixans après, 
donna YOrestie et remporta avec elle, à soixante-six ans, 
une de ses plus belles victoires dans un concours où figu- 
raient très-certainement des pièces de Sophocle. Il 
s'exili donc au plus tôt après cette représentation. Suidas 
attribue son départ aux ennuis que lui suscita Técroule- 



222 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ment d'un théâtre de bois construit sous sa direction. Il 
est possible aussi que le vieil eupatride ait eu à subir 
quelques persécutions de la part du parti ochlocratique 
qu'il combattait de toutes ses forces. Nous savons qu'il 
fut mis en accusation pour quelques vers d'une de ses 
pièces où ses ennemis voulurent voir une révélation par- 
tielle des mystères. Il s'en tira en prouvant qu'il n'était 
pas initié et que la coïncidence était due au hasard. Il 
se retira en Sicile, à la cour de Hiéron, où il dut rencon- 
trer son contemporain, leThébainPindare, qui fut parmi 
les lyriques ce que lui-même fut parmi les tragiques. Il 
mourut deux ans après, à Gela, après y avoir fait repré- 
senter le drame des Etîiéennes \ Les habitants lui élevè- 
rent un tombeau superbe avec cette épitaphe : « Ais- 
« chylos, fils d'Euphoriôn, Athénien, est enfermé sous 
« cette tombe dans la terre de Gela, fertile en froment. 
« La plaine de Marathon atteste sa valeur ainsi que le 
« Mède aux longs cheveux. » Nous verrons longtemps 
encore Sophocle continuer à produire des chefs-d'œu- 
vre. Euripide naîtra trois ans avant la mort de Kimôn. 
La plus brillante époque de l'ancienne comédie , celle 
qui vit ensemble les trois grands comiques Kratinos, 
Eupolis et Aristophane, fut un peu postérieure à 
Kimôn , à Périklès même. Cependant les comiques n'é- 
taient point restés en arrière des tragiques. Depuis Susa- 
riôn, ce Mégarien de Tripodiscus, qui, au temps deSo- 
lon, avait produit les premières pièces dignes de ce nom, 
de nombreux poètes s'étaient succédé. Le plus ancien 
de ceux qui ont laissé un nom fut Chionidès, qui com- 

1 Vie d'Eschyle, Anonyme grec. 



CHAPITRE VII. 223 

mençaen 488 avant J. C, huit ans avant la bataille de Sa- 
lamine. Après lui vinrent Magnés, Ecphantidès, Chœ- 
rilos ; Tolynas , souvent cités par les auteurs anciens et 
dont il reste des fragments ; puis Kratinos, fils de Kalli- 
médès, de la tribu OEnéide dont il fut taxiarque. Entre 
ses mains la comédie semble être pour la première fois 
devenue une œuvre véritable de littérature. Son style 
était brillant, dit Suidas; et en effet, quoique les nom- 
breux fragments qui nous en restent soient trop frustes 
pour servir à former un jugement, nous devons suppo- 
ser qu'il approchait Aristophane de bien près, puisque 
plusieurs fois il remporta le prix sur lui. Nous aurons 
occasion d'en parler plus loin. Kratinos, qui mourut ex- 
cessivement vieux dans la 88 e olympiade , plus de vingt 
ans après Kimôn , était du temps de ce dernier dans toute 
la force de son talent et fut protégé par lui, car après sa 
mort il donna une pièce, les Archilochoi , où il disait 
avoir perdu avec lui son protecteur et l'asile sur lequel 
il comptait pour sa vieillesse. 



/ 



f 



CHAPITRE VIII. 



Périclès. - L'Aréopage, sénat conservateur. — Les eupatrides. — Périclès, chef 
des libéraux et Kimôn des conservateurs. — Organisation judiciaire. — Les 
divers degrés de juridiction. — Les diaitètes et les dicastes. — La procédure. 
— Les synégori et les logographes. — Les onze, les nomophylaques. — L'a- 
pophasis et l'appel. — Les délits et les peines. — Le conseil et le dicastère 
de l'Aréopage. — L'Hélieea, tribunal politique substitué à l'Aréopage. — Op- 
position de Kimôn. 



Ainsi se trouvèrent réunis à Athènes , lors de la 
toute-puissance de Kimôn , presque tous les grands 
hommes qui illustrèrent le cinquième siècle avant J.-C. 
Kimôn plus que tout autre avait fait à sa patrie ce mi- 
lieu de gloire, de splendeur et d'enthousiasme dans le- 
quel ils se manifestèrent; cependant ce ne fut pas lui, 
qui donna son nom à son siècle. Déconcertés par la ruine 
de Thémistoklès , interdits un moment devant les succès 
de Kimôn, mais un moment seulement, ceux qui com- 
battaient dans l'arène politique sous les couleurs de la 
démocratie reprirent bientôt la lutte qui ne finit jamais. 
A leur tête, et secondé par une pléiade d'hommes de ta-' 
lent et d'orateurs habiles, était Périclès. 

Périclès jt ait d'u ne famille riche et puissante , fils de 
ceXanthippos qui avait renversé le pouv oir d^e Miltiadès 
et gagné la bataille de Mykalé. Alcméonide par sa mère 
Agaristé et petit-neveu de Cleisthénès qui avait expulsé 
les Pisistratides et établi la constitution alors en vigueur, 

1ÉRICLÈS. — T. I. 15 



226 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

ces souvenirs le rendaient cher au peuple. Il était beau, 
à l'exception de sa tête dont le crâne trop volumineux 
et difforme présentait la conformation d'un oignon , 
cr/Lvo; ? ce qui fut une source inépuisable de plaisanteries 
plus ou moins fines pour les poètes comiques et les facé- 
tieux du temps qui l'appelaient Zeus schinocéphale. Son 
air majestueux, froid et légèrement dédaigneux, son 
imperturbable sérénité dans les orages de l'agora , lui 
avaient aussi mérité le surnom d'Olympien. C'était un 
de ces hommes rares auxquels la politique, la guerre, la 
philosophie , les lettres et les arts sont également fami- 
liers; et il le devait à la nature d'abord, à son éducation 
ensuite. Ses maîtres avaient été Pythocleidès ; Zenon 
d'Élée ; Damôn , poëte , musicien , philosophe et homme 
politique assez marquant pour avoir eu l'honneur de 
l'ostracisme; Protagoras et Anaxagoras enfin, les savants 
les plus éminents du siècle. Au jugement de Thucydide, 
Périclès était « l'homme de son temps qui avait le plus 
« de talent pour la parole et Y exécution ». Très-brave 
comme soldat, très-sage et très-prudent comme général, 
il surpassait par son éloquence tout ce qu'il y eut de 
plus illustre en ce genre à Athènes, la terre natale de 
l'éloquence. A ce point de vue, le comique Eupolis, son 
contemporain, le caractérisait ainsi : « Celui-ci fut le plus 
« puissant des hommes par la parole. Il paraissait et il 
« dépassait de dix coudées tous les autres orateurs. Il 
« parlait brièvement et la persuasion résidait sur ses lè- 
« vres. Le trait lancé par lui frappait ; mais, seul des 
« orateurs, il le laissait dans la plaie { . » Ce qui dis- 

1 Eupolis èv AVjaoi;, cité par le schol. d'Aristoph. , Achani., v. 530. 






CHAPITRE VIII. 227 



tingue bien l'homme dont la pensée éclaire les autres du 
parleur dont on admire les phrases. 

Ambitieux et doué d'une perspicacité politique égale à 
son ambition , il ne lui fut pas difficile de devancer ses 
compétiteurs au pouvoir en se faisant le représentant 
des idées qu'il savait être celles du plus grand nombre 
des citoyens; mais, ce qui est plus extraordinaire, ce 
qui est unique dans l'histoire, il sut maintenir pendant! 
près de quarante ans son prestige sur un peuple entière- 
ment libre et se faire redonner autant de fois une dignité 
renouvelable chaque année , par le corps électoral le 
plus mobile qui ait jamais été. Homme admirable en I 
tout point, si l'on ne pouvait lui reprocher d'avoir quel- 
quefois manqué de scrupules sur le choix des moyens et 
d'avoir assez aimé le "pouvoir pour s'être laissé entraîner 
en plusieurs choses à préférer l'intérêt de sa domination 
à l'intérêt de son pays. 

Le parti dont il était le chef attira d'abord l'attention 
sur lui par des attaques contre l'Aréopage. Depuis la loi 
d'Aristeidès qui rendait les fonctions publiques accessible s 
à tous , une seule barrière s'opposait à l'omnipotence de 
la multitude : la suprématie de cette assemblée des an- 
ciens archontes. Nous n'avons pas de détails sur la ma- 
nière dont s'exerçait son action politique ; mais les titres 
qu'on lui donne de conseil d'en haut *, de réformateur 
des actes contraires aux lois et à la constitution 2 , de ré- 



1 'H àv(o flovÀY). Plut., Solon. 

2 5 E5îxaÇov nept tcoc-tcov tcôv d^aX^âTcov xal 7tapavofJuû>v. Philochore , tïag. 17, 
Didot. 

15. 



228 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

gulateur du bon ordre f , de surintendant de toutes choses 2 
(et on appréciera la valeur de cette expression en re- 
marquant qu'Eschyle l'emploie pour exprimer le souve- 
rain pouvoir d'Agamemnon sur sa famille 3 ), l'émotion 
causée par son exclusion des affaires politiques, la créa- 
tion simultanée de jurés nouveaux pour juger les crimes 
et délits contre l'État , prouvent assez que c'était un sé- 
nat semblable au sénat romain des premiers temps de 
la république , qui pouvait par son vote arrêter Feffet de 
toutes les dispositions populaires, et de plus, par ses ju- 
gements , faire justice de tous ceux qui voulaient avan- 
cer les progrès de la démocratie par des moyens extra- 
légaux; quelque chose d'analogue à ce qu'eût été l'an- 
cien parlement de France affranchi du pouvoir royal . 

Comme l'archontat ne se tirait au sort que depuis 
quelques années seulement, l'Aréopage était encore pres- 
que entièrement composé des anciens archontes élus qui 
appartenaient généralement aux classes élevées de la 
société et à la vieille aristocratie des eupatrides. Comme 
eupatrides, ils n'avaient plus de privilèges politiques à 
perdre, puisqu'ils leur avaient depuis longtemps été enle- 
vés. Aucun ornement particulier ajouté à leur nom ne 
les désignait à la considération ou plutôt à l'envie des 
autres citoyens, et on ne trouve chez les Grecs de cette 
époque aucune déclamation contre les eupatrides comme 
on en trouve chez les Romains contre les patriciens et 
chez les Européens modernes contre les nobles. En réa- 



1 Eùxootxia;. EÙTaijia;. Isocrat., Arcopag., §37 et 39. 

2 'Etugxotcoç TràvTtov. Plut., Solon. 
A 'ETiifjxoTîOî oco[j.àxa)v. Eschyle. 



CHAPITRE VIII. 229 

lité , il n'y avait plus d'eupatrides parce que tout le 
monde Tétait. Depuis que les anciens thètes étaient de- 
venus citoyens , chacun avait organisé sa généalogie et 
pouvait dire comment il descendait de Zeus en passant 
par les éponymes de son génos et de sa phratrie et par 
Apollon Patrôos. On entendait sans aucun agacement 
donner aux autres les appellations nobiliaires d'eugénées 
et de kalocagathi équivalentes à nos expressions de 
gentilshommes, gens bien nés, gens comme il faut, 
parce qu'on pouvait toujours dire : «Moi aussi, j'ai droit à 
ces titres. » Les descendants des familles illustres n'avaient 
donc qu'à se faire démocrates pour devenir facilement 
les élus du peuple ; mais ce qui divisait les citoyens, c'é- 
tait la pauvreté et la richesse, « cette richesse qu'on 
blâme quand on ne l'a pas et qu'on cesse de haïr dés 
qu'on la possède, » comme disait, plusieurs milliers d'an- 
nées avant notre ère, le Rig-Véda, le plus ancien des li- 
vres connus. Les aréopagites étaient riches pour la plu- 
part, et déjà, d'après bien des exemples et notamment 
celui des colonies grecques de l'Asie Mineure, ils savaient 
comme Aristote et Polybe que la toute-puissance de la 
multitude finit fréquemment par la spoliation et le mas- 
sacre des riches. Ils combattaient donc de tout leur 
pouvoir les innovations démocratiques et réprimaient 
sévèrement les auteurs de toutes les tentatives inconsti- 
tutionnelles. C'est contre cet obstacle que les hommes 
du parti de Périclès réunirent leurs efforts. Le premier 
de tous et au moins alors sur la même ligne que Périclès 
lui-même fut Éphialtès, fils de Sophonidès. — Malgré le 
rôle important joué par cet homme politique qui , sui- 



330 SIÈCLE DE PÉRTCLÈS. 

vant Platon , « versa à pleine coupe au peuple athénien la 
liberté et V égalité », nous ne savons que peu de' chose 
sur lui, si ce n'est qu'il était grand orateur et qu'il a 
l'honneur d'être cité par Plutarque comme étant avec 
Aristeidès, Kimôn et Périclès, l'un des rares hommes 
d'Etat dont la probité fut incontestée dans la gestion des 
affaires d'Athènes f . Élien nous apprend de plus qu'il 
était pauvre et se complaisait comme Aristeidès dans sa 
pauvreté. Il refusa dix talents que ses amis lui offraient, 
sous ce prétexte qu'il ne pourrait plus s'empêcher de 
faire ce qu'ils lui demanderaient, même injustement, 
sans passer pour ingrat. Il se fit remarquer d'abord par 
de nombreuses citations en justice de magistrats accusés 
d'iniquité envers le peuple 2 , et il fut ardemment soutenu 
dans cette voie par la multitude, soit parce que l'homme 
aime naturellement à voir tomber ce qui est au-dessus 
de lui, soit parce qu'il y avait eu réellement emploi de 
moyens de répression excessifs. 

Cependant Kimôn parvint à contenir assez longtemps 
ce flot ascendant de la démocratie; tant qu'il put rester 
à Athènes, sa grande autorité sauvegarda la constitution 
établie et la sauva de toute modification ; mais la guerre 
l'appelait souvent au dehors. Il commanda à cette épo- 
que une expédition heureuse qui étendit les possessions 
des Athéniens dans la Thrace. Puis vint la guerre de 
Thasos. Les Athéniens attachaient la plus grande impor- 
tance à l'extension de leurs colonies des bords du Stry- 
mon, et non sans raison. Outre que le territoire était 

1 Élien, Ifist., 1. II, 3 et 13. 

2 'Aôtxeïv tov Srjaov. Plut., Pericl. lit. 



CHAPITRE VIN. 231 

d'une très-grande fertilité , il renfermait d'abondantes 
mines d'or et d'argent. Une querelle s'éleva entre les 
Athéniens d'Éioné et les habitants deThasos, île située 
à l'embouchure même du Strymon, qui leur faisaient 
concurrence et possédaient aussi des terrains sur le con- 
tinent qu'ils s'efforçaient d'agrandir. L'île de Thasos, 
l'ancienne Chrysès, entrée dans l'alliance des Grecs à 
l'époque de la guerre médique, était riche et puissante 
par l'étendue de son territoire, le chiffre de sa popula- 
tion, son grand commerce, et surtout par ses mines dont 
une partie était située dans l'île même, l'autre sur le con- 
tinent, près des possessions athéniennes. Ces mines furent 
l'objet du différend; la cause, nous ne la savons pas; 
mais la raison des Athéniens qui étaient les plus forts 
se trouva naturellement la meilleure. La guerre durait 
depuis deux ans quand Kimôn la termina en battant les 
Thasiens dans plusieurs rencontres décisives , malgré les 
secours qu'ils reçurent du roi de Macédoine. Après avoir 
perdu trente-trois vaisseaux et vu prendre leur ville, les 
vaincus furent contraints d'accepter la paix à la condi- 
tion de détruire leurs'murailles, de livrer leurs vaisseaux 
et de céder aux Athéniens tous leurs terrains et leurs 
mines situées sur le continent. Depuis lors ces derniers 
purent, sans être troublés par personne, s'étendre en 
Thrace autant qu'ils voulurent et développer leur colo- 
nie sans concurrents. 

Lorsque Kimôn revint de sa campagne, glorieux de 
ces nouveaux succès , il trouva accomplie la ruine de 
l'Aréopage comme pouvoir politique. Nous n'avons au- 
cun détail sur la manière dont eut lieu ce grand événe- 



232 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ment ; nous ne pouvons qu'en constater les résultats. A 
partir de cette époque l'assemblée du peuple est vérita- 
blement maîtresse exclusive des affaires de l'État; l'A- 
réopage y a perdu toute influence. Il n'intervient plus 
en matière politique que pour assurer le respect de la 
forme. Il peut réclamer l'exécution de la loi existante , 
mais il ne peut plus s'opposer ni à son abrogation ni à 
son remplacement par une loi nouvelle. Sur ce point 
l'assemblée fait ce qu'elle veut , il n'y a plus de veto . 
L'Aréopage, il est vrai, ne perd point en considération ce 
qu'il perd en puissance ; il reste le plus vénéré des corps 
de l'État, car il conserve ses fonctions religieuses et judi- 
ciaires. C'est lui qui garde ces « livres secrets en lesquels 
réside le salut de la cité i » , sorte de livres sibyllins dont 
l'usage nous est mal connu; c'est lui qui veille à ce que 
chacun des dieux reçoive ce qui lui est dû sans in- 
fraction aux lois ei rites de son culte ; il a même , dans 
une certaine limite 2 , le droit de punir sans appel les 
coupables de lésion des règles religieuses ; sur les mœurs 
il exerce une juridiction analogue à celle des censeurs 
romains. Et surtout comme corps judiciaire il acquiert 
une célébrité qui traversera les siècles. Dégagé de toute 
préoccupation autre que l'exercice de la justice, il devient 
le tribunal criminel le plus accompli qu'ait jamais ins- 
titué la sagesse humaine ; mais là encore il perd la plus 
importante de ses attributions : le jugement des affaires 
politiques. De nouveaux juges lui sont substitués pour 

* "O çvXàrcEi tàç aTcoppiQTOu; ôtaOyjxa;, èv aï; xà trj; 7toÀeto; awnripia xsÎTat. 
Dinarch., c. Démoslh., §9. 

2 'Ocra xvpta èaxtv. Démosth., c. Nééra. 



CHAPITRE VIII. 233 

les juger, et si plus tard, au temps de Démosthène, nous 
le voyons connaître de quelques-unes , c'est seulement 
pour en faire l'enquête et prononcer en premier ressort 
par délégation spéciale de l'assemblée. 

C'est ici le lieu d'étudier l'organisation judiciaire des 
Athéniens qui a servi de modèle à toutes les nations de 
l'antiquité et dont il reste encore tant de traces dans nos 
codes. Lorsqu'en 450 avant J.-C. les Romains voulurent se 
donner une législation équitable et régulière, ils en- 
voyèrent copier les lois d'Athènes alors proclamées par 
la renommée comme un modèle de sagesse et de justice. 
C'étaient toujours les thesmoi de Dracon et les nomoi de 
Solon qui étaient en vigueur, mais non sans de nom- 
breuses adjonctions et suppressions, car il se produisait 
souvent de nouvelles lois, bien que leur adoption fût en- 
tourée de nombreuses formalités. En effet, lorsqu'il s'a- 
gissait de faire une loi , le conseil des cinq cents nom- 
mait pour sa rédaction une commission dont les membres 
prenaient le nom de nomotliètes \ La loi, rédigée et exa- 
minée parle conseil, était affichée quelque temps d'avance 
au portique des éponymes. L'assemblée nommait à son 
tour une autre commission de cinq cents nomothètes pour 
l'étudier, et enfin, après avoir entendu leur rapport, elle 
votait au scrutin secret si elle l'adoptait ou la rejetait. 
Nulle loi ne pouvait passer à moins de réunir six mille 
suffrages. Chaque année les thesmothètes faisaient 2 en 
assemblée 3 une revue des lois existantes, et celles qui se 

i Ulp., Schol. inDem., Olynth., 13, 8 et 13, 10. 

2 Andocide, de Mijst., § 83, 84, 87. 

:t ('EvTto ôrjuuo ) Eschine, c. Ctésiphon, § 38, 39. 



234 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

trouvaient faire double emploi ou contrarier des lois nou- 
velles étaient supprimées après exposition préalable au 
portique des éponymes et audition, en assemblée , d'ora- 
teurs nommés syndics, spécialement chargés de les défen- 
dre. Ainsi disparaissaient les vieilles lois qui n'étaient 
plus d'accord avec les institutions nouvelles, et déjà, au 
temps de Kratinos, beaucoup des axones soloniens avaient 
servi à cuire des pains d'orge ' . Bien d'autres furent rem- 
placés par la suite , ce qui n'empêchait pas les lois athé- 
niennes d'être toujours toutes réputées lois de Solon. 

Nous ne voulons pas faire un cours de droit grec ; nous 
nous bornerons à constater que cette législation était 
très-complète et réglementait tous les intérêts qui nais- 
sent d'un état de civilisation avancée. On trouve des lois 
sur les rapports entre voisins, la distance qui doit être 
laissée entre la propriété d'autrui et les plantations d'ar- 
bres , l'établissement des puits, des fossés, des ruches 
d'abeilles, l'usage des puits communs 2 ; — la vente, la 
promesse de vente avec ou sans arrhes, les autres con- 
trats ; — les successions , les règles suivant lesquelles 
l'héritier direct pouvait prendre possession des biens de 
son ascendant , tandis que les autres devaient être en- 
voyés en possession par le tribunal ; — l'ordre dans le- 
quel venaient les héritiers collatéraux ; — les testaments, 
la manière et la capacité de tester attribuée, comme celle 

1 Frag. de Cratinus cité par Plut., Vit. Solon. Axones, cylindres ou prismes 
triangulaires, encadrés et tournant sur des axes. Les lois étaient aussi gra- 
vées sur les plaques d'airain dites xupëei; et plus souvent encore sur les tables 
de pierre. Les unes étaient exposées dans la stoa basileia, les autres dans le 
mêtrôon. 

2 Plutarque, Solon. vita. 



CHAPITRE VIII. 235 

de contracter, à ceux-là seulement qui sont suffisamment 
sains de corps et d'esprit et non mus par la captation ' ; 
— l'interdiction pour le père d'enfants légitimes d'ins- 
tituer un héritier étranger ; — l'adoption permise seu- 
lement à celui qui n'a pas de fils, et avec cette restriction 
que, s'il a une fille, il ne peut adopter que son gendre; 
l'adopté , d'ailleurs, ne pouvant plus rentrer dans sa fa- 
mille naturelle, à moins qu'il ne survienne des enfants lé- 
gitimes à son père adoptif ; — les mariages, les garanties 
pour la conservation de la dot des femmes , les aliments 
qui leur sont dus après la dissolution ; — la tutelle et 
les obligations qui incombent au tuteur pour sauvegar- 
der les biens du mineur, et malgré lesquelles les orateurs 
grecs sont remplis des plaintes de pupilles dépouillés ; — 
les hypothèques, — les gages, — la prescription qui était 
ordinairement de cinq ans ; — la police des marchés 1 , les 
peines prononcées contre ceux qui trompent sur la qua- 
lité et la quantité de la chose vendue; — le commerce, la 
banque, le fret maritime ; — les torts des particuliers les 
uns envers les autres , qui suivant leur nature entraînent 
une condamnation à des dommages-intérêts envers la 
partie lésée, ou des peines afflictives s'il y a intérêt pu- 
blic. 

Les circonstances qui donnent au fait son caractère 
sont prévues avec le plus grand soin. Ainsi, dans la loi 
sur la diffamation , chacune des allégations qui consti- 
tuent une injure est minutieusement indiquée et décrite. 
Les plaidoyers roulaient souvent sur la question de sa- 

1 Iséc et Démosthène , passim. 



236 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

voir si les mots employés étaient bien l'équivalent de ceux 
prohibés par la loi , et Lysias ' nous fait voir un plaideur 
qui, ayant traité son prochain de parricide, prétend ne pas 
tomber sous le coup de la loi qui défend de l'appeler 
assassin. La diffamation était du reste fort sévèrement 
réprimée : il y avait cinq cents drachmes d'amende pour 
qui avait accusé un citoyen d'avoir jeté son bouclier 2 . 

Cette rigoureuse exactitude dans les formes est un des 
caractères de la loi athénienne , surtout en matière cri- 
minelle. Chaque délit, chaque crime, est décrit soigneu- 
sement, et donne lieu à une action particulière qui doit se 
juger devant son tribunal particulier, suivant des forma- 
lités déterminées et une procédure souvent assez compli- 
quée , à en juger par les termes nombreux qui en sont 
restés. Toute négligence entraînait la nullité. 

On a vu plus haut que la plus remarquable innovation 
delà législation solonienne était la substitution aux tribu- 
naux d'appel composés de membres de l'aristocratie dé- 
signés par l'élection 3 , "des dicasteria, ou, pour me servir 
du mot anglais que nous employons aujourd'hui, des 
jurys, réunions de citoyens tirés au sort dans toutes les 
classes indistinctement et engagés par serment à juger 
en n'écoutant que leur conscience. Conformément à la 
loi de Solon , chaque tribunal était composé d'un ou de 
plusieurs magistrats avec des assesseurs (rcaps^pot) et un 
scribe (ypa^aTsu;) , et d'un certain nombre de citoyens 
qui seuls avaient le droit de voter. Pour les affaires 



1 Lysias, c. Théomnest. 

2 ld., Or. I, § 12. 

3 'Apurrivôyjv alpeôevToc;. Pollux, 1. VIII, 125 ; voir la noie page 49. 



CHAPITRE VIII. 237 

graves ce nombre était grand, et plus tard, pour des rai- 
sons que nous expliquerons en leur lieu, il augmenta au 
point que, dans les affaires politiques surtout , les dicas- 
tères en vinrent à être composés de 500, \ ,000, 1,500 et 
6,000 membres \ Il y avait un assez grand nombre de 
tribunaux : un pour chaque sorte de meurtre , un pour le 
rapt , un pour le vol , et de même pour tous les autres 
crimes. Chacun d'eux était désigné par son numéro d'or- 
dre ou plutôt parla lettre qui en tenait lieu chez les Grecs. 
La lettre indicative était peinte en rouge sur la porte de 
l'enceinte. Pour celui de l'Aréopage, c'était un A; pour 
PHéliaea, un H; pour celui du Phréar, un A. On les dé- 
signait aussi familièrement par une couleur affectée à 
chacun d'eux : le dicastère Phoinikion, pourpre de Phé- 
nicie; Batrakion, vert grenouille, etc. ; ou bien encore 
par des noms tirés du lieu de leurs séances ou de cir- 
constances particulières : le dicastère de l'Aréopage, le 
Palladion, l'Héliaea , le Parabyston , le Meizon 2 . 

Lorsqu'il s'agissait de former les dicastères, tous les 
membres du corps des dicastes s'assemblaient sur l'agora, 
et, sous la surveillance des thesmothètes accompagnés 
de leur greffier, procédaient au tirage. Celui auquel 
échéait un deltos ( petite plaquette) marqué d'un A, fai- 
sait partie du dicastère Alpha , et de même pour les au- 
tres.' Alors chacun recevait du kéryx de son dicastère 
un bâton peint de la couleur propre à ce dicastère et 
portant sa lettre sur la pomme ((SaXavoç) . Il recevait aussi 
une petite tablette enduite de cire ( mvaxiov ) . Notons ici 

1 Aristophanes, Plutus, schol., v. 277, 278 et 1166 Eccles., v. 685 seq. 

2 Plutus, schol, 11G6. 



238 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

que tout citoyen n'était pas, par cela même qu'il était ci- 
toyen, au nombre de ceux parmi lesquels étaient tirés 
les dicastes. Au temps d'Aristophane il fallait avoir 
soixante ans; c'est pourquoi ce poëte plaisante souvent 
sur la décrépitude des héliastes. Au temps de Démos- 
thène il fallait trente ans. Les membres du corps des 
dicastes étaient désignés à cet effet, dans leurs tribus, 
suivant un mode qui a dû subir l'influence des révolu- 
tions. Un scholiaste d'Aristophane indique qu'à cer- 
taines époques on formait, à peu près comme maintenant 
en France , la liste du jury des hommes les plus distin- 
gués 1 ( £7«<j7)[AOTépouç,) , c'est-à-dire de ceux qui parais- 
saient les plus capables de remplir cette fonction ; dans 
d'autres temps , il suffisait au citoyen de se présenter 
tenant une tablette portant le nom de son père et celui de 
son dème. Les dicastes devaient jouir de tous leurs droits 
civils et ne rien devoir au trésor. Ils prêtaient tous en- 
semble, sur l'autel de l'ancien héros Ardettos, le serment, 
par Apollon Patrôos, Déméter etZeusBasileus, de bien et 
fidèlement juger suivant les lois quand il y en avait, et, à 
leur défaut, conformément à l'équité, en appelant la ruine 
sur soi et sa famille si l'on manquait à ce serment, pri- 
mitivement rédigé par Solon , mais modifié avec le temps 
et surtout allongé. 

A cela près, les précautions les plus minutieuses étaient 
prises pour que le sort seul nommât les juges de chaque 
procès, et au fur et à mesure des affaires appelées on ti- 
rait encore au sort pour savoir lesquels des dicastes les 

1 Arist., Plut., sclwl., v. 277. 



CHAPITRE VIII. 239 

jugeraient. Ceux qui tombaient au sort écoutaient l'ac- 
cusation et la défense , à moins qu'ils ne fussent récusés 
par Tune ou l'autre des parties comme suspects de par- 
tialité ' , auquel cas on en nommait d'autres qui présen- 
tassent plus de garanties. Les archontes présidaient, 
couronnés du myrte consacré à Déméter, première lé- 
gislatrice , et aux dieux chthoniens 2 . 

Un coquillage, un galet, une bille de pierre, blancs 
ou noirs, percés ou non , jetés dans une urne d'airain , 
exprimaient le vote de chacun, et, suivant que la majorité 
de ces votes était pour ou contre l'accusé, il était ou 
non condamné. Au moment du dépouillement, chacun 
des jurés traçait avec l'ongle une ligne sur ses tablettes , 
longue s'il y avait condamnation , courte s'il y avait ac- 
quittement; ce qui avait pour but d'attester que le ré- 
sultat du scrutin avait bien été conforme à la déclaration 
du magistrat président, qui restait chargé de l'exécution 
du jugement. Après la séance, les dicastes déposaient 
leurs tablettes, leurs bâtons, et en échange recevaient leur 
salaire. 

Les dicastères ne fonctionnaient jamais que comme 
tribunaux d'appel et pour juger en dernier ressort des 
causes qui avaient déjà passé devant une autre juridic- 
tion dont les parties n'acceptaient pas la décision 3 . En 
matière civile les affaires ne venaient devant eux qu'a- 



1 Eschine, c. Timarch., schol., 89. 

2 Ranœ, schol., v. 330, Aristoph. 

3 Lysias, c. Théomncste, § 6, 12. —Schol. inDem., c. ■ And roi ion, 593, 24; 
Isée, Mencclis her., § 29. Id., Dikaiogcnis lier., § 31, seq. kl., Euphilctus, 
§ 9, seq. Djmosth., c Meidiaset schol., 542, 15. 



240 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

près avoir été jugées par les Siairsirrat *, arbitres. Il y avait 
deux sortes de diétètes : les uns, choisis volontairement 
par les parties , se liaient par serment sur l'autel d'un 
dieu et prononçaient une sentence que les parties, aussi 
par serment, s'étaient engagées à exécuter. Les autres 
étaient de véritables magistrats au nombre de quarante , 
quatre par tribu, soumis à rendre compte de leur ges- 
tion : c'est-à-dire qu'à la fin de leur mandat ils compa- 
raissaient devant les euthynes, et que celui qui le voulait 
pouvait accuser ceux d'entre eux dont il avait à se plain- 
dre. Ils étaient désignés par le sort parmi les citoyens de 
plus de soixante ans, et ne pouvaient refuser de juger 
une affaire dont le jugement leur échéait, sans encourir 
l'atimia 2 . Ils touchaient comme paye une drachme de 
celui qui perdait , et à chaque remise de l'affaire une 
drachme de celui qui la demandait. Ils entendaient les 
témoins, transcrivaient leurs dépositions, rendaient leur 
sentence par écrit, et enfermaient le tout dans un vase de 
terre cacheté, nommé écltinos, pour être présenté aux 
dicastes dans le cas où il y aurait appel de leur jugement. 
Dans certains cas, ils prononçaient en dernier ressort, 
sans doute quand des intérêts peu considérables étaient 
engagés 3 . 



1 Une inscription publiée par Doeck, datant de 325 av. J.-C, contient une 
liste de 104 diétètes pris dans toutes les tribus non en nombre égal. Rien ne 
prouve que ce soient les diétètes ordinaires, et non une commission de diétètes 
politiques comme celle dont parle Lysias, xaTaXOtrew;, § 16. Les diétètes avaient 
encore un degré de juridiction au dessous, celle des juges de dèmes ( xaià 
8yjjj.ou; SixaaTocç ) au nombre de trente, puis de quarante. Ils se rendaient dans 
le dème et y jugeaient les affaires au-dessous de dix drachmes. 

2 Pollux et Harpocration, aux mots. 

3 Aristophane, Yesp., 143G, schol.; Andocidc, deMyst.,§ 87. 



CHAPITRE VIII. 241 

Il en était de même pour les affaires correctionnelles 
ou criminelles; elles n'arrivaient au dicastère qu'après 
avoir passé chacune devant le magistrat qu'elle concer- 
nait et aussi seulement quand les intéressés protestaient 
contre l'arrêt qui les condamnait. Le magistrat premier 
juge présidait lui-même le dicastère qui devait statuer 
sur sa décision et lui soumettait toutes les pièces du pro- 
cès. Les faits de guerre et de discipline militaire regar- 
daient les généraux; les crimes contre les lois de suc- 
cession, les orphelins, les pupilles, les mauvais traitements 
envers les parents, étaient du ressort de l'archonte épo- 
nyme; les affaires analogues entre métèques apparte- 
naient au polémarque; l'archonte basileus était chargé 
de tout ce qui regardait la religion, les sacrilèges, les 
actes d'impiété; enfin l'homicide et les autres crimes 
contre les personnes formaient les attributions de l'aréo- 
page et des onze, sauf quelques cas particuliers qui étaient 
du domaine des thesmothètes. Ceux-ci étaient surtout 
chargés des crimes politiques ' . 

Les magistrats n'agissaient point d'office, sauf l'ar- 
chonte éponyme en faveur des orphelins, des héritières, 
des veuves restées enceintes. Dans ces cas particuliers, 
il suffisait que le premier venu l'avertît qu'une personne 
dans cette position était victime de quelque fraude, pour 
qu'il citât lui-même le coupable à son tribunal et le con- 
damnât dans la limite des peines qu'il avait le droit de 
prononcer au dernier ressort 2 . S'il jugeait qu'il y avait 

1 Lysias, 2 , c. Alcibiad., § 1. Hypéride, frag. Didot, pro Euxcnippo, § 6. 
Lysias, frag. 67, Didot. Escliine, c.Timarch.,schol, 16. 

2 Démosthène, c. Macartatus. 

périclès. — t. i. 16 



242 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

lieu à une peine plus grave, il le traduisait devant le 
dicastère en se portant lui-même accusateur. Dans tous 
les autres cas il fallait que le procès fut provoqué par un 
plaignant lésé dans sa personne , dans ses biens ou dans 
la personne et les biens d'un membre de sa famille. On 
pouvait même prendre fait et cause pour un ami et dans 
certains cas pour un étranger. Il suffisait, par exemple, 
d'avoir vu frapper quelqu'un pour avoir le droit d'accuser 
le battant. sans consulter le battu 7 . Le plaignant prenait 
le nom d'appelant , éyxoXuv, ou accusateur, xa-m'yopoç : 
son rôle n'était point sans péril. Excepté dans le cas où 
il dénonçait à l'archonte l'injustice dont souïfraient les 
veuves et les orphelins, il devait préalablement consigner 
entre les mains des magistrats ce qu'on appelait la pa- 
racatabolé. Cette consignation se composait 1° des pryta- 
neia, c'est-à-dire de la dixième partie de la somme dont 
il s'agissait au procès, 2° de Yépôbélia ou sixième partie 
de la même somme. La première servait à payer les di- 
castes, la seconde était acquise au trésor public ou à 
l'accusé non condamné 2 . Si le demandeur perdait son 
procès, il perdait aussi les prytaneia et l'épôbélia qui 
s'élevaient ensemble à vingt-six pour cent; s'il gagnait, 
c'était au défendeur à les payer et cela en sus de sa con- 
damnation 3 . Au criminel , quiconque avait intenté une 
accusation et ne la soutenait pas , quiconque en la soute- 

1 lsocrate, c. Lochitès, § 2. 

2 Cff. Harp., au mot Dém., c. Aphobus, où l'épôbélia va évidemment à 
l'accusé injustement. Dans Eschine, c. Timarch. et son schol., § 1G3, qui cite 
la loi d'Archinus, l'épôbélia va à l'État. 

3 Eschine, c. Timarch. schol. , 163. Lysias cité par Ilarpocrat., Trapxxa- 
TaêoAYJ. Decein oratores, passim. Pollux. Les prytaneia auraient été une somme 
fixe jusqu'à la loi d'Archinus. 



CHAPITRE VIII. 243 

nant n'obtenait pas la cinquième partie des votes était 
condamne à une amende de mille drachmes ' et à Va- 
timia, emportant privation des droits civils et religieux. 
Sous l'influence des révolutions ces dernières dispositions 
furent modifiées diversement suivant qu'on voulut encou- 
rager ou décourager les dénonciateurs. 

L'action civile s'appelait diké; Faction politique, 
graphe; l'action criminelle, apagogé 2 . L'appelant déposait 
entre les mains du magistrat un écrit énonçant le sujet 
de sa plainte et le montant de sa réclamation ou la peine 
qu'il croyait être applicable à son adversaire. Cette for- 
malité accomplie, il envoyait pour assigner ses témoins 
un kléter 3 , sorte d'huissier qui fonctionnait accompagné 
de deux témoins pour que le fait de l'assignation ne pût 
être nié. L'appelé, de son côté, remettait un contre-écrit, 
antigraphé; énonçant les moyens de défense au magistrat 
qui commençait une enquête, entendait les parties, les 
témoins, faisait les démarches nécessaires pour s'éclairer 
en s'entourant de précautions souvent bizarres. S'il y 
avait lieu, par exemple, de faire une perquisition au 
domicile de l'accusé, les perquisiteurs n'entraient dans sa 
maison qu'entièrement nus 4 afin que s'ils venaient à 
trouver quelque objet dénonciateur, on ne pût les accuser 
de l'avoir apporté. Le magistrat rendait ensuite son arrêt, 
souverain dans une certaine limite très-restreinte, sujet 
à l'appel 5 pour ce qui excédait cette limite. 

1 Lysias, frag. 19, Didot Démosth., c. Théocrin., § 6. Ovatores, passim. 
- Aixy], YP^ÇiQ, à7raywyYi. 

3 Isée, cité par Harpocrat., au mot K).r ( -^p. Suidas, Hésychius, etc. 
' Aristopb., JSub. et schol., v. 499. 
5 fEfgfftç). 

16. 



244 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Dans ce dernier cas, lorsque le sort avait désigné le 
jour du débat et les dicastes qui devaient le juger, on leur 
remettait l'échinos contenant la graphe, Tantigraphé, 
l'enquête, les dépositions des témoins et la décision du 
premier juge. Ils examinaient avec soin si toutes ces 
pièces étaient conformes à la loi. Par là commençait la 
séance, qui était publique et se tenait dans l'enceinte des 
dicasteria sous la surveillance d'une foule plus ou moins 
pressée suivant l'intérêt de l'affaire. Devant le tribunal, 
sur deux bêmata^ cubes de pierre brute dont l'un avait 
reçu le surnom populaire de pierre de l'invective et l'autre 
celui de pierre de l'impudence % se tenaient l'appelant et 
l'appelé, chacun à son tour assis ou debout sur son bêma 
suivant qu'il parlait ou écoutait. Si l'appelé alléguait un 
cas d'exception 2 , c'est-à-dire s'il prétendait que le tri- 
bunal était incompétent, que la poursuite n'était pas lé- 
gale ? que son adversaire était atimos, ne jouissait pas des 
droits civils, et ne pouvait par conséquent ester en justice, 
qu'il y avait prescription ou loi d'amnistie, il avait la 
parole le premier; sinon c'était l'accusateur 3 . Celui-ci 
parlait lui-même d'abord ; mais il pouvait être soutenu 
par des synégori 4 , des co-parlants. Dans les causes poli- 
tiques le peuple nommait lui-même pour le représenter 
des synégori qui remplissaient alors des fonctions analo- 
gues à celles de notre ministère public. 

Je traduis mot à mot cuvvîyopoç par co-parlant et cela à 



1 Pausanias, Attic. 

2 (napaypaçy) ). 

3 Isocr., c. Callimaque, § 3. Schol. in Dem. c. Meidias, 541, 23. 
* XuvyJYopoi. 



CHAPITRE VIII. 245 

dessein : je ne veux pas dire avocat parce que rien ne 
ressemble moins à nos avocats que les synégorL Les 
Athéniens n'admettaient pas qu'on embrassât la cause 
d'autrui moyennant finance, encore moins qu'on en fit 
une profession : chez eux la loi assimilait le synégoros 
qui recevait de l'argent soit pour une affaire privée, soit 
pour une affaire publique, au faux témoin, au juge qui 
s'était laissé corrompre, et elle le renvoyait, avec le cons- 
pirateur qui avait voulu renverser la démocratie, devant 
la juridiction terrible de l'héliaea des thesmothètes * . Il 
ne devait agir que par conviction, par amitié pour l'un, 
par haine pour l'autre des plaideurs. Dans presque tous 
1 es discours d'accusation on trouve ceci : « Cet homme 
ce a toujours été mon ennemi, son père Fa été du mien, 
« nous avons toujours cherché à nous faire l'un à l'autre 
ce le plus de mal possible ; je profite de l'occasion pour 
« chercher à le perdre 2 . » Ces paroles, qui dans nos idées 
eussent été le comble de la maladresse oratoire, signifient 
seulement : « Je ne suis pas un rhéteur gagé pour vous 
« induire en erreur par mon habileté; j'ai pris mon en- 
ce nemi en défaut, j'ai des témoins, qui vous le diront ; 
« vérifiez et jugez. jd Il fallait que l'accusateur justifiât de 
sa haine 3 , suivant l'expression de Lysias, et même, sui- 
vant Démosthène, on exigea plus tard qu'il fût sinon 
proche parent, du moins membre de la phratrie de la 
partie lésée. L'accusé parlait à son tour, et après lui ses 

1 Démosth., deuxième dise, c. Stephanus, loi citée. 

2 Cf. les discours des dix or., notamment Lysias, c. Alcibiade fils et 
c. Ératosthène. 

v ESet xr.v ê^flpav xoù; xatYiYopovvTaç iniSeïgai. Lysias, c. Ératosthène, 
§2. 



246 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

synégori. Ceux-ci de leur côté devaient établir qu'ils 
étaient ses parents ou ses amis et non des défenseurs 
payés. Accusateurs, accusés et synégori commençaient 
généralement par déclarer qu'ils n'avaient jamais parlé 
en public et qu'ils étaient complètement ignorants dans 
l'art de la parole; après quoi ils récitaient un discours 
qu'ils savaient par cœur et qu'ils avaient fait faire par 
Antiphon, Lysias, Isée ou d'autres moins célèbres dont la 
profession était de faire des discours pour ces occasions. 
A l'exception de quelques apologies et de quelques accu- 
sations prononcées par eux-mêmes et pour eux, ce fut 
là l'origine des plaidoyers conservés des orateurs que 
nous venons de citer. On les nommait dicographes, lo- 
gographes, et, quoiqu'elle ait été illustrée par ces hommes 
dont le nom brille au premier rang dans l'histoire des 
lettres grecques, cette profession n'était pas estimée. 
Platon nous apprend qu'un homme public, Archinos 
probablement, et nous verrons plus loin à quelle occa- 
sion, voulant rendre Lysias méprisable aux yeux de ses 
auditeurs, se bornait à établir qu'il n'était qu'un logo- 
graphe ' . Eschine traite de même Démosthène. 

La séance était partagée en deux ou trois parties. 
Dans de certains cas, une part appartenait à l'accusation, 
l'autre à la défense; dans d'autres, la première à l'accu- 
sation, la seconde à la défense, la troisième à la discus- 
sion de la peine. Dans ces cas-là, le tribunal prononçait 
d'abord si l'accusé était oui ou non coupable. S'il l'était, 
l'accusateur ayant dès l'origine indiqué la peine qu'il 
réclamait contre lui, celui-ci indiquait à son tour celle 

1 Platon, Phxdr. 



CHAPITRE VIII. 247 

qu'il croyait seulement mériter; et sur cette seconde 
question les jurés prononçaient encore par des psêphi 
déposés dans des urnes. Chacun pouvait amener autant 
desynégori qu'il voulait. Hypéride' cite un accusé qui en 
avait dix de sa tribu et qui invitait encore les assistants à 
prendre la parole en sa faveur. Mais ni l'accusé, ni l'ac- 
cusateur, ni leurs synégori, n'avaient le droit d'abuser delà 
patience du tribunal par des plaidoiries interminables. 
Le temps de chacun était limité et mesuré à la clepsijdre. 
On remplissait d'une quantité d'eau déterminée ce vase 
de terre percé d'un très-petit trou; chaque orateur devait 
avoir fini avant que le vase fût vide. De là peut-être la pré- 
cision concise et lumineuse des orateurs grecs. Contrai- 
rement à nos usages qui font entendre les témoins avant 
les plaidoiries, l'orateur grec faisait entendre les siens 
ou seulement lire leurs dépositions reçues par les premiers 
juges, dans le courant même de son discours, le temps 
de leur déposition étant défalqué de celui qui lui était 
accordé. C'est pourquoi nous le voyons s'interrompre 
toutes les fois qu'il a énoncé un fait exigeant la preuve 
testimoniale pour dire à celui qui était chargé de cette 
fonction : « Arrête l'eau 2 , et appelle les témoins. » Les 
témoins assignés qui ne se trouvaient pas présents encou- 
raient une amende de mille drachmes 3 . Du reste le tri- 
bunal n'était obligé que jusqu'à un certain point d'en- 
tendre tous ceux qui voulaient parler dans une affaire. 
Quand les jurés se croyaient suffisamment éclairés , ils 

1 Hypéride, pro Euxenipp., § 10, fra^m. Didot. 

- Zi> ô' È7UAa6c to viôwp. 

3 Schol. d'Kschine, c. Timarch.,k5. Polhix. 



248 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

faisaient taire l'orateur en criant : «KaTaëa, jcarocëa, des- 
cends , descends ' . » Je pense que cela avait lieu surtout 
dans les causes politiques. 

On a vu plus haut que l'administration de la justice 
criminelle appartenait aux onze et à l'aréopage; c'était 
aux onze en effet qu'on livrait les malfaiteurs et qu'on 
remettait l'écrit accusatoire énonçant le crime dont ré- 
paration était demandée. L'acte et l'écrit portaient le 
même nom, opogogé. C'étaient eux qui avaient l'adminis- 
tration des prisons et le soin de faire arrêter les criminels 
à moins qu'ils ne fournissent caution de se représenter au 
jour du jugement 2 . Ces cautions étaient pour les citoyens 
deux autres citoyens qui s'engageaient à subir, si le pré- 
venu ne comparaissait pas, le maximum des peines cor- 
porelles et pécuniaires qu'il encourait. Le métèque ne 
pouvait être laissé en liberté qu'en fournissant trois cau- 
tions. C'étaient les onze aussi qui faisaient exécuter par 
les bourreaux les jugements prononcés par tous les dicas- 
tères. Tout cela se faisait sous leur responsabilité per- 
sonnelle qui les exposait aux plus grands risques en cas 
d'illégalité , quand ils rendaient ensuite compte de leur 
gestion devant les euthyni. Lorsque les haines politiques 
auront habitué les Athéniens à verser le sang facilement, 
Isée nous montrera un jour les onze mis à mort tous 
ensemble pour avoir laissé échapper les prisonniers. Enfin 
ils présidaient les dicastères dans les affaires dont ils 
avaient la surveillance. 

Ici se présentent quelques points obscurs et difficiles 

1 Aristoi>h., Te.^.,979, schol. 

2 Pollux, 1. VIII, § 102. Hypéride, pro Euxenipp., frag. § 6. Démosth., 
c. Androtion, schol., G01, 19. 



CHAPITRE VIII. 249 

à élucider. D'abord quels étaient ces onze magistrats 
auxquels était confiée l'administration de la justice crimi- 
nelle? Nous ne les trouvons énumérés ni parmi les ma- 
gistrats élus par le sort , ni parmi les magistrats élus par 
le peuple. Étaient-ils, comme le dit Pollux, pris un dans 
chaque tribu? N'étaient-ils pas plutôt une commission 
choisie parmi les membres de l'Aréopage? N'étaient-ce pas 
les mêmes, comme le disait DémétriusdePhalères, que les 
nomophy laques y ces magistrats qui siégeaient dans l'as- 
semblée et dans les conseils pour y exercer la préroga- 
tive appartenant à l'Aréopage, de s'opposer à ce que 
les lois existantes fussent méconnues ou faussées? Enfin 
n'étaient-ce point eux qui présidaient les dicastères où 
se jugeaient les meurtres sans préméditation ? 

Les noms de tous les dicastères ne nous sont pas parve- 
nus. On connaît seulement celui du Palladium, où était jugé 
le meurtre involontaire; du Delphinium, pour le meurtre 
légitime d'un adultère ou d'un voleur qui s'introduit dans 
une maison; du Phréar, où celui qui était condamné 
à l'exil pour un meurtre avec circonstances atténuantes , 
répondait de dessus sa barque à une accusation nouvelle; 
celui du Prytanée, où étaient jugés les auteurs contu- 
maces ou inconnus d'un meurtre et les objets inanimés 
qui avaient causé la mort d'un homme; enfin le dicas- 
tère A qui siégeait sur l'Areios pagos , où était jugé le 
meurtre avec préméditation , les blessures faites avec l'in- 
tention de donner la mort, l'empoisonnement, l'in- 
cendie ' . Les dicastes de ces cinq dicastères avaient con- 

1 Pollux, Harpocration, Aristoph. et schol. Dém., c. Aristocrat. Aristote, 
Politique. 



250 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tinué à s'appeler les Éphétae 1 , en souvenir des éphétae 
draconiens élus apiemvSyjv qu'ils avaient remplacés par la 
loi de Solon et qui tiraient leur nom de ce que les causes 
ne leur venaient qu'en appel (sçecriç). 

Tous ces tribunaux fonctionnaient en suivant des rè- 
gles sévères et offraient aux accusés les plus sérieuses 
garanties ; mais dans aucun les formes n'étaient aussi 
solennelles qu'au tribunal de F Aréopage, « ce tribunal, 
« modèle de la Grèce 2 , tellement au-dessus des autres 
« dicastères, dit Lykourgos 3 , que ceux-là même qui y 
« avaient été condamnés reconnaissaient avoir été bien 
« jugés. » Là jamais le parti pris, la paresse, l'impatience 
n'amenaient aucun oubli des règles. « L'homme au ca- 
« ractère le plus indomptable, dit Isocrate, une fois 
« membre de l'aréopage est obligé d'obéir à ses lois et 
« de renoncer à sa propre nature. » La présidence et la 
direction d'une affaire d'homicide avec préméditation 
étaient partagées : il y avait d'abord apographé entre 
les mains de l'archonte basileus qui commençait par 
interdire à l'accusé l'entrée des temples et de tous les 
lieux consacrés et publics, puis, le jour venu, allait siéger 
avec les aréopagites après avoir ôté la couronne de 
myrte insigne de ses fonctions *. Les onze recevaient 
Yapagogé et même avaient un certain pouvoir sur sa 
rédaction 5 . Enfin, mais cela seulement, je crois, dans le 
cas où le meurtre prenait le caractère politique d'uêptç, 

1 Pollux, 1. VIII, § 125 et, G2. 

2 napàSeiyfjLa. 

3 Lyc, c. Léocrat., § 12. 
'• Pollux, 1. VIII, 90. 

5 Lysias, c. Agoralus, § 86. 



CHAPITRE VIII. 251 

il y avait dénonciation au dicastère des thesmothètes. 
Conformément à la loi de Solon, l'Aréopage ne jugeait 
par lui-même qu'en première instance comme toutes les 
autres autorités. Son arrêt, qui prenait le nom d'apophasis 
comme celui desdiétètes, n'était exécutoire que si l'accusé 
l'acceptait, l'homologuait ' . Dans le cas^contraire on réu- 
nissait les dicastes du dicastère alpha qui siégeait, comme 
nous l'avons dit, sur PAreios pagosà côté des bâtiments 
du conseil. Là devait s'accomplir l'œuvre la plus terrible 
de la justice humaine : il s'agissait de retrancher un 
homme non-seulement du nombre des vivants, mais aussi 
du nombre des morts , de ruiner ses enfants et de les 
priver de leurs droits de citoyens. Ainsi l'ordonnait la 
religion, parce que le lieu était consacré à celles qu'on 
appelait les vénérables déesses, les Euménides, tant on 
craignait d'attirer leur attention en prononçant leur nom 
véritable : les Érinnyes, les Furies des Romains; car nul 
n'est sans péché, et leur mission était de poursuivre en 
ce monde et en l'autre le châtiment de toutes les fautes 
comme de tous les crimes. Pour le meurtrier surtout elles 
étaient impitoyables : sang pour sang! Celui qui avait tué 
devait mourir, et, outre qu'elles le poursuivaient jusqu'à 
la mort, elles accablaient sous le poids de leur vengeance 
la cité qui manquait à le punir. La terre y était frappée 
de stérilité, les arbres ne portaient plus de fruits, les 
troupeaux ne se multipliaient plus, les femmes n'éle- 
vaient plus d'enfants. Par contre les mêmes fléaux ven- 
geaient l'innocent condamné, et nécessairement la meil- 

1 El ô\i.o).oyo r .zv , Pollux. 



252 . SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

leure part en retombait sur les juges et leurs familles ' . 
Rien de plus imposant et de plus sinistre que la scène 
du jugement. Elle a lieu en plein air afin que les juges 
ne soient pas souillés par la présence d'un assassin sous 
le même toit qu'eux 2 ; la nuit, afin qu'ils ne voient point 
l'accusé; que son âge, sa douleur, son repentir ne puisse 
les intéresser; en un mot, qu'ils ne s'occupent pas de 
ceux qui parlent, mais de ce qu'ils disent 3 . La séance 
commence par les serments 4 : sur l'autel des Euménides 
où brûlent les morceaux coupés d'un bœuf, d'un porc 
et d'une brebis noire, la main posée sur les chairs sai- 
gnantes, l'accusateur jure que l'accusé a tué; tbç exTetve; 
celui-ci qu'il n'a pas tué, ôç où* âxTetve. Les mots sont 
sacramentels 5 . Les témoins aussi jurent de dire la vé- 
rité ; la formule des serments est effrayante 6 , et telle 
que personne ne l'emploie jamais dans une autre cir- 
constance, ov ouSetç o[/.vuciv uirsp oùc^vo; aXXou 7 ; elle dé- 
voue à la haine des dieux et à l'extermination le par- 
jure, ainsi que sa race entière. Les deux adversaires 
prennent ensuite la parole successivement. Leurs dis- 
cours ne doivent avoir ni exorde ni péroraison , ni 
aucun mouvement oratoire ayant pour but d'exciter 
l'indignation ou la pitié ; les faits seulement doivent être 
exposés dans leur froide nudité. L'accusé a tué ou n'a 
pas tué ; là est toute la question, et l'orateur qui tente de 

1 Eschyle, Euménides. 

2 Antiphon, de Nece Herodis, §11. 

3 Lucien, Hermotime. 

4 'Avico^oaia. 

5 LysiaSj in Theomnest. 

(i Antiphon, de Cxde Herodis. 
7 Démoslh., c. Aristocr. 



CHAPITRE VIII. 253 

s'en écarter est aussitôt interrompu par un kéryx placé 
à côté de lui. 

L'accusé avait la parole deux fois ; la seconde , après 
que le verdict avait été prononcé contre lui , et vraisem- 
blablement pour établir que le meurtre déclaré constant 
avait été commis sans préméditation ou en cas de légitime 
défense. Lorsque les plaidoiries étaient terminées , les 
jurés, sous l'impression de la terreur religieuse et avec 
Témotion naturelle à l'homme qui va disposer de la vie de 
son semblable, votaient silencieusement comme ils avaient 
siégé ' avec des psêphi percés ou non percés pour qu'ils 
pussent se reconnaître dans les ténèbres de la nuit. La 
condamnation, si l'accusé avait voulu l'attendre, entraî- 
nait la mort inévitablement. Il était remis aux onze, qui 
le livraient su. préposé à la fosse 2 , sorte de gouffre plein 
d'eau au fond et garni sur ses parois de pointes de fer. 
De plus il était privé des honneurs funèbres et de culte 
posthume; ses biens étaient confisqués et vendus., ses 
enfants étaient exclus de l'assemblée du peuple. Mais il 
n'était pas obligé d'attendre la condamnation ; à moins 
qu'il n'eût tué son père ou sa mère , il pouvait toujours 
se condamner lui-même à un exil éternel et sortir du 
pays. Dans ce cas ses biens étaient également confisqués 
et ses enfants déchus de Yisagoria. Nul n'avait le droit 
de s'opposer à sa retraite ni de le poursuivre en pays 
étranger , à moins qu'il ne fût rencontré à des jeux sacrés, 
à l'assemblée des amphictyons ou dans un temple com- 
mun aux Grecs. Celui qui l'aurait tué ou maltraité eût 

1 On disait proverbialement: « Silencieux comme les aréopagites ». 

2 ( Tu iit\ ôpuy^aTi ). 



254 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

été puni comme s'il se fût agi d'un autre citoyen. S'il 
tentait de rentrer en Attique, le premier qui l'apercevait 
devait le dénoncer aux thesmothètes, qui, après avoir 
seulement constaté son identité, le livraient aux onze 
pour qu'ils le fissent mettre à mort. « L'humanité et la 
compassion, dit Démosthènes ' , avaient dicté cette loi 
aux anciens législateurs en faveur de tous les crimi- 
nels. » La superstition n'y faisait point obstacle, car les 
Euménides suivaient leur proie : les fléaux qui les accom- 
pagnaient frappaient seulement les cités qui accueillaient 
le coupable, et le malheureux se voyait chassé de tous 
les États grecs dès qu'on savait qui il était. Aussi pré- 
férait-il presque toujours la mort à l'exil. — Les con- 
damnés par les autres dicastères pour meurtre involon- 
taire étaient seulement exilés jusqu'à ce qu'ils eussent 
fait leur accommodement avec la famille de la victime et 
rentraient alors après s'être soumis à diverses cérémonies 
expiatoires. Si le meurtre était légitime, l'accusé en était 
quitte moyennant l'expiation religieuse 2 . 

Ce respect profond de la vie humaine , cette répugnance 
manifeste à verser le sang autrement qu'en cas d'absolue 
nécessité pour la répression du plus grand des crimes, 
fait paraître plus singulière la barbarie apparente des 
lois athéniennes sur les crimes d'un degré inférieur. Ainsi 
le vol emportait la peine de mort lorsqu'il s'élevait à plus 
de cinquante drachmes et même seulement à plus de dix 
drachmes dans un lieu public et consacré comme les 



1 Dém., c. Aristocrat. 

2 ld., ibid. 



CHAPITRE VIII. 255 

gymnases. Les coupeurs de bourses 1 , ceux qui avaient 
favorisé un vol avec escalade ou effraction , les fabricants 
de fausse monnaie, étaient aussi condamnés à mort, et la 
même peine frappait celui qui avait prostitué une femme 
ou un enfant libre. L'explication de cette bizarrerie ne 
se trouve-t-elle pas dans la faculté laissée à tous ces cri- 
minels de s'exiler après le premier verdict qui les décla- 
rait coupables? Et ne peut-on penser que les Grecs , peu 
soucieux d'entretenir un grand nombre de prisons et de 
bagnes , n'avaient rien trouvé de mieux pour se débar- 
rasser des malfaiteurs de profession, que de leur donner 
le choix d'être assommés à coups de bâton 2 ou de quitter 
le pays pour aller exercer leur industrie à l'étranger d'où 
les craintes religieuses ne les faisaient point expulser 
comme les assassins? Les autres crimes étaient réprimés 
assez doucement. Ainsi le rapt et le viol étaient punis 
seulement d'une amende de mille drachmes avec néces- 
sité pour le coupable d'épouser sa victime; si celle-ci 
était mariée, l'amende était double. 

Malgré la célébrité qui est restée attachée au nom de 
l'Aréopage, ce ne fut pas lui qui tint la plus grande 
place dans l'histoire des révolutions athéniennes; ce fut 
le dicastère H, Théliaca des thesmothètes, ce tribunal 
politique dont Éphialtès et Périclès composèrent les attri- 
butions de celles qu'ils enlevèrent à l'Aréopage. Les traits 
épars avec lesquels nous pouvons reconstituer partielle- 
ment la physionomie de ce tribunal nous sont fournis 
par des orateurs qui parlaient au moins un demi-siècle 

1 BaXavTtoxop.01. 

2 'ArtOTU[jL7;avîÇ(o. 



256 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

après son institution et après des événements politiques 
qui l'avaient modifié profondément. Il est probable que 
l'héliaea du temps de Périclès était un dicastère régle- 
menté comme les autres et soumis à des formes légales 
présentant pour les accusés des garanties de bonne jus- 
tice ; mais, quelques années plus tard, toutes les lois qui 
régissaient ses opérations furent supprimées et remplacées 
par une loi unique , l'axiome favori de la démocratie athé- 
nienne : y.upio; 6 &ri[xo; 7 le peuple est souverain. Tandis que, 
devant tous les autres tribunaux, chaque degré de cul- 
pabilité avait sa peine fixée d'avance par la loi , les juges 
héliastes condamnaient « comme ils voulaient* », sans avoir 
à tenir compte d'autre chose que de leur bon plaisir. Ils 
étaient présidés par les thesmothètes et siégeaient en 
plein air sur la place publique , sans qu'il parût y avoir 
eu pour cela d'autre raison que le nombre des jurés, qui 
dans les affaires très-graves pouvaient s'élever jusqu'à six 
mille, et qui étaient ordinairement de quinze cents ou au 
moins de cinq cents. 

On y jugeait les affaires dites publiques, S-z^ocia irpay- 
(xaxa, c'est-à-dire celles qui intéressaient l'État, les affaires 
politiques. A ce titre nous lui verrons plus tard déférer 
les affaires de trahison , de relations avec l'étranger, de 
misodémie, d'attaques contre la démocratie, d'hétairies 
ou sociétés secrètes. C'est l'héliœa qui fut chargée de 
juger la graphe paranomôn, c'est-à-dire l'accusation contre 
l'orateur qui avait fait accepter par l'assemblée une pro- 
position contraire aux lois. Le peuple était censé ignorer 

1 Ti(i&¥tt( to Sixafft^piov ônôffov tt PouXoito. Eschin., c. Timarch., schol. 1. 



CHAPITRE VIII. 257 

la loi ; l'orateur devait la connaître et il était responsa- 
ble. Naturellement toute proposition était conforme aux 
lois tant qu'elle plaisait au peuple; elle devenait para- 
nomôn quand elle ne lui plaisait plus et que l'orateur avait 
perdu sa popularité. Dans les temps postérieurs, il ne 
fut même plus nécessaire qu'un orateur eût fait une pro- 
position paranomôn pour être poursuivi , il suffisait qu'il 
eût parlé dans un sens contraire à l'intérêt du peuple 1 . 
Dans ce cas-là il était supposé avoir été gagné à prix 
d'argent. C'est aussi l'héliœa qui jugea les questions 
d'u£pi;. Si quelqu'un battait ou blessait son égal, s'il lui 
faisait une violence quelconque, il y avait aikia 2 ; c'était 
une affaire particulière qui regardait la partie lésée; si 
l'auteur des violences était un plus puissant abusant de 
sa position sociale, il y avait hybris , cela devenait une 
affaire publique , la majesté populaire était lésée et tout 
citoyen pouvait se porter accusateur 3 . Dans ce genre le 
nombre des torts envers le prochain s'étendait à l'infini. 
Les causes arrivaient à l'héliaea par deux voies : la 
graphe, soumise à des règles formelles entraînant pour 
l'accusateur qui n'obtenait pas la cinquième partie des 
votes ou pour celui qui abandonnait l'accusation après 
l'avoir entreprise , une amende de mille drachmes avec 
l'atimia; et Yeisanguélia* qui dispensait de toute règle, 
qui n'était soumise à aucun délai légal et qui n'entraî- 
nait légalement aucune responsabilité pour le dénoncia- 



1 Hypéride, frag. Didot, pro Euxenipp. 

2 Aîxta. 

3 Isocrale, c. Lochitcs, § 2. Eschine, c. Timarch., § 15. 
'* Elaa.yytli'x. 

rÉIMCLÈS — T. I. 17 



258 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

teur. Celui-ci était censé rendre un service à l'État en 
lui dénonçant l'homme « qui détruisait la démocratie, 
<c renversait la république , organisait des conspirations, 
<( trahissait la patrie, ou, gagné par argent, conseillait 
« mal le peuple ' » . Mais il arrivait parfois que le tri- 
bunal « faisait ce qu'il voulait » et condamnait l'accusa- 
teur et ses synégori au lieu de l'accusé. Quant aux peines, 
elles étaient terribles. C'étaient l'exil, la confiscation et 
la mort appliquée avec une facilité qui contraste étran- 
gement avec les précautions prises par l'Aréopage avant 
de prononcer ce suprême châtiment. 

Mais, je le répète encore, cette héliaea que je peins ici 
est celle de la décadence, telle que Font faite les passions 
politiques; ce n'est pas celle d'Éphialtès et de Périclès. 
Très-certainement ces deux hommes éminents n'avaient 
pas même prévu l'abus qu'on ferait de leur institution; 
ils n'avaient pas cru établir un tribunal révolutionnaire 
siégeant en permanence pour punir les prétendus ennemis 
du peuple. Ils avaient voulu seulement soustraire ceux 
qui combattaient pour l'établissement des nouveautés 
démocratiques aux répressions peut-être sévères de l'A- 
réopage. 

Et c'était encore un coup sensible porté au parti du 
statu quo , une arme puissante qui lui était enlevée. Le 
jury était et est encore la meilleure des institutions judi- 
ciaires pour les affaires criminelles , — il en serait de 
même pour bon nombre des affaires civiles, — mais il ne 
saurait être un instrument politique; ceux qui le com- 

* Hypéride, pr Lycophron, cité par Pollux, et ici. pr. Euxenipp. 



CHAPITRE V11I. 259 

posent ne sont point d'accord entre eux sur la politique 
comme sur la morale. Devant eux toute attaque contre 
les institutions qui n'est pas en même temps un crime 
contre la morale ordinaire, comme un assassinat, un vol, 
une trahison, reste impuni. Le jury n'est donc point une 
défense pour un gouvernement loyal qui le laisse se com- 
poser régulièrement et fonctionner sans pression. 

Les réformes du genre de celles que nous venons d'ex- 
poser passionnent violemment ceux qui font de la poli- 
tique une profession , parce qu'ils y voient un moyen de 
parvenir à leur but; et ceux que la fortune a élevés au- 
dessus des autres, parce qu'ils y voient un acheminement 
à des révolutions redoutables. Elles laissent indifférente 
îa plus grande partie de la population , ceux-là surtout 
qui appartiennent aux classes inférieures. Périclès et les 
siens surent attacher ces derniers à leur œuvre par l'appât 
de petits profits pécuniaires méprisés des riches mais non 
•des pauvres, et en même temps donner satisfaction à ceux 
qui considéraient la rétribution des fonctions publiques 
comme une nécessité de la démocratie. Jusqu'alors en 
effet elles avaient été gratuites, et par conséquent elles 
étaient toujours restées entre les mains de ceux qui 
avaient assez de fortune pour pouvoir supporter les dé- 
penses de temps et d'argent occasionnées par elles. Pé- 
riclès et ses amis firent décréter que dorénavant elles 
seraient payées. Les membres du conseil des cinq cents 
reçurent par séance une indemnité d'une drachme , ainsi 
que les synégori du peuple. L'indemnité des membres 
des dicastères fut fixée à deux oboles 1 . Jusqu'alors aussi, 

1 Cf. Schol. Aristop., Plutus, v. 329. Yesp., 88, 300, et Plut., Vit. Pericl. 

17 



260 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

chacun étant soldat pendant la guerre et rentrant chez 
lui aussitôt après la campagne , les citoyens avaient sans 
réclamer défendu à leurs frais leur patrie et leurs foyers : 
il fut alors décrété qu'à l'avenir les soldats recevraient 
une paye 1 . Enfin, sous le prétexte que la comédie et la 
tragédie étaient non des divertissements, mais des exer- 
cices religieux, et que les pauvres ne devaient pas plus 
que les riches être privés de faire leurs dévotions à Dio- 
nysos, Périclès fit instituer le diobole théorique 2 , c'est-à- 
dire la distribution à chaque citoyen de deux oboles 
prises sur les revenus de l'État pour assister à chaque 
représentation théâtrale. Cette distribution plut si fort 
au peuple que dans la suite, bien longtemps après, au 
temps d'Eschine et de Démosthène, le démagogue Eu- 
boulos fit décréter qu'il y aurait peine de mort pour qui 
parlerait de la supprimer, quelle que fût la pénurie du 
trésor. 

L'institution du diobole dicastique coïncida nécessai- 
rement avec la nouvelle organisation des dicastères ; on 
ne sait à quelle époque furent établis le diobole théorique 
et la paye de l'armée. On peut seulement constater que, 
lors des réformes politiques et judiciaires qui nous occu- 
pent , l'administration de Périclès était déjà depuis long- 
temps entrée dans la voie des largesses au peuple ; c'é- 
tait lui qui le premier avait proposé le partage des terres 
conquises et leur répartition par le sort entre tous les 
citoyens, ce qui n'avait pas encore eu lieu 3 . Par là il 

1 Ulp., in Demosth. prolegomen., péri syntaxeôs. 

- Philinus, cité par Harpocration, Oeuptxà. Ulp. in Dem. OUjnik , 1. 

3 Plut., Périclès. 



CHAPITRE VIII. 261 

avait fait tourner à son profit les victoires de Kimôn et 
il avait acquis une popularité égale à celle de l'heureux 
général. 

Celui-ci , à son retour, trouva son parti profondément 
alarmé de tout ce qui s'était fait pendant son absence. 
Ceux qui le composaient s'écriaient que désormais le bon 
plaisir de la multitude allait être la règle absolue du 
gouvernement. Ils voyaient déjà les dicastéries soumises 
à la pression de la populace, les fonctions publiques 
tombées dans les mains les plus viles, la popularité ache- 
tée des deniers de l'État. Ils se redisaient, en citant pour 
exemple les cités grecques de l'Italie méridionale et de 
l'Asie Mineure, avec quelle rapidité la démagogie peut 
ruiner la ville la plus florissante, et ils croyaient le danger 
plus proche qu'il n'était en effet, parce qu'ils ne savaient 
pas le talent de Périclès capable de suspendre aussi long- 
temps la marche des événements. 

Kimôn se mit aussitôt à la tête de la réaction et n'hé- 
sita pas à attaquer les hommes qui avaient proposé ces 
changements. Fort de la considération et de l'influence 
dont il avait toujours joui, il espérait arracher le pou- 
voir à ses adversaires et rétablir les choses dans l'état où 
il les avait laissées. Mais toutes ces nouveautés étaient 
faites pour plaire à la multitude : elle commença à con- 
sidérer Kimôn comme un homme qui s'opposait à ses dé- 
sirs. Il échoua complètement et sa popularité se trouva 
un instant compromise, au point que les chefs du parti 
démocratique crurent dès lors pouvoir s'en débarrasser 
pour toujours. Dix ans à peine après les victoires del'Eu- 
ymédon, ce vaillant soldat, ce grand capitaine, cet 



262 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 



homme politique si loyal et si patriote, se vit accuser de 
trahison et de corruption lorsque, suivant l'usage, il 
rendit compte de son stratégat. 

On lui reprochait de s'être borné à la conquête de 
Thasos et de n'avoir pas porté la guerre dans la Macé- 
doine; on l'accusait de s'être laissé gagner par l'argent 
du roi Alexandre. A cette époque les opinions politiques 
n'étaient point encore des crimes et la misodémie n'était 
point encore inventée ; c'est pourquoi on fut obligé de 
recourir à ces accusations invraisemblables. Mais l'odieux 
de ces imputations sembla rendre à l'accusé son prestige : 
pour se défendre il n'eut qu'à rappeler ses grandes ac- 
tions depuis Salamine jusqu'à Thasos; et tous ceux qui 
avaient porté les armes, se souvenant des conquêtes qu'ils 
avaient faites avec lui, prirent parti pour leur général. Il 
sortit de son procès acquitté et assez puissant encore pour 
entraîner les Athéniens , malgré tous les efforts des dé- 
mocrates, au secours des Spartiates qui se trouvaient alors 
dans le plus grand péril. 



CHAPITRE IX. 



L'insurrection des Hilôles. — Athènes, sous l'inlluence de Kimôn secourt Sparte. 
— Exil de Kimôn. — Guerres. — Bataille de Tanagra. — Rappel de Kimôn, 
ses causes. — Ses nouvelles campagnes. — Sa mort. 



L'insurrection des Hilotes, que Pausanias avait préparée 
et sur laquelle il comptait pour l'exécution de ses projets, 
s'était dissipée à sa mort. Privés de chefs, les Hilotes 
n'avaient point osé remuer; mais la crainte seule les 
retenait : leur haine n'avait point faibli, et les Spartiates, 
seulement préoccupés de tirer de leur travail le plus grand 
produit possible, n'avaient rien fait pour l'adoucir. Un 
événement imprévu fournit aux Hilotes l'occasion qu'ils 
attendaient. La quatrième année du règne d'Archidamos, 
fds de Zeuxidamos, un tremblement de terre d'une vio- 
lence jusque-là inconnue en Grèce se fit sentir à Sparte. 
En plusieurs endroits, dit Plutarque, le pays fut englouti 
dans des abîmes , le Taygète et les autres montagnes fu- 
rent ébranlés jusque dans leurs fondements; plusieurs de 
leurs sommets se détachèrent et croulèrent; toute la ville 
fut bouleversée et ruinée à l'exception de cinq maisons 
qui restèrent debout. Une foule d'habitants périrent dans 
le désastre; Diodore en porte le nombre au chiffre in- 
vraisemblable de vingt mille. 

A cette nouvelle et en un instant tous les Hilotes de la 
banlieue de Sparte se levèrent en masse et marchèrent 



264 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

sur la ville dans l'espérance d'exterminer le reste de leurs 
oppresseurs. Ceux-ci étaient déjà prêts. A leur tête était 
leur roi Archidamos ; au milieu des plus terribles secous- 
ses, cet homme de guerre habile et énergique, compre- 
nant qu'un plus grand danger encore pouvait menacer 
Sparte, s'était élancé hors de la ville, couvert de ses 
armes, et avait, en vertu de son pouvoir militaire , fait 
donner par des trompettes un signal qui appelait autour 
de lui et armés de toutes pièces les guerriers survivants , 
comme si la ville était attaquéepar l'ennemi . Les insurgés, 
qui voyaient déjà dans leurs mains la liberté et la ven- 
geance, se trouvèrent donc en face de leurs terribles maî- 
tres dont ils ne connaissaient que trop la supériorité mi- 
litaire. Ils n'osèrent point l'affronter et se dispersèrent 
par bandes dans toute la Laconie qu'ils mirent à feu et à 
sang. Une partie des périèques se joignit à eux, notam- 
ment les Thuriates et les Éthéens et les habitants de pres- 
que toutes les villes de la Messénie. Ithome devint leur 
quartier général. 

Les Spartiates se trouvèrent alors dans une situation 
critique. Ils n'osaient pas laisser Sparte sans défense pour 
suivre l'ennemi , craignant que, pendant qu'ils en pour- 
suivraient une partie, les autres n'envahissent la ville et ne 
massacrassent les vieillards, les femmes et les enfants. Ils 
étaient trop peu nombreux pour se diviser sans s'exposer 
à être écrasés par détachements et ils voyaient saccager 
leurs terres, source unique de subsistance pour leur cité 
sans commerce, qui devait ainsi périr par la famine en 
peu de temps. Dans cette extrémité, il leur fallut se ré- 
signer à implorer le secours de leurs alliés et surtout des 



CHAPITRE IX. 265 

plus puissants d'entre eux : les Athéniens. — Athènes 
vit donc dans l'agora, assis au pied de l'autel en sup- 
pliant, « pâle et défait sous son vêtement rouge », dit 
l'Athénien Aristophane, le noble Spartiate Périkleidas, 
ambassadeur de Lacédémone. Il demandait une armée 
pour secourir Sparte. Peut-être sa patrie n'était-elle pas 
aussi irrévocablement perdue que veulent bien le dire 
les historiens athéniens ; mais il devait être fort inquiet 
du succès de son ambassade. En effet tout le parti dé- 
mocratique, le parti de Périclès, Éphialtès surtout, s'op- 
posait à ce que Ton secourût les Lacédémoniens. Suivant 
eux il fallait laisser périr la rivale d'Athènes, l'ennemie 
de toute liberté, l'appui de toutes les oligarchies et 
de tous les despotismes. Le parti aristocratique, au con- 
traire, voulait qu'on marchât sans différer au secours de 
Lacédémone : « La ruine de la seconde ville de la Grèce, 
disait Kimôn , de celle dont les exploits aux Thermopyles 
et à Platée avait par-dessus toute autre, Athènes excepté, 
contribué au salut du pays, aurait été le plus grand mal- 
heur qui pût frapper la patrie commune. La puissance 
de Sparte faisait la grandeur d'Athènes. La Grèce n'avait 
élevé cette dernière que pour l'opposer à Sparte. Dès 
que Sparte serait tombée , Athènes verrait toute la Grèce 
coalisée pour secouer sa domination .» Surtout, et ce fut 
là ce qui détermina les Athéniens , il y avait entre Sparte 
et Athènes symmachia, alliance offensive et défensive, 
jurée solennellement suivant l'usage, au commencement 
de la guerre médique, et avec exécrations contre ceux 
qui ne rempliraient pas leurs devoirs de symmaques. Re- 
fuser aux Spartiates en danger l'armée qu'ils deman- 



266 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

daient, c'était attirer sur TAttique la haine des dieux 
et le mépris des hommes. 

Kimôn partit donc avec quatre mille hommes qui, réunis 
à quelques troupes fournies par les Corinthiens et les au- 
tres alliés du Péloponnèse, formèrent une armée suffisante 
pour rétablir Tordre dans la Laconie , rendre aux tra- 
vaux agricoles les populations paisibles des campagnes 
et chasser les insurgés du pays. Ceux-ci se renfermèrent 
dans Ithome où l'armée coalisée alla les assiéger. Aussi 
vaillants que leurs aïeux du temps de Tyrtée pour com- 
battre 1 , « les deux pieds fichés en terre, couvrant leur 
corps de leur bouclier et brandissant de la main droite 
une épée formidable » , les Spartiates d'alors se trouvaient 
aussi impuissants qu'eux devant les épaisses murailles de 
la forteresse d'Aristodémos. Les Athéniens, au contraire, 
et notons encore cette différence du caractère des deux 
races , les Athéniens, bien plus industrieux que leurs ri- 
vaux, étaient déjà habiles dans l'art des sièges et dans 
la construction des machines propres à renverser les 
remparts. Possesseurs d'un agent terrible de destruction 
que nous devons à un moine du moyen âge ou peut-être 
à la vieille Asie , nous sourions à la description d'un siège 
antique ; et pourtant des deux côtés de ce mur qu'il s'a- 
gissait d'abattre ou de défendre, il se dépensait autant 
d'intelligence, d'art et de courage; il se versait autant 
de sang que dans un siège moderne. C'était surtout en 
vue du siège que les Spartiates avaient appelé les Athé- 
niens; ils voyaient bien que sans leur habileté il leur 

1 Tyrtée, Messéniennes, frag. 



CHAPITRE IX. 207 

faudrait rester de longues années au pied d'Ithome avant 
de s'en rendre maîtres. Mais là le choc des idées démo- 
cratiques et libérales des uns contre le parti pris oligar- 
chiste des autres amena rapidement la rupture de cette 
alliance que la nécessité seule de la guerre médique avait 
pu faire. 

Dans ces sièges des anciens où Ton se battait de près, 
les assiégés et les assiégeants n'étaient séparés que par le 
mur. Les deux partis échangeaient des paroles, le plus 
souvent des injures et des menaces. Les Ithomates et les 
soldats athéniens parlementaient. On se demandait pour- 
quoi les Athéniens assiégeaient Ithome : n'avaient-ils pas 
rempli leurs devoirs de symmaques en mettant Sparte hors 
de danger? Étaient-ils obligés de rétablir un ordre de 
choses odieux? Fils des anciens thètes de l'Attique jadis 
traités comme les Hilôtes, ils avaient reconquis pour eux 
la liberté et l'égalité ; pourquoi venaient-ils replacer leurs 
voisins dans la servitude et sous la dépendance d'une 
oligarchie cruelle? Les choses en vinrent à ce point que 
les Lacédémoniens virent leurs alliés athéniens prêts à 
prendre parti pour les insurgés; aussi jugèrent-ils à pro- 
pos de leur déclarer qu'ils ne voulaient pas les retenir plus 
longtemps hors de chez eux et que leurs alliés pélopon- 
nésiens leur suffiraient pour terminer la guerre. 

Elle dura dix ans et nous ne savons que peu de choses 
sur ses diverses péripéties. Comme dans toutes les villes 
antiques, l'enceinte était assez vaste pour être cultivée 

et fournir une certaine quantité de vivres. Elle ne pouvait 

» 

1 Thucydide, 1. I, § 102. 



268 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

être entourée complètement et la population de la Messé- 
nie soutenait les assiégés de tout son pouvoir. Suivant Dio- 
dore, les Messéniens et les Spartiates étaient tantôt vain- 
queurs, tantôt vaincus. Hérodote cite incidemment Faction 
d'un Spartiate illustre par ses faits d'armes, Aïmnestos , 
le même qui avait tué Mardonios à la bataille de Platée, 
et qui osa, avec trois cents hommes seulement, attaquer 
toute l'armée messénienne. Il eut le sort des trois cents 
Fabius contre les Samnites et périt avec tous les siens. 

Enfin les uns se lassèrent d'être assiégés et les autres 
d'assiéger. Le dieu de Delphes intervint pour sauver 
l'honneur des Spartiates; il déclara que les assiégés étaient 
sous la protection de Zeus Ithomate et qu'on ne pouvait 
sans sacrilège les exterminer. Il fut convenu qu'ils pour- 
raient quitter le pays sains et saufs avec leurs femmes et 
leurs enfants, à condition qu'ils n'y rentreraient jamais 
et que celui qui y poserait le pied deviendrait par le fait 
même esclave du premier qui le trouverait. En ce mo- 
ment les Athéniens venaient d'enlever Naupacte aux 
Locriens Ozoles, leurs voisins; ils offrirent cette ville aux 
Messéniens chassés d'Ithome. Nous verrons ceux-ci, ser- 
vant à la fois leurs hôtes et leurs haines pendant la guerre 
du Péloponnèse , porter de rudes coups à leurs anciens 
maîtres. Nous les verrons, après la fin de cette guerre, 
chassés encore de cette nouvelle patrie, aller chercher 
un refuge en Sicile et en revenir pour rétablir, avec l'aide 
d'Épaminondas, sur le mont Ithome même, théâtre des 
exploits et des malheurs de leur race, la ville deMessène 
qui, jusqu'à l'heure dernière de la Grèce, restera l'en- 
nemie acharnée de Sparte. Les autres Hilôtes retombèrent 



CHAPITRE IX. SG9 

sous la puissance des Lacédémoniens et continuèrent à 
attendre dans la servitude l'occasion de briser leurs fers 
pour en frapper leurs tyrans. 

Tandis que se poursuivait la guerre de Messénie , un 
grand mouvement politique s'était encore produit à Athè- 
nes. La rentrée de l'armée de Kimôn avait déterminé une 
explosion de ces sentiments d'animosité que la majeure 
partie de la population athénienne conservait toujours 
au fond de son cœur contre les Spartiates. Cette fois 
pourtant, ceux-ci n'avaient rien à se reprocher. Ils 
avaient remercié les Athéniens de leurs secours à Ithome; 
mais ils l'avaient fait avec les plus grands égards et ils 
avaient assurément le droit de ne pas garder dans leurs 
rangs des alliés prêts à passer à l'ennemi. Toutefois les 
rivaux de Kimôn trouvèrent dans cet événement une mine 
féconde à exploiter contre lui et son parti. A peine la 
nouvelle en parvint-elle à Athènes que la Pnyx retentit 
des cris d'indignation des démocrates. Suivant eux la na- 
tion avait reçu le plus grand des affronts, son alliance 
avait été dédaigneusement repoussée ; ses soldats après 
tant de services avaient été ignominieusement chassés, et 
l'amour antipatriotique de Kimôn pour les Spartiates était 
cause de tout cela ! — Ceux qui criaient le plus fort étaient 
précisément ceux qui avaient eux-mêmes provoqué la 
mesure prudente des Spartiates par leur attitude hostile; 
mais il fut facile de persuader à la multitude que la pa- 
trie était insultée et son indignation s'exploita aisément. 
Entre les deux partis qui depuis quelques années se 
maintenaient avec des forces à peu près égales, l'équi- 
libre fut rompu et la balance pencha en faveur des dé- 



1270 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

mocrates. L'alliance avec Lacédémone fut solennellement 
abjurée et une autre alliance fut contractée avec les Ar- 
giens, ses voisins et ses ennemis. Enfin, après bien des 
luttes de tribune, le vainqueur de PEurymédon , naguère 
si cher à la multitude, fut condamné et dut partir pour 
l'exil, laissant son parti vaincu et les démocrates maîtres 
du champ de bataille. 

Le principal personnage de ce parti se trouvait alors 
être Périclès. Car Éphialtès, le grand ennemi de l'aris- 
tocratie, le grand promoteur des nouvelles mesures li- 
bérales, venait de mourir assassiné. « On n'a jamais 
découvert les assassins d'Ephialtès, » disait un client 
d'Antiphôn ' devant des auditeurs dont beaucoup étaient 
contemporains de l'événement et auraient protesté cer- 
tainement si son assertion n'eût pas été exacte. Des écri- 
vains cités par Aristote , au dire de Plutarque , accusaient 
l'aristocratie et un certain Aristodikos de Tanagra qui 
aurait été soudoyé par elle. Peut-être en effet le crime 
fut-il commis par des exaltés appartenant à ce parti, sans 
pour cela qu'on ait droit d'en rendre le parti tout entier 
responsable. D'autres , ennemis de Périclès , n'ont pas 
craint de lui appliquer cette maxime si souvent fausse : 
Is fecit cui prcdest, « celui-là est coupable auquel le crime 
profite ». La vie tout entière de Périclès dément cette ac- 
cusation. Il n'est pas étonnant d'ailleurs qu'Éphialtès, 
qui s'était signalé souvent par son zèle à poursuivre de 
ses accusations les magistrats coupables ou prétendus 
coupables d'iniquité envers le peuple, ce qui les condui- 

1 De Cxde Herodis, § 68. 



CHAPITRE IX. 271 

sait fréquemment à la ruine ou à l'exil, ait rencontré 
parmi ses victimes un ennemi capable de se venger par 
un meurtre. L'assassinat politique était fréquent chez les 
Grecs et ne répugnait pas sensiblement à leurs mœurs. 
Andokidès cite comme étant gravée sur une stèle devant 
la porte du Bouleutérion, une loi prétendue de Solon, quoi- 
qu'elle n'ait rien de commun avec le grand législateur 
et soit évidemment des plus mauvais temps de la déma- 
gogie, loi qui non-seulement permet de tuer celui qui 
cherche à renverser la démocratie, à établir la tyrannie 
ou seulement participée cette œuvre, mais impose à tous 
les citoyens le serment de le tuer s'il est possible \ 

Quoi qu'il en soit, l'exil de Kimôn et la mort d'É- 
phialtès laissèrent Périclès à peu près seul possesseur 
du pouvoir qu'il avait convoité et dont le poids lui parut 
bien lourd aussitôt que retomba sur lui la responsabilité 
d'événements qui ne tardèrent point à devenir inquiétants. 
Les bonnes relations de Kimôn et des siens avec Lacédémo- 
ne, -sa modération vis-à-vis des alliés et des autres Grecs, 
avaient maintenu la paix de la Grèce. Périclès était aussi 
habile et aussi sage que le rival auquel il succédait ; mais 
il était obligé de faire des concessions à son parti , car il 
n'avait pas encore acquis l'ascendant qu'il sut prendre 
depuis. Les hommes politiques sur lesquels il s'appuyait 
n'obéissaient pas encore à sa voix comme ils firent plus 
tard, et il ne pouvait les empêcher de chercher la faveur 
de la multitude en flattant ses défauts , ses dispositions à 
l'emportement dans ses désirs, à la jalousie envers les 

1 Andocide, de Myst., §95 et seq. 



272 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

peuples voisins, au despotisme envers ses alliés moins 
puissants. En peu de temps Athènes fut en guerre avec 
tout le monde. Les Éginètes et les Corinthiens prirent les 
armes les premiers. Les Éginètes, jadis ennemis et rivaux 
des Athéniens pour la marine, le commerce et les arts, 
étaient entrés dans l'alliance de leurs anciens ennemis 
lors de l'invasion des Mèdes. Le danger commun les avait 
alors rapprochés et ils avaient mené à Salamine une flotte 
presque égale à celle d'Athènes. Le vote des alliés leur 
avait même décerné pour leur conduite dans cette ba- 
taille les aristeia au détriment des Athéniens, ce qui avait 
froissé l'orgueil national de ceux-ci. Les Éginètes de leur 
côté n'avaient accepté l'alliance d'Athènes que dans un 
intérêt commun , ils ne voulaient pas être traités en sujets 
et ils n'entendaient point payer des impôts pour subvenir 
aux fêtes offertes au peuple d'Athènes par ses favoris. 
Une irritation profonde et prête à éclater en voies de fait 
régnait par ces motifs entre les deux peuples. 

Un incident survint qui attira aux Athéniens un autre 
ennemi non moins puissant. Les Corinthiens se prirent de 
querelle pour des terrains de leurs frontières avec les 
Mégariens qui étaient leurs voisins, leurs alliés et un 
peu leurs sujets. Les Mégariens, plus faibles et dont le 
gouvernement venait de tomber dans les mains des dé- 
mocrates, demandèrent à entrer dans l'alliance d'Athènes 
en se soumettant à son hégémonie. Ceux-ci acquéraient 
ainsi un port sur le golfe de Corinthe , Pagae , et la pos- 
session de ce fameux col de Géranie, le seul passage 
par lequel les Péloponnésiens pussent entrer enAttique. 
Ils n'hésitèrent donc point à accepter la défense de Mé- 



CHAPITRE IX. 273 

gare où ils envoyèrent une garnison ' et firent, à l'imita- 
tion de ce qu'ils faisaient en ce moment même à Athènes, 
construire de longs murs pour joindre la ville à Nisaea , 
son port, qui en était à 1,600 mètres, afin qu'elle ne put 
plus être assiégée efficacement par un ennemi non maître 
de la mer. Jamais les Corinthiens n'avaient aimé les 
Athéniens, avec lesquels ils étaient aussi en rivalité com- 
merciale; ils en différaient d'ailleurs parleur gouverne- 
ment qui était aristocratique : dans cette circonstance 
ils furent exaspérés, et de ce jour date la haine acharnée 
qu'ils portèrent toujours aux Athéniens. Ils joignirent 
aussitôt leurs armes à celles des Éginètes et entraînèrent 
avec eux les Épidauriens. 

Chaque parti déploya toutes ses ressources. Les Grecs 
ne s'étaient point mesurés entre eux depuis la guerre 
médique; l'extension du commerce et de la navigation 
avait profondément modifié les proportions des forces 
respectives et chacun pouvait espérer la victoire. Un pre- 
mier combat naval la donna aux Corinthiens près Halyes; 
mais daus un second combat près File de Kékryphalie, 
entre Égine et Epidaure, les Péloponnésiens éprouvèrent 
une défaite sanglante. Enfin un troisième combat naval 
eut lieu près d'Égine. Dans un suprême effort pour dé- 
fendre leur liberté, les Éginètes avaient mis sur pied tout 
ce qu'ils avaient d'hommes et rassemblé tous leurs vais- 
seaux; ils avaient rétabli ceux qui étaient avariés, en 
avaient construit de nouveaux ; la fortune se prononça 
contre eux; leur flotte fut écrasée, soixante-dix trières 



1 461 av. J.-C. 

PÉRIf.LÈS. — T. f. . 13 



274 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

furent prises, et les vainqueurs purent mettre le siège de- 
vant la ville . 

Obligés de renoncer à vaincre les Athéniens sur mer, 
les Péloponnésiens voulurent porter la guerre sur le con- 
tinent, et, tandis que Léokratès, fils de Strœbos, le vain- 
queur de tous ces combats, assiégeait Égine, ils crurent 
pouvoir lui faire lâcher prise en assiégeant Mégare. Les 
Athéniens ne quittèrent point Égine ; mais, comme toutes 
leurs forces de terre et de mer étaient employées, ils 
rassemblèrent tout ce qu'ils purent trouver d'hommes ca- 
pables de porter les armes parmi ceux qui en avaient 
passé l'âge ou ne Pavaient point encore atteint. 

Myronidès, fils de Kallias, dont nous verrons bientôt 
les exploits enBéotie, commandait ces vieillards et ces 
enfants qui, joints aux Mégariens, allèrent livrer bataille 
aux alliés devant Mégare. Le premier combat disputé avec 
acharnement fut presque indécis ; cependant les Pélopon- 
nésiens se retirèrent et laissèrent les Athéniens élever le 
trophée, signe delà victoire. Mais,, de retour dans leur ville, 
les Corinthiens se virent traités de lâches par les leurs et 
considérés comme vaincus. Ils revinrent donc au bout de 
quelques jours élever un nouveau trophée à côté de celui 
des Athéniens et des Mégariens. Ceux-ci sortirent de la 
ville et un nouveau combat s'engagea. Cette fois les Co- 
rinthiens furent définitivement vaincus et presque exter- 
minés. Les alliés péloponnésiens furent donc contraints 
de rentrer chez eux battus sur mer et sur terre. Les Egi- 
nètes n'eurent plus qu'à se soumettre. Ils consentirent à 
démolir leurs murs, à reconnaître l'hégémonie athénienne 
et à payer le tribut. 



CHAPITRE IX. 275, 

Dans le temps même qu'ils soutenaient cette guerre 
contre les Péloponnésiens, les Athéniens tentaient de nou- 
velles conquêtes sur les possessions du roi de Perse et ils 
envoyaient deux cents trières pour s'emparer de l'île de 
Chypre, Cette expédition fut détournée de son but par 
un événement imprévu. Indros, fils ? suivant les historiens 
grecs, d'un Psammétichos et descendant des rois d'E- 
gypte de la vingtième dynastie dite Saïte, sortant du fond 
de la Libye où sa famille s'était réfugiée lors de la conquête, 
avait soulevé tous les Égyptiens, qui, après un siècle, 
regrettaient encore l'indépendance nationale , le gouver- 
nement de leurs rois, leurs lois et leurs usages antiques. 
Il tentait d'arracher l'Egypte à la domination des Perses 
et demandait l'aide des Athéniens; il leur offrait en retour 
d'entrer dans l'alliance d'Athènes et d'en accepter l'hé- 
gémonie. 

D'anciennes relations d'amitié liaient ceux-ci avec la 
dynastie saïtique qui tirait son origine de Sais ainsi que 
Kékrops, leur ancêtre. Leur intérêt était d'accord avec 
leur cœur : les alliés étant pour eux des tributaires et des 
sujets, aider Indros à chasser les Perses, c'était conquérir 
l'Egypte. Ils acceptèrent les propositions des insurgés 
Égyptiens. 

Les deux cents trières de l'expédition de Chypre reçu- 
rent Tordre d'entrer dans le Nil et d'aller rejoindre ces 
nouveaux alliés. Les premières opérations de l'armée 
gréco-égyptienne eurent un plein succès. Achaeménès, 
fils de Xerxès ou de Darius , qui commandait l'Egypte 
pour le roi, mena contre eux une armée de trois cent mille 
hommes; il éprouva une défaite sanglante, ses troupes 

18» 



276 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

furent presque détruites entièrement et lui-même périt 
soit pendant, soit après la bataille. Les débris de son 
armée s'enfuirent jusque dans Memphis, où ils furent 
poursuivis par les vainqueurs qui n'hésitèrent point à 
attaquer l'immense capitale. Deux parties de la ville fu- 
rent enlevées facilement; mais tous les efforts des Grecs 
et des Égyptiens échouèrent devant ce que l'on appelait 
le mur blanc , la citadelle , l'enceinte qui protégeait les 
principaux temples et les palais royaux. La blancheur du 
beau calcaire de Thora dont il était construit sans doute, 
comme les monuments de Memphis, lui avait fait donner 
ce nom. Les autres enceintes étaient en briques crues et 
séchées au soleil. Là s'étaient réfugiés les Perses et ceux 
des Égyptiens qui étaient restés de leur parti. A l'abri 
d'un coup de main derrière ces fortes murailles, ils bra- 
vaient facilement le nombre de leurs ennemis et l'élan 
impétueux des Athéniens. Il fallut donc se résignera en- 
treprendre un siège en règle et Y armée gréco-égyptienne 
en commença les travaux avec ardeur. 

Ainsi les Athéniens soutenaient à la fois la guerre , en 
Grèce, contre les deux puissantes républiques d'Égine et 
de Corinthe ; en Egypte, contre le roi de Perse ; en Thrace, 
contre les voisins de leurs établissements. Cette dernière 
guerre n'était même pas heureuse. Ils venaient d'envoyer 
dans ce pays, pour étendre les conquêtes de Kimôn, une 
expédition dont l'issue fut un désastre : les dix mille 
hommes qu'ils avaient envoyés, ayant voulu remonter le 
Strymon au-dessus de leur colonie d'Amphipolis , furent 
entourés par les Thraces et exterminés à Drabesque. Ce- 
pendant les relations entre Athènes et Lacédémone s'ai- 



CHAPITRE IX. 277 

grissaient de plus en plus : les deux grandes cites rivales 
couraient rapidement à un conflit devenu de plus en plus 
inévitable. Depuis longtemps les déclamations des ora- 
teurs avaient excité les esprits au point que le peuple 
athénien ne désirait rien tant que la guerre avec Sparte. 
L'on ne parlait sur l'agora que du complot des Spartiates 
avec l'aristocratie d'Athènes pour renverser la démocra- 
tie, rétablir les anciens eupatrides dans leurs privilèges, 
détruire les longs murs dont la construction avançait 
toujours. Et il paraît en effet que certains personnages 
eussent vu sans déplaisir la venue des Spartiates 1 . Si 
quelque prudent objectait la puissance de Lacédémone , 
la supériorité de ses soldats, les nombreux alliés qu'elle 
trouverait dans le Péloponnèse, on lui répondait par l'an- 
cien oracle du célèbre devin Bakis : « Un jour viendra 
où Athènes dominera sur les autres cités. » 

Une guerre entre les habitants de la Phocide et ceux 
de la Doride fournit aux Athéniens l'occasion qu'ils 
cherchaient. La cause de cette guerre est ignorée; nous 
savons que les Phocidiens avaient envahi le pays des 
Doriens possesseurs de trois villes sur le Parnasse : Cyti- 
nium, Boium, Erineum, et s'étaient emparés d'une de 
ces villes. Les Doriens appelèrent à leur secours les La- 
cédémoniens qui tiraient d'eux leur origine, et ceux-ci 
leur envoyèrent une armée sous le commandement de 
Nikomédès, fils de Kléombrotos, tuteur du jeune roi Plis- 
toanax. Les Phocidiens n'étaient point de force à résister 
aux Spartiates; ils furent battus, rendirent la ville do- 
rienne et acceptèrent la paix qui leur fut imposée. C'est 

i Thucyd., 1. I, 107. 



278 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

alors que les Athéniens intervinrent , on ne sait sous quel 
prétexte. Les Lacédémoniens n'avaient que deux chemins 
pour rentrer dans leur pays : l'un sur terre , par l'Isthme 
et la montagne de Géranie, l'autre sur mer, par le golfe 
de Crissa. Ce dernier fut bloqué par une flotte athé- 
nienne ; l'autre était naturellement gardé par les garni- 
sons de Mégare et de Pagse. 

La situation des Lacédémoniens était très-périlleuse. 
Ils trouvèrent leur salut dans une alliance avec Thèbes. 
Depuis les guerres médiques , cette cité était comme au 
ban de la Grèce; lors de l'invasion de Xerxès, soit que 
la résistance n'eût pas paru possible à ceux qui dirigeaient 
les affaires des Thébains, soit qu'ils n'eussent pas eu une 
répugnance suffisamment prononcée pour la domination 
du grand roi, loin de concourir à la défense nationale, 
ils avaient consenti à marcher à la suite des armées per- 
sanes. Après le triomphe des armes grecques, la plupart 
des autres cités béotiennes, soutenues par les Athéniens, 
s'étaient affranchies de la suprématie de Thèbes, et celle- 
ci, dans son humiliation et son isolement, n'osait point 
entreprendre une lutte pour la rétablir. C'est dans ces 
circonstances que les Spartiates lui offrirent de s'allier 
pour combattre ensemble la puissance envahissante d'A- 
thènes. En cela ils imitaient les Athéniens qui, de leur 
côté, ne craignaient point de faire alliance avec les Ar- 
giens, autres déserteurs de la cause hellénique. Les Spar- 
tiates promettaient en outre aux Thébains de leur rendre 
leur ancienne autorité sur leurs voisins. Les Thébains ac- 
ceptèrent avec joie, et l'armée de Sparte entra en Béotie 
pour soumettre à Thèbes les villes du pays. 



CHAPITRE IX. 27 ( J 

Rien ne pouvait être plus alarmant pour les Athéniens 
que cette alliance dont le résultat devait être pour l'avenir 
le rétablissement sur leur frontière d'une confédération 
puissante et hostile, et pour le présent la concentration 
d'une force militaire prête à la défense et même à l'at- 
taque , car ils se croyaient toujours menacés d'une inva- 
sion ayant pour but ' la destruction de leur démocratie. 
Ils décrétèrent aussitôt une levée en masse (TCav$7)(/.ei), 2 ils 
armèrent tous les citoyens capables de supporter la fa- 
tigue d'une campagne, et avec l'aide de leurs alliés ils 
parvinrent à mettre sur pied une armée suffisante pour 
pouvoir raisonnablement tenter la fortune des armes. 
Périclès était le principal des généraux qui la comman- 
daient; il la dirigea aussitôt contre l'armée coalisée qui 
était à Tanagra, ville béotienne. 

C'était pour la Grèce une circonstance solennelle que 
cette première rencontre des deux grands peuples qui se 
disputaient l'honneur de la commander; l'événement al- 
lait décider auquel des deux appartiendrait la supériorité, 
sur terre du moins , car la mer était sans conteste aux 
Athéniens. Les forces étaient à peu près égales. Les Athé- 
niens et leurs symmaques avaient quatorze mille hom- 
mes , parmi lesquels figurait un corps nombreux de ca- 
valerie thessalienne. Cette cavalerie avait une grande 
réputation dans l'antiquité. Les Lacédémoniens avaient 
avec eux dix mille alliés péloponnésiens et thébains, et 
quinze cents hoplites de Lacédémone. On ne sait combien 
parmi eux il y avait de Spartiates accompagnés de leur 

1 Thucyd. 

2 M. 



280 SIÈCLE DE PÉR1CLÉS. 

septhilôtes. S'il y en avait seulement un tiers, le nombre 
des combattants était égal des deux côtés; s'il y en avait 
moitié, comme à Platée, les Lacédémoniens étaient bien 
plus nombreux. 

Dans cette grande occasion, Kimôn crut pouvoir quitter 
le lieu de son exil pour aller défendre son pays contre ces 
mêmes Spartiates en faveur desquels il était censé le tra- 
hir. Il se rendit à l'armée pour offrir son concours, 
comme jadis son ancien collègue Aristeidès, exilé aussi, 
avait offert le sien la veille de Salamine. Mais les chefs 
athéniens d'alors se montrèrent moins confiants que 
Thémistoklès ; Kimôn fut repoussé sous l'injurieux pré- 
texte qu'il pouvait passer à l'ennemi pendant le combat ' . 
Il est difficile d'admettre que Périclès et ses collègues 
aient eu de Kimôn une aussi fausse opinion ; ils craignaient 
bien plutôt que sa présence dans l'armée n'y diminuât 
leur propre influence et qu'il ne reconquît les armes à la 
main sa popularité perdue. Sans doute, Thucydide l'af- 
firme, quelques exaltés ridicules du parti ultra-oligarchi- 
que, comme il y en a dans tous les pays et à toutes les 
époques, rêvaient le rétablissement de l'ancien régime 
par les armes étrangères; mais le reste de l'aristocratie 
montra dans cette circonstance sa loyauté et son patrio- 
tisme, les amis de Kimôn surtout, qui s'illustrèrent par 
un des plus beaux traits de l'histoire ancienne. Lors- 
que désespéré , non de retourner en exil , mais d'y re- 
tourner sans prendre part à la bataille, Kimôn assembla 
ses amis pour leur faire ses adieux et les exhorter à se 

1 Plutarquc ( Vit. Cim.), attribue cette mesure au Conseil des Cinq cents. 



CHAPITRE IX. * 281 

conduire de façon à faire retomber sur leurs adversaires 
tout l'odieux de l'injuste accusation qui les frappait avec 
lui, ceux-ci lui demandèrent son armure afin delà porter 
avec eux comme une enseigne autour de laquelle ils se 
rallieraient pour combattre, commandés sinon par lui, du 
moins par son souvenir. Ils juraient de vaincre ou de 
mourir sans la quitter. 

La bataille s'engagea avec furie. Périclès, d'un côté, 
comprenant que sur lui retomberait toute la responsabilité 
de l'événement, déployait à la tête de ses plus fidèles 
amis tout ce qu'il avait de talent militaire et de courage ; 
de l'autre, Euthippos d'Anaphlystes, avec les amis de 
Kimon, au nombre de cent, la fleur de la noblesse athé- 
nienne, accomplissait des prodiges de valeur, sans pou- 
voir enfoncer les ennemis soutenus par les invincibles 
guerriers de Lacédémone. On se battit toute la journée 
et la nuit mit fin au combat. Les pertes énormes des deux 
parts étaient à peu près égales et nul n'aurait pu dire de 
quel coté la victoire pencherait le lendemain. Au lever du 
soleil, le carnage recommença; mais la cavalerie thessa- 
lienne avait passé à l'ennemi , on ne sait pourquoi , et 
cette désertion rompit l'équilibre des forces. Les Athé- 
niens ne lâchèrent pas pied cependant, et continuèrent 
héroïquement le combat devenu inégal. Les Kimôniens 
surtout soutinrent tout l'effort des hommes d'armes Spar- 
tiates et se firent tuer jusqu'au dernier dans une lutte 
acharnée contre ces terribles adversaires. Lorsque la nuit 
fit encore cesser le combat, les Athéniens avaient le des- 
sous; du moins une partie des historiens les déclarent 
vaincus, et les Tanagréens, alliés de Sparte, consacrèrent 



282 SIÈCLE DE PÉMCLÈS. 

dans le temple d'Olympie une Victoire et un bouclier de 
bronze doré , prétendue dîme du butin fait sur le champ 
de bataille 1 . Suivant d'autres, les Athéniens ne confessè- 
rent nullement leur défaite : c'est-à-dire qu'ils ne quittè- 
rent point la place immédiatement et purent enterrer 
leurs morts sans en demander la permission aux vain- 
queurs. Ils traitèrent avec les Lacédémoniens sur le champ 
de bataille et conclurent avec eux une trêve de quatre 
mois qui permit à ceux-ci de s'en retourner dans leur 
pays par l'isthme. 

Dans tous les cas la trêve fut seulement entre les La- 
cédémoniens et les Athéniens, ou elle fut bien mal ob- 
servée, car, soixante-deux jours après la bataille de Ta- 
nagra, une nouvelle armée athénienne envahissait la 
Béotie sous le commandement principal de Myronidès, fils 
de Rallias, le même qu'avait déjà illustré la défense de 
Mégare. En rentrant chez eux les Athéniens n'avaient 
pensé qu'à organiser une expédition pour se venger des 
Béotiens et des Thessaliens. Au jour fixé pour la réunion 
des citoyens qui devaient en faire partie , Myronidès s'é- 
tait mis en marche sans attendre les retardataires, sous ce 
prétexte que « ceux qui en pareille circonstance n'étaient 
« point exacts au rendez-vous devaient être de mau- 
(c vais soldats ». Il franchit rapidement les dix lieues en- 
viron qui séparent Athènes de Tanagra et offrit là aux 
Béotiens une grande bataille dans laquelle ils furent 
vaincus. Les Tanagréens payèrent cher alors le concours 



1 Cf. Pausanias, Ai tic, 29. Diod. Sic, XI, 30. Plut., Kimdn. Aristide, 
Panathen. 



CHAPITRE IX. 283 

qu'ils avaient donné aux Lacédémoniens : leur ville fut 
prise de vive force, pillée et démantelée. Myronidès 
parcourut ensuite la Béotie dans tous les sens en pillant 
les terres des ennemis d'Athènes jusqu'à ce qu'une se- 
conde armée vînt à sa rencontre. C'était le dernier effort 
des Thébains et de leurs alliés qui avaient mis sur pied 
tout ce qu'ils avaient pu réunir de combattants. Cette 
seconde armée ne fut pas plus heureuse que la première : 
après un combat acharné et qui dura un jour entier, 
les Athéniens furent encore vainqueurs 1 . 

Tels sont les seuls détails que nous ayons sur ces deux 
batailles que les Athéniens comptaient au nombre de 
leurs plus grandes victoires et non sans raison , si Ton 
considère les succès militaires obtenus dans la suite par 
les vaincus. On doit remarquer que les Athéniens durent 
nécessairement être soutenus dans cette guerre par le 
parti démocratique et antithébain, parce que le pouvoir 
à Thèbes était alors entre les mains de l'aristocratie. Le 
résultat de la campagne de Myronidès fut le rétablisse- 
ment de la démocratie dans toutes les villes de la Béotie 
et leur entrée dans l'alliance d'Athènes. 

La lutte de la démocratie contre l'oligarchie, c'est- 
à-dire en réalité la guerre des pauvres et des riches dans 
chaque État, et l'appui donné par les démocraties et les 
oligarchies triomphantes dans leurs États aux démocraties 
et aux oligarchies des autres États, expliquent la plu- 
part des événements sans cela incompréhensibles de 
l'histoire grecque. Ainsi l'on s'étonne de voir Myronidès 

1 Bataille des Œnophyles, 456 av. J.-C. 



284 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

maître de la Béotie attaquer et soumettre la Phocide qui 
vient d'être en guerre avec les Lacédémoniens et qui 
devait par conséquent être du parti d'Athènes. Ce fait doit 
évidemment se réduire à cela, que Myronidès entra en 
Phocide, y défit tout ce qu'y avaient fait les Lacédémo- 
niens et y rétablit la démocratie avec l'alliance athé- 
nienne. De là il passa chez les Locriens Opontiens qu'il 
soumit également; puis il marcha contre les Thessaliens 
pour tirer vengeance de la trahison de Tanagra et imposer 
le rappel des exilés politiques , car là aussi les deux partis 
combattaient, et c'est dans les oscillations de leurs forces 
respectives qu'on doit chercher l'explication de leur con- 
duite sur le champ de bataille de Tanagra. Quoi qu'il en 
soit, Athènes dut se passer de vengeance pour cette fois : 
les succès de Myronidès s'arrêtèrent à Pharsale. Il es- 
saya de l'assiéger; mais, rencontrant une résistance vi- 
goureuse , il ne s'opiniâtra pas et rentra à Athènes avec 
son armée, couvert de gloire et chargé de butin. 

Une autre expédition suivit celle de Myronidès : Tol- 
midès, le plus téméraire des généraux athéniens, osa 
proposer au peuple d'aller attaquer les Spartiates chez 
eux et de ravager le sol de la Laconie que jamais encore le 
pied d'un ennemi n'avait foulé. Son audace lui réussit : 
parti d'Athènes avec cinquante trières et quatre mille ho- 
plites choisis, il tomba, à ['improviste sur Méthone, im- 
portante place des Lacédémoniens, qu'il prit d'assaut et 
saccagea. Les Lacédémoniens accoururent au secours avec 
une armée; mais Tolmidès se rembarqua et fondit sur 
Gythium, le port et l'arsenal maritime de Sparte. Gythium 
fut pris comme Méthone; tous les vaisseaux et le ma- 



CHAPITRE IX. 235 

tériel furent brûlés , toute la contrée fut pillée et ruinée, 
et encore une fois, lorsque les Lacédémoniens arrivèrent, 
Tolmidès était déjà parti. ïi allait à Zacynthe, principale 
ville de l'île de Céphalonie. Il prit cette ville et toutes 
celles de l'île, qu'il soumit à l'alliance d'Athènes; puis, 
continuant sa course , il alla attaquer et prendre Naupacte 
aux Locriens Ozoles, autres alliés de Lacédémone. Nous 
avons vu comment les Athéniens donnèrent cette ville 
aux Messéniens chassés d'Ithome. Après Tolmidès , Pé- 
riclès lui-même attaqua à son tour les partisans des Spar- 
tiates. Il débarqua dans la Sicyonie avec l'équipage de 
cinquante trières et mille hoplites. Les Sicyoniens essayè- 
rent en vain de le repousser ; ils furent battus , perdirent 
beaucoup de monde et furent contraints de se renfermer 
dans leur ville, que Périclès essaya de prendre d'assaut. 
Son armée n'étant pas suffisante, et apprenant qu'une 
armée péloponnésienne accourait au secours de la ville, il 
se rembarqua après avoir ravagé le pays pour se jeter sur 
i'Acarnanie. Là encore il dévasta le pays, prit Chalcis, sur 
le golfe de Corinthe, chercha à enlever vEniades, qui ré- 
sista à ce coup de main, et rentra à Athènes apportant 
sur ses vaisseaux un butin plus riche encore que celui 
de ses collègues. 

Ainsi, depuis que Kimôn était exilé et que le pouvoir 
était entre les mains de Périclès et des démocrates, les 
armes d 1 Athènes avaient triomphé partout, excepté à Ta- 
nagra. Les Corinthiens, lesÉginètes, les Béotiens, avaient 
été vaincus; une foule de villes avaient été rangées 
sous l'obéissance des Athéniens; des expéditions lucra- 
tives avaient rapporté aux citoyens qui y avaient pris 



286 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

part autant de gloire que d'argent. Et cependant, au 
milieu de leur succès, Péricèls et son parti s'aperçurent 
tout à coup que jamais l'Attique n'avait couru un plus 
grand danger et que jamais la réaction contre la démo- 
cratie n'avait été plus imminente. En effet, à l'extérieur, 
tous les vaincus, tous les humiliés, toutes les victimes des 
dernières expéditions, se coalisaient pour la vengeance. 
Les Lacédémoniens, exaspérés par l'insulte faite à leur 
territoire, étaient à la tête de l'association, et sous leur di- 
rection le Péloponnèse levait des armées si formidables 
qu'Athènes ne pouvait pas tenter de soutenir la guerre 
sur terre. Dans la Béotie, l'Acarnanie, la Locride, la Pho- 
cide , la Thessalie , dans tout le nord de l'Hellade en un 
mot, les ennemis d'Athènes se préparaient à seconder le 
Péloponnèse. A l'intérieur la bataille de Tanagra avait bien 
modifié les dispositions des esprits à l'égard du parti 
aristocratique et de Kimôn. La conduite héroïque de ses 
amis avait fait voir que les conservateurs aimaient autant 
leur pays que les démocrates, et qu'en ménageant les La- 
cédémoniens et les autres Grecs , comme on le leur avait 
tant reproché, ils s'étaient montrés plus sages que ceux 
qui avaient amené une coalition générale contre Athènes 
par leur politique agressive. Le nombre de ceux qui re- 
grettaient Kimôn augmentait donc rapidement surtout 
parmi les populations rurales. Les propriétaires et les 
cultivateurs ne pensaient qu'avec terreur à l'invasion qui 
menaçait l'Attique; car les représailles que pourrait en- 
suite exercer la marine athénienne sur les terres des en- 
nemis ne les dédommageraient pas du pillage de leurs 
biens et de ce qu'ils pourraient avoir à souffrir dans leurs 



CHAPITRE IX. 287 

'personnes. Ils savaient qu'au temps de Kimôn ils n'eus- 
sent point été exposés à de telles calamités, et ils pensaient 
qu'il pourrait peut être encore détourner le péril. 

L' habile Périclès vit de loin venir Forage et sut le pré- 
venir. Il n'attendit pas que les mécontents se fussent 
comptés, et, avant qu'ils fussent assez nombreux pour lui 
retirer le pouvoir, il s'adressa à son rival lui-même et lui 
demanda le salut de l'État et le sien propre. Alors lui 
servit merveilleusement l'adresse qu'il eut toujours de 
laisser faire les hommes de son parti et de ne paraître lui- 
même que dans les cas d'absolue nécessité ou lorsqu'il 
s'agissait d'une mesure susceptible de procurer une grande 
popularité à son auteur. Par là les derniers événements se 
trouvaient bien plutôt imputables aux autres qu'à lui; de 
plus, quoiqu'il eût plus que tout autre dirigé les ma- 
nœuvres qui avaient amené l'exil de Kimôn, il s'était fait 
remarquer par sa modération dans ses attaques et avait 
laissé à d'autres orateurs le soin d'exciter le peuple contre 
lui. Une alliance entre Kimôn et Périclès n'avait donc rien 
de choquant, et avant même que le désir de voir revenir 
Kimôn, désir qui était au fond de tant d'esprits, eût 
été formulé, Périclès apportait à la tribune le décret de 
rappel tout rédigé et le faisait adopter par l'Assemblée ; 
en sorte qu'en prévenant à propos un désir de la majorité 
en apparence très-contraire à son intérêt personnel, il 
sut affermir et augmenter la faveur dont il jouissait. 

Toutefois il n'avait pas négligé de prendre ses pré- 
cautions, et il avait préalablement traité avec Kimôn par 
l'entremise, dit-on, de son ancienne ennemie Elpiniké. 
Gomme eupatride, comme fille de Miltiadès, Elpiniké 



288 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

haïssait de tout son cœur le filsdeXanthippos, et elle n'a- 
vait jamais cessé de mettre au service de sa haine toute 
l'influence que lui donnait sa naissance, sa fortune et 
son esprit. Cependant, lors du procès de Kimôn, sérieu- 
sement inquiète pour la vie de son frère contre lequel la 
multitude paraissait très-irritée , elle avait été trouver 
Périclès pour le prier de sauver au moins Kimôn d'une 
condamnation à mort. Sans doute quelqu'un de ses 
traits avait effleuré le cœur ordinairement impassible de 
rOlympien, s'il est vrai, comme le dit Plutarque, qu'il 
ait manqué de générosité dans son triomphe au point 
d'accueillir la sœur de son rival implorant le salut de 
son frère, par cette grossière plaisanterie : ce Tes charmes 
sont trop fanés, Elpiniké, pour payer un tel service! » 
Pourtant, suivant son usage, il avait laissé les autres 
accusateurs charger Kimôn à outrance; lui-même n'a- 
vait dit que quelques mots très-modérés et seulement 
pour accomplir son devoir ; car il était de ceux auxquels 
avaient été confiées les fonctions de synégori. 

Ce fut à son tour à rechercher l'intervention d'Elpi- 
niké, et, par son entremise, il fut convenu que les deux 
grands rivaux se partageraient le pouvoir à l'amiable. 
Périclès gardait l'administration intérieure, et Kimôn était 
chargé de tout ce qui concernait la guerre. Peut-être 
Kimôn, en refusant cette alliance, aurait-il pu quelques 
mois plus tard se venger et envoyer Périclès le remplacer 
en exil; mais il jugea que la patrie avait besoin de lui et il 
accepta immédiatement. Aussitôt après qu'il fut rentré à 
Athènes, il se rendit en ambassade à Lacédémone. Ses 

7 m 

relations d'hospitalité avec les Spartiates et surtout la 



CHAPITRE IX. 289 

confiance qu'inspiraient son caractère et les dispositions 
bienveillantes dont il avait toujours donné des preuves , 
les déterminèrent à renoncer à leur vengeance et à con- 
sentir à la paix. Toutefois l'ancienne alliance ne fut pas 
rétablie : on convint seulement d'une trêve de cinq ans. 
Les autres ennemis d'Athènes avaient appris à leurs dé- 
pens que sans Lacédémone ils n'étaient pas capables de 
faire la guerre. Ils acceptèrent donc aussi la trêve \ 

Ainsi l'Attique échappa à l'invasion, à la grande joie 
des possesseurs de terre et des cultivateurs toujours par- 
tisans de la paix. Au contraire la population maritime 
préférait de beaucoup la guerre qui, par la destruction 
des marines capables de soutenir la lutte , était devenue 
une sorte de piraterie légitime. Pour les Athéniens, 
maîtres de la mer, les expéditions maritimes n'étaient 
plus que des razzias : on abordait un point du territoire 
ennemi , on le pillait et on se rembarquait dès qu'on ap- 
prenait l'arrivée d'une armée de défense. Il y avait donc 
beaucoup de profits et peu de coups à recevoir ; d'ailleurs 
les marins d'Athènes ne les craignaient point, rendons- 
leur cette justice. Aussi le gouvernement fusionné de 
Kimôn et de Périclès n'eût-il pu fonctionner longtemps 
sans avoir contre lui cette partie nombreuse et remuante 
de la population , s'il n'avait su fournir des aliments à son 
activité. Suivant le principe de Kimôn : paix aux Grecs, 
guerre aux barbares ; ce fut le grand roi qui en fit les 
frais. 

Athènes avait justement un grand revers à venger. 
Nous avons laissé l'armée de Fexpédition d'Egypte assié- 

i 452 av. J.-C. 

PÉlUCLÈS. — T. I. 19 



290 SIÈCLE DE PÉRïCLÈS. 

géant le mur blanc de Memphis. Cette forteresse avait 
résisté à tous les efforts réunis des Grecs et des Égyp- 
tiens d'Inaros et le siège s'était prolongé pendant plus 
d'un an. Pendant ce temps-là le roi de Perse Artaxerxès 
avait mis sur pied une nouvelle armée plus puissante 
que celle qui avait été défaite. Cette armée, forte de 
trois cent mille hommes, commandée par Artabazos et 
Mégabyzos, satrapes, s'avança suivie d'une flotte de trois 
cents vaisseaux tirés de Chypre, de Cilicie et de Phé- 
nicie, pays qui fournissaient au roi ses meilleurs marins. 
Elle remonta le Nil jusqu'à Memphis. Les récits de Dio- 
dore et de Thucydide s'accordent mal dans les détails : 
ce qui est certain, c'est que les Gréco-Égyptiens furent 
repoussés et confinés dans une île située sur un bras du 
Nil et nommée l'île de Prosopitides où les Grecs avaient 
tiré à terre les deux cents vaisseaux qui les avaient ame- 
nés. Là ils résistèrent pendant dix-huit mois protégés 
par l'eau qui les entourait; mais les Perses leur enlevè- 
rent cette défense en barrant par une digue le bras du 
fleuve et en détournant les eaux. Alors les Égyptiens 
terrifiés se soumirent en abandonnant leurs alliés. Ceux-ci 
cependant ne s'abandonnèrent pas eux-mêmes; après 
avoir brûlé, pour qu'ils ne tombassent pas aux mains des 
ennemis , leurs vaisseaux désormais inutiles , ils se pré- 
paraient à une résistance désespérée en s'exhortant les 
uns les autres à se souvenir qu'ils étaient fils des héros 
de Marathon ; lorsque, heureusement pour eux, les gé- 
néraux perses, qui s'en souvenaient aussi , pensèrent que 
la défaite de cette petite armée de braves pourrait bien 
leur coûter cher. Ils offrirent aux Athéniens de les laisser 



CHAPITRE IX. 291 

aller sains et saufs, s'ils voulaient sortir d'Egypte. Ceux- 
ci acceptèrent et reprirent le chemin de leur pays par la 
Libye et la Cyrénaïque , non sans laisser en route bien 
des compagnons , victimes des fatigues , des privations , 
et de la chaleur du désert. Un second désastre s'ajouta 
à celui-ci : pendant que l'armée athénienne se retirait, 
cinquante trières envoyées pour la renforcer, ignorant 
ce qui se passait , vinrent tomber dans la flotte victo- 
rieuse des Perses. Elles abordèrent à un lieu nommé 
Mendesium, à une embouchure du Nil. L'infanterie les 
attaqua par terre , la flotte par mer, de sorte qu'elles ne 
purent résister et furent prises avec leurs équipages, à 
l'exception de quelques navires qui purent se sauver. 

Les Perses triomphaient donc à la faveur de la guerre 
entre les Grecs , lorsque l'arrivée de Kimôn dans la mer 
de Chypre changea la face des affaires. Il venait avec 
deux cents trières dans ces mêmes parages, théâtres de ses 
anciens succès, avec l'intention d'enlever aux barbares 
l'île de Chypre en grande partie peuplée de colonies 
grecques. Artabazos, satrape de Cilicie et Mégabyzos, sa- 
trape de Syrie, qui venaient de soumettre l'Egypte, 
étaient chargés de s'opposer à ses desseins; l'un campé à 
la côte de Cilicie avec ses trois cent mille hommes , l'autre 
tenant la mer avec une flotte de trois cents vaisseaux. 
Kimôn sépara d'abord de sa flotte soixante navires qu'il 
envoya au secours d' Amyrtrcos, parent et successeur d'I- 
naros, misàmortpar les Perses. Cet Amyrtaeos, retiré dans 
les marais de la Libye depuis la défaite d'Inaros, venait 
d'en sortir et de renouveler la guerre de l'indépendance 
égyptienne. Le reste de la flotte athénienne se rendit en 

19. 



292 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Chypre. L'histoire exacte de cette campagne est impos- 
sible à faire. Thucydide, qui l'indique en deux mots, est 
en désaccord complet avec Plutarque et Diodore qui la 
racontent longuement. Ces deux derniers ne sont pas non 
plus d'accord entre eux, quoiqu'ils aient entre les mains 
les œuvres précieuses d'historiens perdus. Il est certain 
que les Athéniens assiégèrent d'abord Citium et se ren- 
dirent ensuite devant Salamis, autre ville de Chypre et sa 
capitale. Ce nom fut encore une fois fatal aux Perses qui 
subirent en mer et à la côte voisine une double et dé- 
sastreuse défaite où périrent leurs armées de terre et de 
mer. Mais on ne saurait décider si Kimon lui-même 
commanda ce renouvellement de son fameux fait d'armes 
deTEurymédon ; s'il n'était pas mort devant Citium; s'il 
est vrai, comme l'écrivait Phanodémos , que ses collègues, 
gardant son corps sur son vaisseau , aient caché sa mort 
et commandé en son nom pendant trente jours ; si enfin 
sa dépouille mortelle fut solennellement rapportée à 
Athènes , ou s'il fut simplement enterré près de Citium 
avec tous ceux qui y périrent. 

Je n'oserais non plus rien dire d'affirmatifsur le traité 
qui aurait été la conséquence de cette guerre. Si l'on en 
croit Diodore, Artaxerxès, comprenant qu'il ne pouvait 
pas lutter davantage avec les Athéniens , aurait ordonné 
à Artabazos et à Mégabyzos de faire la paix à tout prix. 
Ceux-ci envoyèrent des députés à Athènes et leurs pro- 
positions étaient si humbles que les Athéniens les accep- 
tèrent avec joie. Ils envoyèrent de leur côté une ambas- 
sade dont était chef Callias, fils d'Hipponicos, le beau- 
frère de Kimôn, et un traité fut juré par lequel : le roi 



CHAPITRE IX. 293 

reconnaissait la liberté et l'autonomie de toutes les villes 
grecques d'Asie ; les satrapes perses ne devaient point 
approcher par terre à moins de trois jours de marche de 
la mer Egée; aucun vaisseau de guerre ne devait paraître 
dans cette mer; les bornes étaient, au nord, les roches 
Cyanées, au sud, les îles Chélidoniennes. Par contre les 
Athéniens s'engageaient à ne rien entreprendre sur les 
possessions du roi. 

D'autres, sur l'autorité de Callisthénès , pensent qu'il 
n'y eut jamais de traité et que la seule terreur des armes 
athéniennes suffit à tenir les Perses loin de la mer Egée ; 
d'autres encore pensent que le traité avait eu lieu aussitôt 
après les batailles de l'Eurymédon. Je ne vois pas de 
raisons pour croire que le texte du traité inséré dans la 
collection des décrets de Kratéros soit imaginaire. Je 
ne crois pas non plus que la stèle vue par Théopompos à 
Athènes et sur laquelle le traité était gravé, ait été fabri- 
quée à plaisir; bien que les lettres n'en fussent pas 
attiques, c'est-à-dire très-anciennes, mais ioniques, 
c'est-à-dire plus modernes. On conçoit aisément que, dans 
la restauration d'une stèle usée , les caractères aient pu 
être rapprochés de la forme en usage ; mais on n'admet 
pas volontiers la création de toute pièce d'un monument 
public inutilement mensonger. D'autre part, entre la ba- 
taille de l'Eurymédon et celle de Salamis , bien que les 
hostilités aient été suspendues temporairement par la 
guerre entre Grecs , il y a cependant des faits de guerre 
entre les Athéniens et les Perses, suffisants pour prouver 
qu'il n'y avait pas de paix entre les deux nations. J'in- 
cline donc à penser que Diodore dit vrai et qu'il y eut 



294 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

réellement un traité fait après Salamis, en exécution 
duquel les Athéniens retirèrent immédiatement toutes 
leurs forces et même les soixante navires qui étaient en 
Egypte 1 . Depuis lors seulement et pour longtemps les 
hostilités cessent entre Grecs et barbares. 

1 Thucydide. 



CHAPITRE X, 



Thoukydidès, fils de Mélésias, réorganise le parti de la réaction et de l'oppo- 
sition à Pérlclès. — Guerres. — Invasion. — Paix achetée. — Les lettres , 
les sciences, les arts. — Sophocle , Euripide. — Anaxagoras et les savants. 
— Hérodote. — Les origines de la médecine. — Les Asclépiades. — Hip- 
pocrate, Euryphôn. — Architectes, Sculpteurs. — Description de l'Acropole. 



Le parti des conservateurs dont l'influence renais- 
sante avait nécessité le rappel de Kimôn ne resta pas sans 
chef à la mort de ce dernier. Depuis son exil de nom- 
breuses occasions s'étaient présentées où ce parti avait 
dû s'opposer tant sur les affaires intérieures que sur les 
relations extérieures à la politique de Périclès et de ses 
lieutenants. Dans ces débats orageux on avait vu se placer 
au premier rang un homme sur les actes duquel il ne 
nous est pas resté de documents proportionnés au rôle 
considérable qu'il joua dans son temps. C'était Thouky- 
didès, fils de Mélésias, beau-frère de Kimôn. Sans être un 
grand capitaine comme celui-ci, il était guerrier cepen- 
dant et nous le verrons chargé de commander une partie 
de la flotte lors de la guerre de Samos; mais il devait 
surtout son importance à son talent pour la parole qui 
le rendait cligne de lutter contre Périclès et à son énergie 
comme homme politique qui lui permit de reconstituer 
un parti presque dispersé et réduit à ne plus oser se dé 
fendre. En effet, effrayés par la chute de Kimôn, bien 



296 SIÈCLE DE PÉRI CLÉS. 

des hommes de l'ancienne aristocratie aux cœurs timides, 
voyant déjà leurs personnes et leurs biens à la merci de 
la multitude, ne pensaient plus qu'à la désarmer par 
leur soumission à ses volontés et leur empressement à se 
conformer à ses désirs, même quand ils étaient contraires 
à la justice et à l'intérêt de l'État. Thoukydidès sut leur 
rendre le courage, leur faire voir qu'ils s'avilissaient sans 
profit et, en appelant à luitous ceux qu'inquiétaient lesten- 
dances du gouvernement, se faire un parti compacte à la 
tête duquel il put, sinon changer la marche des événe- 
ments, du moins la retarder de quelques années. Sous 
sa direction les conservateurs et les novateurs se séparè- 
rent en deux camps nettement tranchés. L'un fut nommé : 
l'oligarchie; l'autre : le peuple. To piv $t;[/.ov , to $' ô^iyouç 

Mais si Thoukydidès pouvait remplacer Kimôn comme 
chef de parti, il n'était pas comme lui l'hôte de Lacédémone 
et il ne se trouvait pas par conséquent dans les mêmes con- 
ditions pour maintenir la paix entre les deux États. Aussi 
à peine la trêve de cinq ans fut-elle expirée que leur mé- 
sintelligence se manifesta de nouveau à l'occasion du 
temple de Delphes. Les Delphiens prétendaient que le 
temple appartenait à leur ville seule et qu'à eux seuls 
revenait la présidence des cérémonies religieuses et des 
jeux Pythiens. Les Phocidiens soutenaient que les Del- 
phiens usurpaient les droits de la nation entière. Gomme 
les Phocidiens étaient les plus nombreux, ils s'étaient mis 
en possession du temple; mais lesLacédémoniens, prenant 
fait et cause pour les Delphiens , envoyèrent une armée, 

1 Plutarque, Pèriclcs. 



CHAPITRE X. 297 

reprirent le temple, le leur rendirent, et firent graver, sur 
le côté d'un grand loup de bronze placé près de l'autel, 
que les Lacédémoniens, après avoir rendu aux Delphiens 
l'intendance du temple, avaient obtenu d'eux le privilège 
de passer avant tous autres quand ils voudraient con- 
sulter l'oracle. A peine les Lacédémoniens furent-ils re- 
tournés chez eux que les Athéniens envoyèrent une ex- 
pédition commandée par Périclès, reprirent le temple 
aux Delphiens, le rendirent aux Phocidiens et firent 
graver une autre inscription sur l'autre côté du loup de 
bronze , d'après laquelle le droit de passer les premiers 
leur était donné par les Phocidiens. 

Ainsi recommencèrent les hostilités. Plusieurs des 
alliés-sujets d'Athènes en profitèrent pour se soulever. Les 
Mégariens commencèrent. Entrés les derniers dans l'al- 
liance, ils s'en étaient lassés les premiers; soit que la 
domination des Athéniens leur eût paru moins douce 
qu'ils ne l'avaient cru ; soit plutôt que les excès de la dé- 
mocratie ayant amené le rétablissement de l'oligarchie', 
celle-ci fût naturellement retournée à ses anciennes allian- 
ces. En apprenant la défection de Mégare, les Athéniens 
y coururent , battirent les Mégariens en bataille rangée et 
les forcèrent à se renfermer dans leur ville. Mais, pen- 
dant ce temps, une grande partie des villes de la Béotie, 
se soulevaient, Orchomène, Coronée et plusieurs autres. 
L'oligarchie y avait repris le dessus ; les exilés et les 
émigrés avaient été rappelés, et, devenus maîtres du pou- 
voir, ils étaient rentrés dans l'alliance deThèbes. Aussitôt 
s'organisa une expédition pour les réduire. Tolmidès, 

1 Aristote, Poliiic., I. 5, ch. 2 et 4. 



298 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

fils de Tolmaeos , l'aventureux général qui avait ravagé 
le Péloponnèse , pillé l'arsenal des Lacédémoniens et battu 
en diverses circonstances les Péloponnésiens , était à sa 
tête. Elle se composait de mille hoplites d'élite, appar- 
tenant aux premières familles d'Athènes, engagés vo- 
lontairement, et de contingents alliés dont la force numé- 
rique n'est pas connue. 

En quoi cette expédition était mal combinée, il est 
difficile de le juger maintenant ; mais elle paraissait telle 
à Périclès. A cette époque il était déjà le plus influent des 
hommes politiques sur les délibérations de rassemblée 
du peuple; mais il n'y régnait pas encore comme plus 
tard presque en souverain. Il s'opposa donc à la cam- 
pagne projetée sans pouvoir parvenir à l'empêcher; il 
ne réussit pas même à la retarder : oc Attends au moins 
un peu, disait-il à Tolmidès, et si tu ne veux pas écouter 
Périclès, écoute le temps qui est toujours le meilleur 
conseiller et le plus sage. » Sa réputation d'habileté s'ac- 
crut encore par cette opposition. Les débuts de l'expé- 
dition furent heureux : Chéronée , une des villes révol- 
tées, fut prise et ses habitants réduits en servitude. Tol- 
midès se retira après y avoir mis une garnison; mais les 
succès furent de courte durée : en continuant sa marche, 
l'armée athénienne tomba près de Coronée dans une 
embuscade ; elle fut attaquée à Pimproviste et entourée 
par une armée nombreuse composée des troupes d'Or- 
chomène et de quelques autres villes béotiennes auxquelles 
s'étaient joints des exilés de l'Eubée chassés de leur 
pays par les Athéniens comme ennemis de leur domina- 
tion. La vaillance de Tolmidès ne servit qu'à lui assurer 



CHAHTRE X. 29î> 

une mort glorieuse : il périt en combattant et, avec lui, 
un grand nombre d'Athéniens ; tous les autres furent faits 
prisonniers. Cette sanglante défaite obligea les Athéniens 
à rendre à la liberté toutes les villes de Béotie. Ce fut la 
rançon de leurs captifs au salut desquels ils sacrifièrent 
les résultats de la campagne fameuse de Myronidès et de 
la journée des OEnophytes. 

Le succès delà Béotie entraîna l'insurrection de l'Eubée 
séparée d'elle seulement par l'étroit canal de l'Euripe. 
Là comme partout, l'aristocratie était hostile aux Athé- 
niens qui avaient exilé les plus exaltés des riches et des 
nobles appelés dans le pays hippobotes, nourrisseurs de 
chevaux, chevaliers. C'était cette partie de l'aristocratie 
eubéenne qui s'était jointe aux troupes béotiennes à 
Coronée; mais il en restait encore un grand nombre 
dans L'Eubée. Lorsque les exilés vainqueurs de Tolmidès 
repassèrent l'Euripe , il ne leur fut pas difficile de sou- 
lever le peuplç contre la domination étrangère. La haine 
contre les Athéniens était si grande dans certaines villes , 
qu'un vaisseau d'Athènes ayant été pris par les Histiéens, 
tout l'équipage fut massacré sans exception ; cruauté que 
les Histiéens payèrent cher plus tard. 

Périclès partit pour l'Eubée avec une armée; mais à 
peine y fut-il arrivé qu'il apprit l'invasion de l'Attique 
par les Péloponnésiens. Les Mégariens avaient organisé 
une coalition des Lacédémoniens, des Épidauriens, des 
Sicyoniens et des Corinthiens, et il est probable que les 
chefs de l'insurrection eubéenne agissaient de concert 
avec eux. Le secret avait été bien gardé, ce qui était 
chose facile , une expédition sur le continent n'exigeant 



300 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

pas de longs préparatifs. A Athènes, les généraux fai- 
saient simplement afficher sur les statues des dix épo- 
nymes les catalogues* des soldats qui devaient faire la 
campagne. Le kéryx publiait le jour et l'heure du départ, 
Tordre de prendre avec soi des vivres pour trois jours; 
et chacun de ceux qui trouvaient leur nom sur le tableau 
suspendu à Péponyme de sa tribu , partait portant sa 
provision de farine et de fromage dans son yiAwç, sorte 
de havre-sac en osier. L'on était prompt à partir et l'on 
arrivait vite parce que les belligérants n'étaient pas loin 
les uns des autres. 

Lorsque Périclès revenu précipitamment de l'Eubée 
arriva, la population entière de PAttique était dans un 
effroi indescriptible ; les Péloponnésiens avaient déjà pillé 
la campagne d'Eleusis et la plaine de Thria. Kimôn et 
après lui Périclès avaient suivi les errements de Thémis- 
toklès pour le développement des forces militaires d'A- 
thènes, c'est-à-dire qu'ils avaient tout donné à la marine 
et peu à l'armée de terre. Leurs hoplites valaient tous les 
soldats du monde ; mais ils étaient peu nombreux. Les 
Péloponnésiens au contraire s'étaient attachés à augmenter 
leurs forces de terre, et dans cette circonstance ils avaient 
réuni tous leurs efforts pour mettre sur pied une armée 
capable de venger tous les échecs, tous les maux et toutes 
les injures de la dernière guerre. Périclès se trouva donc 
en face d'une armée tellement supérieure à la sienne qu'il 
eût été insensé à lui d'accepter le combat offert chaque 
jour. Il n'y pensait pas : énergique entre tous quand il 

1 Kaià).oyoi. Aristopb., Paz, 1183; Acham., 1097, etc., Stholies. 



CHAPITRE X. 301 



y avait lieu , il était trop habile pour ne pas être prudent, 
et sa réputation d'intrépidité lui permettait de se glo- 
rifier de cette prudence. Il aimait que ses soldats sussent 
bien que, quand il engageait une bataille, ils devaient la 
gagner en se battant bien : ce Soyez tranquilles, disait-il, 
vous vivrez longtemps s'il n'y a que moi pour vous mener 
à la boucherie 1 . » 

Cette fois il se trouvait dans une situation embarras- 
sante ; ne pouvant ni combattre sans se faire tailler en 
pièces, ni souffrir sans combattre le pillage de l'Attique 
qui, n'étant pas prévu, devait causer des maux incalcu- 
lables. La vénalité des chefs Spartiates le sauva. L'armée 
coalisée était commandée par le roi de Sparte Pleistoanax, 
fils de Pausanias, assisté par le Spartiate Cléandridas que 
les éphores lui avaient adjoint pour le conseiller et le 
surveiller, à peu près comme dans la révolution française 
on attachait des représentants du peuple aux généraux 
qui commandaient les armées de la république. Le sur- 
veillant et le surveillé étaient aussi cupides l'un que 
l'autre : Périclès entama des négociations avec eux, et, 
moyennant vingt talents qu'il leur partagea , l'affaire s'ar- 
rangea comme il lui plut 2 . Pleistoanax et Cléandridas s'en 
retournèrent avec leur armée et leurs alliés. Il est pro- 
bable que Ton arrêta dès lors la trêve de trente ans, 
jurée quelque temps après,, et par laquelle les Athéniens 
renonçaient aux villes de Pagaee, Nisœe et Trézène et à 
la partie de l'Achaïe conquise dans la dernière guerre. 
Sacrifice illusoire; car les Athéniens ne pouvaient pas 

1 rlut., VU. Pericl. 

2 Éphorc, cité par Schol. d'Aristoph. , Nuées, 859. 



302 SIÈCLE DE PÉRTCLÈS. 

défendre ces villes, s'ils les possédaient encore. Je sup- 
pose même que les alliés n'avaient pas manqué d'en 
chasser les garnisons athéniennes dans leur marche sur 
l'Attique. 

Périciès put donc retourner avec cinquante vaisseaux 
et cinq mille hommes de troupes dans l'Eubée qui, 
abandonnée à elle-même, fut obligée de se soumettre. 
Toutes les villes furent reçues à composition, à l'exception 
d'Histiée dont les habitants furent chassés et les terres 
partagées par la voie du sort à des colons athéniens , en 
punition de la cruauté exercée sur l'équipage du vaisseau 
athénien. 

La retraite de Tannée avait été accueillie à Sparte avec 
indignation : chacun devinait facilement que ses chefs 
s'étaient laissé corrompre ; mais il n'y eut plus de doute 
ni sur le fait, ni sur le chiffre, lorsqu'on apprit que, dans 
sa reddition de comptes, Périciès avait inscrit une somme 
de vingt talents employés « pour dépense nécessaire », 
eiç to Ssov, et que personne n'avait fait d'observations, 
tant l'usage de ces fonds secrets était connu et approuvé 
de tous. L'aristocratie seule alors faisait de l'opposition à 
Périciès; elle n'avait garde d'attaquer une mesure qui 
avait sauvé ses terres et ses maisons de campagne. 

Le roi Pleistoanax fut condamné à une amende si 
forte qu'il ne put la payer et fut obligé de s'exiler ; Cléan- 
dridas, qui avait pris les devants , fut condamné à mort 
par contumace. Cela n'empêcha pas la trêve de trente 
ans d'être ratifiée et d'être observée pendant neuf ans. 
Plusieurs auteurs anciens, et parmi eux Théophraste, 
affirmaient que Périciès usa pour faire accepter la trêve 



CHAPITRE X. 303 

des mêmes moyens qu'il avait employés pour obtenir la 
retraite de l'armée et que pendant plusieurs années il 
continua à faire passer de l'argent aux autorités Spar- 
tiates , jusqu'à ce qu'il eût mis Athènes en état de résister 
à toutes les coalitions continentales. 

Telle était alors sa position : à l'extérieur il lui fallait 
acheter la paix ; à l'intérieur il lui fallait acheter la faveur 
de la multitude et l'acheter par des moyens qui durent 
souvent répugner à sa sagesse d'administrateur. Mais les 
riches et ceux bien plus nombreux qui dépendaient d'eux 
votaient avec Thoukydidès; il fallait se faire une majorité 
ou renoncer au pouvoir, et Ton doit dire à son honneur 
que, si quelques-uns de ses actes sont discutables à cer- 
tains points de vue, il n'en est point que l'historien doive 
flétrir de prime abord comme ne pouvant être avoué par 
aucun parti politique honnête et de bonne foi. Nous l'a- 
vons déjà vu faire salarier les diverses fonctions publi- 
ques jadis gratuites , partager au peuple les terres con- 
quises sur l'ennemi ou confisquées sur les révoltés; en 
même temps il favorisait l'établissement de colonies 
athéniennes sur divers points par des subventions de 
toute nature. Sous son administration, la Chersonèse, 
séparée du continent par une forte muraille construite en 
travers de l'isthme, reçut mille colons athéniens; d'au- 
tres furent établis à Andros et à Naxos. Thurîum s'éleva 
par ses soins en Italie sur les ruines de l'ancienne Sybaris 
détruite depuis cinquante-huit ans. Par là il venait en 
aide à des citoyens pauvres, il se débarrassait de gens 
que la misère rendait turbulents et dangereux, et en 
même temps il augmentait la puissance d'Athènes. 



304 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

La marine lui fournissait aussi un moyen de se faire 
des partisans. Chaque année soixante vaisseaux parcou- 
raient les mers et longeaient les rivages bordés de villes 
grecques. Sur ces vaisseaux , une foule de citoyens peu 
aisés gagnaient en quelques mois de Tété de quoi faire 
vivre leur famille pendant le reste de Tannée et en même 
temps ils devenaient des hommes de mer accomplis. Pour 
se les mieux attacher, Périclès commandait souvent la 
flotte , visitant les villes alliées, s'informant de leurs be- 
soins et cherchant à les satisfaire afin que la crainte et la 
reconnaissance leur ôtassent l'envie de se soulever. C'est 
ainsi qu'il alla lui-même en Thrace faire commencer les 
travaux du mur qui fermait l'isthme de Chersonèse. Une 
autre fois il alla jusqu'au fond de la mer Noire, chassa 
un tyran qui s'était établi à Sinope et partagea les terres 
de ce tyran entre six cents de ses hommes qui formèrent 
ainsi le noyau d'une colonie nouvelle. 

Cependant les fêtes, les spectacles, les banquets pu- 
blics, payés en partie par les riches, en partie par le 
trésor, ne cessaient point. L'événement a prouvé qu'il y 
avait là une source de graves abus, et, les démagogues 
enchérissant les uns sur les autres- pour plaire au peuple, 
les spectacles, les fêtes, les distributions de plaisirs et 
d'aliments devinrent plus tard la ruine des fortunes par- 
ticulières et du trésor .public. On doit dire à la justifica- 
tion de Périclès que l'usage et l'abus ne sauraient être mis 
sur la même ligne. De son temps les particuliers qui sup- 
portaient les frais des représentations théâtrales et des 
solennités religieuses agissaient, non pas contraints et 
forcés comme ils le furent dans la suite , mais volontai- 



CHAPITRE X. 305 

rement pour se faire eux-mêmes aimer et admirer. Les 
frais supportés par le trésor n'étaient pas hors de pro- 
portion avec les revenus. La meilleure part de ces reve- 
nus provenaient, il est vrai, du tribut des alliés; mais 
nous verrons tout à l'heure comment Périclès établissait 
que les Athéniens, gagnant bien cet argent, avaient le 
droit d'en disposer. 

Le sentiment qui poussait ce grand homme d'État n'é- 
tait pas seulement cette mesquine ambition qui convoite 
les dignités pour le luxe et leur prestige aux yeux du 
vulgaire; c'était surtout la passion de la gloire pour lui et 
pour son pays, l'amour sincère de Fart, le désir d'élever 
le niveau intellectuel du peuple qu'il dirigeait, le besoin 
de mettre en pleine lumière et de rendre accessibles à 
tous les chefs-d'œuvre surgissant de toute part avec un 
ensemble qui ne s'est reproduit à aucune époque histo- 
que. Voilà pourquoi les contemporains et la postérité 
lui ont pardonné les petits moyens à l'aide desquels il 
acquit et conserva ce pouvoir dont il fit un si bel usage : 
on n'a pas voulu voir une série de manœuvres électorales 
dans la protection dont il entoura les grands génies de 
son temps et le zèle avec lequel il multiplia pour eux les 
occasions de se produire. 

Suspendons ici le récit des événements politiques pour 
considérer un instant le spectacle que présente le mou- 
vement de l'esprit humain à ce plus beau moment du 
grand siècle. 

Depuis l'exil de Kimôn , le vieil/Eschyle vaincu en 4G8 
par Sophocle avait pris sa revanche. Vers la soixantc- 

PÉRICLÈS. — T. F. 20 



306 S1LCLE DE PÉRICLÈS. 

dix-neuvième olympiade', il avait donné la trilogie à 
laquelle appartenaient les Suppliantes. En 458 2 il donna 
YOrestie , sa plus belle œuvre, et il est probable qu'il 
donna encore plus tard la Promélhéide. Dans le même 
moment Sophocle mettait à la scène ses ouvrages les 
plus parfaits. Fils de Sophilos , Golonéen , il était né en 
495% quinze ans avant la bataille de Salamine, et il avait 
été du chœur des chanteurs autour du trophée de cette 
victoire. C'est douze ans plus tard que son Triptolémos 
l'avait, au jugement de Kimôn, emporté sur la trilogie thé- 
baine d'Eschyle dont les Sept devant Tlùbes faisaient 
partie. Depuis lors chaque année ses œuvres se succédè- 
rent aussi étonnantes par leur exécution irréprochable 
que par leur nombre. Antigoné, la trente-deuxième de ses 
cent vingt-trois tragédies, fut jouée en 440. Il remporta 
vingt-quatre fois le prix. 

Comme iEschyleil se distingua par sa valeur militaire, 
et assez pour être nommé stratège. Nous Talions voir 
commander à Samos avec Périclès dont il était alors le 
collègue et l'ami. On ne peut savoir s'il fit en cette qua- 
lité d'autre campagne, parce qu'il y eut un autre général 
du même nom à la même époque. Ion de Chio, poëte 
lyrique et tragique qui vint à Athènes au temps de Kimôn 
dont il fut le commensal, et qui plus tard écrivit un livre 
d'anecdotes sur les hommes célèbres dont sa patrie reçut 
la visite, prétendait que Sophocle, très-bon citoyen 

1 42G à 4G0. 

2 (82 e Ol., 2). 

3 (71 e ol., 2). 



CHAPITRE X. 307 

d'ailleurs, se montra également médiocre pour la stratégie 
et la politique. Rien de plus croyable : bien que le génie 
ne soit pas seulement une longue patience , comme on Ta 
dit, cependant sa manifestation exige un travail telle- 
ment absorbant que les grands hommes ignorent souvent 
les choses les plus élémentaires des connaissances étran- 
gères à leur art. Faut-il croire de même les assertions 
relatives aux mœurs des trois tragiques ? Faut-il accepter 
comme authentiques les épigrammes attribuées par le 
péripatéticien Hiéronymos de Rhodes à Sophocle et à Eu- 
ripide, suivant lesquelles ^Eschyle aurait été un ivrogne 
n'écrivant que sous l'influence du vin , Sophocle un dé- 
bauché adonné à des plaisirs infâmes, Euripide un 
hypocrite qui haïssait seulement les femmes dans ses 
drames, et se livrait à la débauche, à l'adultère même 
encore plus réprouvé des Grecs que les vices contraires 
à la nature? Non, à mon sens, ces grands esprits devaient 
être aussi incapables d'une basse jalousie et de hideuses 
calomnies que d'une vie honteuse. 

Sophocle, après avoir perdu une première femme ci- 
toyenne et dont il avait un fils , Iophôn , son héritier 
légitime , épousa une Sicyonienne, nommée Théoris, qui 
lui donna également un fils : Sophocle le jeune, aussi 
poète tragique comme Iophôn. Soit que dans son extrême 
vieillesse, tout entier à son art, il eût négligé l'admi- 
nistration du patrimoine auquel Iophôn devait seul préten- 
dre; soit que, dans sa tendresse pour Théoris etle fils qu'il 
avait eu d'elle, il eût paru disposé à leur donner plus 
que la loi ne le permettait, Iophôn crut pouvoir s'a- 
dressera la phratrie pour le faire interdire. Tout le monde 

20. 



308 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

sait comment le poëte récita à ses phratores le plus beau 
chœur d' Œdipe à Colone qu'il venait de composer à 
quatre-vingt-neuf ans , et comment ceux-ci, frappés d'ad- 
miration à l'audition de cette admirable poésie , repous- 
sèrent la demande d'Iopliôn. 

Quelle confiance peut-on avoir dans ce que disent les 
anciens sur la vie privée des hommes célèbres, quand 
on voit Aristophane reprocher à Euripide d'être fils 
d'une marchande de légumes, et Philochoros démontrer 
qu'elle était, au contraire, d'une des meilleures familles 
de la cité ainsi que Mnésarchos ou Mnésarchidcs, son 
mari, père du poëte? Né en 480, Tannée même de la 
bataille de Platée, il avait d'abord étudié la peinture, 
puis la rhétorique et la philosophie ; enfin il avait donné 
sa première pièce de théâtre en 455 , l'année même où 
mourut ^Eschyle. Depuis lors jusqu'à la fin de la guerre 
du Péloponnèse, il fit représenter soixante-quinze drames, 
suivant les uns, quatre-vingt-douze, suivant les autres. 
Il mourut à la cour d'Archélaos , roi de Macédoine, en 
407; déchiré par les chiens du roi, dit- on, ou par des 
femmes comme Orpheus , et cela pour avoir séduit un 
jeune mignon du roi, ou encore une femme mariée. 
D'autres, au contraire, affirment qu'il fut de mœurs 
très-austères, d'un caractère mélancolique. Il eut deux 
femmes qui se conduisirent mal et le rendirent très- 
malheureux. Je crois ces derniers, parce qu'il est bien 
établi qu'Euripide fut l'ami intime de Sokratès, ce qui 
est la meilleure de toutes les garanties de moralité. Telle 
fut leur liaison que le sage passait pour le collaborateur 

1 (75 e ol., 1). 



CHAPITRE X. 309 

habituel du poëte. Ces deux hommes avec les mômes 
opinions politiques et religieuses durent avoir les mêmes 
ennemis, et c'est probablement à leurs persécutions qu'il 
faut attribuer la retraite d'Euripide en Macédoine. Quoi 
qu'il en soit, sa mémoire resta chère aux Athéniens, et 
l'annonce de sa mort causa à Athènes d'unanimes regrets. 
Ce jour-là son prétendu ennemi, le vieux Sophocle, 
près de mourir aussi et faisant représenter sa dernière 
pièce , monta sur le théâtre avec ses choristes sans cou- 
ronnes, contre l'usage et en signe de deuil public. 

A cette brillante époque , les grands talents étrangers 
affluaient en foule vers la capitale intellectuelle , le Pry- 
tanée de la Grèce \ Le plus illustre fut sans contredit 
Anaxagoras. Né à Clazomène en Ionie au commencement 
du cinquième siècle, il vint s'établir à Athènes en 456, 
apportant avec lui les fruits, tout nouveaux pour les Athé- 
niens, des travaux de cette grande école ionienne fondée 
jadis par Thaïes de Milet. L'histoire de la philosophie, pour 
distinguer les hommes de cette école de leurs contempo- 
rains et de leurs successeurs , leur a attribué le nom de 
physiciens ou physiologues. En effet, adonnés surtout 
aux sciences naturelles , dans leurs ouvrages ordinaire- 
ment intitulés mpi (pucswç, de natura rerum, après avoir 
cherché à résoudre le grand problème de l'origine des 
choses en général , ils les étudiaient ensuite séparément 
sous tous leurs aspects , de manière à former un ensemble 
complet de ce que nous appelons les sciences physiques ^ 
et naturelles. Anaxagoras, le premier, avait osé mettre , 

1 Platon, frotagoras. 






310 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

au sommet de son édifice une intelligence suprême , 
Nouç, seul auteur et directeur de l'univers, qui seul avait 
imprimé à la masse confuse un mouvement de rotation 
à la faveur duquel les homéoméries , les atomes sem- 
blables, s'étaient réunis à leurs semblables pour former 
les corps. De là il passait à l'étude des corps célestes, 
à l'astronomie, la météorologie , la physique, les mathé- 
matiques , l'histoire naturelle. 

Sans aucun doute il y a loin de la science d'Anaxa- 
goras à la science moderne ; mais la science est comme 
un monument auquel chacun apporte sa pierre : ceux 
qui ont fourni la base ont autant de droits à la recon- 
naissance de la postérité que ceux qui ont fourni le cou- 
ronnement. Si les erreurs des philosophes du cinquième 
siècle sont nombreuses sur les choses qu'il n'est pas 
donné à l'homme de connaître par lui-même et sur celles 
qui ne sont pas d'une utilité immédiate comme l'expli- 
cation des phénomènes célestes et naturels, ils possé- 
daient cependant déjà un nombre de vérités suffisantes 
pour intéresser les esprits sérieux et un grand nombre 
de connaissances utiles, principalement dans la partie 
des sciences applicables aux arts et à l'industrie . Le sa- 
vant Ionien fut donc, dès son arrivée à Athènes, entouré 
d'un cercle nombreux d'auditeurs parmi lesquels on 
comptait la plupart des hommes qui furent célèbres 
quelques années plus tard : Périklès, Sokratès, Euri- 
pide et tant d'autres. Deux autres Ioniens, Diogène 
d'Apollonie et Archélaùs de Millet , appartenant à peu 
près à la même école, enseignaient en même temps que 
lui. D'autres venaient d'Italie, comme Parménidès et Zé- 



f 



CHAPITRE X. 311 

non d'Élée, deux chefs d'importantes écoles. Ce n'est 
point ici le lieu d'expliquer par quelle différence de doc- 
trine philosophique et générale ces derniers s'écar- 
taient des Ioniens , bien que leur enseignement fût éga- 
lement encyclopédique et probablement très-semblable 
dans ses détails. Ils ne firent que séjourner à Athènes; 
Prodicus de Céos et Hippias d'Élis y firent de longs et 
fréquents voyages; Protagoras d'Abdère s'y fixa à de- 
meure. Lui aussi avait sa philosophie particulière et un 
cours d'éducation analogue à celui de ses contemporains; 
mais chez lui la rhétorique occupait une place plus con- 
sidérable que chez les autres. Tous enseignaient la 
grammaire et Part de parler ; lui le premier à Athènes 
ouvrit un véritable cours d'éloquence judiciaire et poli- 
tique. C'est là ce qui lui donna une célébrité particu- 
lière. 

Anaxagoras avait été le maître de Périclès et son 
ami , Protagoras fut son ami et le maître de ses enfants. 
Il lui confia l'éducation de son fils aîné, Xanthippos, qui 
fut un mauvais sujet, et de son second fils, Paralos, qui 
mourut trop jeune pour qu'on pût savoir ce qu'il eût 
été. Périclès se plaisait à rassembler dans sa maison 
tous ces savants, et les soucis ne l'empêchaient point de 
prendre à leurs conversations un tel plaisir que son fils 
Xanthippos en faisait un sujet habituel de plaisanteries. 

Parménidès et Zénôn d'Élée assistèrent à une fête des 
grandes Panathénées, celle qui, suivant les évaluations 
les plus vraisemblables , fut célébrée la première après 
la 82 e olympiade. A ce compte ils durent entendre la 
première lecture publique du « père de l'histoire ». 



\ 



312 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Hérodotos, fils de Lyxès, était né en 484 ' à Halicarnasse. 
Sous le règne de Lygdamis , petit-fils de cette Artémisia 
dont Xerxès avait dit à Salamine qu'elle seule s'était 
montrée homme parmi tant de femmes , il avait occupé 
une place importante dans le parti qui voulait renverser 
ce tyran pour établir un gouvernement libéral. La non- 
réussite de ses projets l'avait fait proscrire, et il s'était 
retiré à Samos d'où il n'avait cessé de travailler à la 
révolution qu'il désirait. Il était revenu à Halicarnasse 
lorsqu'elle fut accomplie ; mais il paraît que le tyran avait 
été remplacé par une oligarchie non moins tyrannique 
avec laquelle Hérodote se trouva en opposition. Exilé une 
seconde fois, il avait abandonné définitivement sa patrie, 
et depuis lors il consacrait sa vie à parcourir le monde 
antique dont il avait résolu d'écrire l'histoire. On ne 
peut savoir s'il fit à Athènes un séjour prolongé ou s'il 
en fit plusieurs ; mais je ne vois aucune raison de con- 
tester qu'il ait lu aux grandes Panathénées de 446 un 
fragment de son œuvre déjà commencée et un autre douze 
ans plus tard à Olympie. Suivant la tradition , et je ne 
vois encore aucune raison de la rejeter, à l'une de ces 
lectures , la première nécessairement , un jeune homme 
de quinze ans, qui devint plus tard Thucydide l'historien, 
se serait fait remarquer par un tel enthousiasme qu'Héro- 
dote, flatté , lui aurait prédit à lui-même un brillant ave- 
nir littéraire. Il était tout à fait dans les usages des Grecs 
de faire à ces réunions solennelles des discours, des 
lectures et des conférences. Privés du secours de l'impri- 

i 

1 (7i e ol., 1). 



/ 



CHAPITRE X. 313 

merie, c'est là seulement que les savants et les littéra- 
teurs pouvaient faire connaître leurs œuvres et donner 
aux auditeurs l'envie d'avoir des copies de l'ouvrage en- 
tier. Ce qui serait incroyable, ce serait qu'Hérodote ne 
se fût pas conformé à cet usage. Il n'eut du reste pas que 
Thucydide pour admirateur enthousiaste à Athènes ; 
jusqu'alors on n'y avait connu en fait d'histoire que des 
généalogies analogues à celles de l'Athénien Phérécydès. 
Ces ouvrages commençaient invariablement par Zeus, 
dont ils énuméraient tous les descendants jusqu'aux con- 
temporains en se bornant à mentionner les faits princi- 
paux de la biographie de chaque personnage. La manière 
nouvelle dont Hérodote traitait l'histoire, « la grâce du 
style , l'harmonie de la phrase , la douceur charmante et 
naturelle du dialecte ionien, la richesse des idées, cette 
réunion de mille beautés diverses qui font le désespoir 
de quiconque se flatte d'y atteindre l » , transportèrent 
d'admiration les Athéniens. Peut-être aussi, l'historien 
eut-il soin de leur lire un des paysages les plus flatteurs 
pour leur amour-propre national. Un pséphisma , voté 
sur la proposition d'Anytos, lui accorda une récompense 
de dix talents pris sur le trésor public. Depuis lors Héro- 
dote alla finir son ouvrage et ses jours dans la nouvelle 
colonie de Thurium, où il mourut âgé, dit-on, de soixante 
et dix-huit ans. 

Au nombre des hommes extraordinaires qui purent 
se rencontrer à la même époque à Athènes, je crois de- 
voir compter aussi Hippocrate , le prince de la médecine. 



Lucien. 



314 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

— La médecine naquit naturellement, à l'origine de la 
civilisation, du besoin qu'ont les uns d'être délivrés de 
leurs maux et du désir qu'ont les autres de faire tourner 
ce besoin à leur profit. Il n'y eut place d'abord que pour 
la fourberie et la superstition. Dans l'absence des plus 
simples notions de Fart de guérir, faute de pouvoir re- 
courir aux remèdes naturels , les guérisseurs , les uns 
crédules , les autres trompeurs , firent appel à la puis- 
sance occulte de leurs dieux particuliers. L'art de guérir 
resta confondu avec la magie ou la sorcellerie, et pour an 
certain public ne s'en est jamais tout à fait séparé. Il va 
encore aujourd'hui en France des provinces où l'on guérit 
les maladies par « des 'paroles » , souvenir des épodes 
antiques.. Ce fut peu à peu que lesphiltreset \espharmaka, 
après avoir été seulement des paroles, prirent un corps et 
devinrent des breuvages et des aliments. Le mépris étant 
le seul châtiment des mauvais médecins ' , la profession 
était libre; chacun, homme ou femme, pouvait l'exer- 
cer à sa guise, pourvu cependant qu'il le fit à peu près 
innocemment et que les épodes, les philtres et les phar- 
maka ne servissent point à des actes criminels. Démos- 
thène cite une pharmakeutria mise à mort avec sa fa- 
mille pour mauvais emploi de sa science. 

Mais de même qu'on vit la gens poétique des Homé- 
rides conquérir par le génie de ses membres le mono- 
pole de la poésie épique et parcourir la Grèce en chantant 
les ancêtres des rois qui les recevaient dans leurs palais 
et les enrichissaient de leurs dons; ainsi la gens des As- 

1 Hippocrate, voy-o;. 



CHAPITRE X. 315 

clépiades sut élever sa réputation médicale au-dessus de 
celle des charlatans vulgaires, à ce point que l'exercice 
de la médecine proprement dite se trouva à peu près 
concentrée dans ses mains. — Asclépios n'est-il, comme 
le dit Pausanias , qu'une personnification de l'air sain 
nécessaire à la santé ' ? ou un chef de clan qui prit part 
à l'expédition des Argonautes? ou encore un sorcier, 
charmeur de serpents , grandi et déifié par ses descen- 
dants ? Nous chercherions en vain la solution de cette 
question. Dès une époque très-reculée, il était classé 
comme fils d'Apollon et dieu de la médecine. Ses fils 
prétendus, Machaon etPodaleirios, qu'Homère fit assister 
au siège de Troie , étaient les ancêtres , l'un des Asclé- 
piades du Péloponnèse , l'autre des Asclépiades de l'Asie 
Mineure , qui habitaient la Doride et les îles Doriennes. 
Les uns et les autres pratiquaient dans les Asclépieions , 
temples d'Asclépios , ne se faisant pas faute de rehausser 
l'importance de leur médication par l'intervention du dieu. 
A Épidaure,*par exemple, le malade, après avoir subi un 
jeûne prolongé, couchait dans le temple. Le dieu lui appa- 
raissait et lui donnait une consultation que les Asclépiades 
lui expliquaient le lendemain matin. Le succès de ces jon- 
gleries n'eût point été long si les Asclépiades n'eussent 
sérieusement cherché les moyens de guérir et n'étaient 
parvenus à la connaissance d'un certain nombre de 
remèdes efficaces. Leur procédé d'observation consistait 
à faire consacrer dans leurs temples par les malades des 
tableaux retraçant la maladie et son traitement 2 . La suite 

1 Pausan., 1. VU, Achaïe, 11. 

2 Strabon. 



316 SIÈCLE DE PERICLÉS. 

de ces tableaux formait un ensemble d'expériences dont 
ils pouvaient tirer d'utiles conclusions. Ils joignaient 
d'ailleurs la chirurgie à la médecine, raccommodaient 
les bras et les jambes et exécutaient même habilement 
des opérations difficiles. 

Hippocratès serait né la première année de la 85 e 
olympiade ! , d'une des meilleures de maisons de la gens 
des Asclépiades de Cos, si Ton veut en croire ses bio- 
graphes qui nomment sans lacune les quinze ascendants 
qui le joignent à Podaleirios. — On voit rarement, dans 
quelque genre que ce soit, un grand homme apparaître 
entièrement isolé au milieu de son siècle. Déjà lorsque 
parut Hippocratès, d'un bout à l'autre du monde grec , 
les philosophes naturalistes avaient tourné leurs études 
vers l'observation du corps humain et de ses maladies. 

Les pythagoriciens et Empédoclès dans la grande Grèce, 
Diogénèsd'Apollonie en Crète, Anaxagoras deClazomène, 
Démocritos d'Abdère, avaient écrit et écrivaient sur la 
médecine et l'anatomie. Rien n'indique d'ailleurs que 
ces philosophes aient joint la pratique à la théorie et 
aient exercé la médecine. Des écoles médicales s'étaient 
élevées à Crotone et à Cnide, dont la célébrité ne fut 
éclipsée que parcelle de Cos, dont Hippocratès, encore 
qu'elle existât avant lui , peut être considéré comme le 
fondateur véritable. 

Il en est de la médecine comme des autres sciences ; 
si on la compare à celle de nos jours, sans doute on 
trouvera dans celle d'Hippocratès bien des erreurs et 

1 (460 av. J.-C). 






CHAPITRE X. 317 

bien des lacunes; mais il faut juger la valeur d'un 
homme par ce qu'il a enseigné à ses contemporains et non 
par ce qu'il a appris de ses prédécesseurs. N'ayant pas 
les œuvres de ses devanciers, nous devons nous en tenir, 
pour l'apprécier, au sentiment des hommes de son temps 
et constater qu'il a été regardé par eux comme ayant 
fait faire à la science un pas immense; qu'ils l'ont tenu 
pour un grand savant , pour un grand praticien , pour 
un grand écrivain. Dans l'antiquité son autorité a été 
longtemps souveraine, et de nos jours une partie de son 
œuvre est encore l'objet d'une juste admiration. Son 
caractère nous est connu par ses écrits; celui-là fut un 
travailleur et un observateur scrupuleux, qui a mis en 
tête de ses aphorismes cette belle maxime si bien frap- 
pée au coin du grand siècle : « La vie est courte , l'art 
est long, l'expérience trompeuse, le jugement difficile. » 
Celui-là était un grand ennemi du charlatanisme qui a 
écrit qu' « entre deux manières de traiter une maladie, il 
faut toujours choisir celle qui parle le moins aux yeux du 
vulgaire ; l'homme de cœuret le véritable artiste méprisent 
le vain engouement de la foule ». Celui-là enfin était 
un cœur généreux et charitable, qui défendait dans ses 
préceptes au médecin de faire prix avec le malade avant 
d'entreprendre le traitement de la maladie : « Il vaut 
mieux rencontrer l'ingratitude que passer pour cupide, » 
et qui ordonnait de guérir les pauvres gratuitement, car 
« la philanthropie et l'amour de l'art sont inséparables ». 
Nous savons par un passage de Platon qu'Hippocratès 
enseignait la médecine, qu'il renseignait à prix d'argent, 
et à des étrangers à la gens des Asclépiades. Cependant, 



318 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

quoiqu'il ait plus que tout autre contribué à séparer la 
science de la religion , quoiqu'il puisse même, d'après 
divers passages de son livre et le ton dont il parle de la 
mantiké, être considéré comme un esprit fort, il ne 
communiquait pas les secrets de la science à ces étran- 
gers, lui ni les autres Asclépiades, sans les avoir préala- 
blement agrégés à leur gens par une initiation religieuse 
et une quasi-adoption. Ceci résulte du texte du serment 
ou vœu dont la rédaction appartient à Hippocratès lui- 
même et qui était prononcé par l'aspirant médecin à cette 
occasion. Celui-ci, après avoir pris un engagement par 
écrit pour les conditions pécuniaires du marché , jurait 
par Apollon médecin et tous les dieux du ciel « de con- 
sidérer son maître comme un père , de faire vie com- 
mune avec lui, de mettre sa fortune à sa disposition 
s'il en avait besoin , de considérer ses enfants comme 
des frères , de leur transmettre sans salaire ni contrat 
l'initiation et l'enseignement scientifique qui ne se doi- 
vent donner qu'aux disciples ayant prononcé le vœu 
et signé le contrat conformément à la loi médicale » . 
Il s'engageait de plus « à ne mal faire en rien , à toujours 
agir dans l'intérêt des malades, à ne pas donner de 
poisons ni d'abortifs, à ne pas pratiquer la castration 
même sur ceux qui le demanderaient, à ne pas profiter 
de la facilité avec laquelle le médecin est reçu dans 
les familles pour séduire les femmes, les filles ni les 
enfants, enfin à taire ce qu'il a pu apprendre de con- 
traire au prochain dans et hors l'exercice de ses fonc- 
tions. » 
Hors ces quelques points qui ressortent naturellement 



CHAPITRE X. 31» 

des livres d'Hippocratès, on chercherait en vain un ter- 
rain solide pour reconstruire sûrement sa biographie. 
Ceux de ses historiens dont les livres ont survécu , So- 
ranus, Tzetzès, Suidas, ont vécu cinq cents ans après 
lui. Ératosthénès, le plus ancien des auteurs auxquels ils 
ont puisé, vivait à Alexandrie en 260 avant Jésus-Christ, 
c'est-à-dire deux cents ans après Hippocratès. Tous ont 
puisé à des documents très-anciens , presque contempo- 
rains , mais apocryphes, annexés aux livres hippocrati- 
ques. La critique sévère est donc en droit de dire qu'il 
n'y a pas dans tout cela un mot qu'on doive considérer 
comme vrai. C'est là cependant', je crois, être trop ri- 
goureux. En somme tous ces documents sont émanés 
d'Asclépiades glorifiant leur héros , mais brodant sur un 
fond réel. Il est vraisemblable qu'Hippocratès fut comme 
tous ses confrères périodeute et qu'il séjourna en divers 
pays. On doit admettre que, pendant l'administration 
de Périclès et les premières années de la guerre du Pé- 
loponnèse, il s'arrêta à Athènes et y enseigna la médecine, 
ainsi qu'à Thasos et finalement en Thessalie où il mou- 
rut. Son tombeau se voyait entre Gyrton et Larisse. 
Sans doute Hippocratès n'a point délivré les Athéniens 
de la peste ; mais il a pu se distinguer parmi les médecins 
qui , au dire de Thucydide , ce la combattaient en vain 
et mouraient comme les autres » . Il est très-possible que 
les Athéniens, en récompense de ses services, lui aient, 
comme le disent les biographes, accordé la sitêsis au 
prytanée et l'initiation gratuite aux mystères d'Eleusis. 
Il est très-possible encore que son fils Thessalos ait ac- 



320 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

compagne comme médecin l'armée athénienne à l'expé- 
dition de Sicile. Sans doute le fameux tableau de Girodet, 
qui décore la salle du conseil de l'École de médecine de 
Paris, représente une scène tout à fait imaginaire; jamais 
FAsclépiéion d'Athènes n'a vu une ambassade persane 
répandre des urnes pleines d'or et de pierreries aux pieds 
du grand médecin ; ni celui-ci les repousser dédaigneu- 
sement en disant qu'il se devait au salut des Grecs; mais 
il a très-bien pu refuser à une époque quelconque de sa 
vie d'aller s'établir à la cour d'Artaxerxès comme le 
firent plusieurs Asclépiades. Le sort de son compatriote 
Apollonidès de Cos n'était pas fait pour l'y attirer. Ce 
médecin avait été enterré vif en Perse après avoir été 
torturé pendant deux mois. Il avait, il est vrai, fort mal 
observé le serment iatrique, car il avait séduit une 
princesse qu'il était chargé de guérir. Ce qui dut surtout 
retenir Hippocratès, ce fut le fier sentiment national du 
Grec triomphant des barbares; l'amour de la société 
grecque, de la science, de fart, des lettres; l'esprit 
d'indépendance et le mépris de ces races soumises à un 
honteux despotisme, « Comment, dit-il, ne seraient-ils 
« pas des lâches,, ces Asiatiques qui ne s'appartiennent 
« pas à eux-mêmes, mais à un maître? qui luttent non 
ce à qui l'emportera dans les exercices militaires , mais à 
« qui paraîtra le plus incapable déporter les armes afin 
ce d'être dispensé du service; et cela avec raison, parce 
(c que chacun n'a pas sa part au danger ? Les uns font cam- 
« pagne, souffrent et meurent pour leur maître, loin de 
« leurs femmes, de leurs enfants, de tout ce qu'ils aiment. 



CHAPITRE X. 321 

<( Si le succès couronne leurs efforts , les maîtres voient 
« accroître leur gloire et leur puissance ; eux n'ont pour 
« salaire que le péril et la mort ' . » 

Une autre illustration de l'art médical , Euryphôn , 
chef de l'école des Asclépiades de Cnide et qui paraît 
s'être trouvé en rivalité avec Hippocratès, exerça aussi 
à Athènes, vers cette époque, comme il résulte d'un pas- 
sage de Platon le comique cité par Gallien. Le même pas- 
sage nous apprend qu'Euryphôn et ses confrères trai- 
taient volontiers leurs malades par le feu, comme font 
aujourd'hui nos vétérinaires pour les chevaux. En sorte 
que l'on rencontrait des phthisiques, par exemple, le 
corps couvert de brûlures suppurantes, apprenant par 
ces marques au public qu'ils étaient les clients d'Eury- 
phôn. 

Si nous savons peu de choses sur la vie privée des 
savants , nous en savons encore bien moins sur celle des 
artistes. Si l'on excepte Phidias, les autres ne sont con- 
nus que de nom. Ictinos et Callistratos furent les archi- 
tectes du Parthénon , Mnésiclès des Propylées : l'histoire 
n'a rien dit de plus sur eux ; mais les restes de ces mo- 
numents disent ce qu'ils furent, et c'est assez pour leur 
gloire. Corœbos construisit le temple célèbre et mainte- 
nant entièrement détruit d'Eleusis. Parmi les sculpteurs 
on cite Myrôn , Athénien, élève aussi d'Agéladas d'Ar- 
gos, auteur de chefs-d'œuvre admirés entre tous et dont 
il ne reste plus rien; Agoracritos, élève de Phidias, etson 
principal auxiliaire dans la décoration sculpturale du 



1 Hippocrate, Des airs, des eaux et des lieux. 

FÉIUCLLS. — T. i. 21 



322 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Parthénon ; Alcaménès, autre disciple de Phidias, devenu 
presque son rival. C'est lui qui avait fait le fronton occi 
dental du Parthénon égal en beauté au fronton, oriental 
exécuté par Phidias lui-même. Du fronton d'Alcaménès 
quelques fragments sont restés, dont le plus remarquable 
est la figure mutilée de l'Ilissus; du fronton de Phidias, 
nous avons encore deux figures drapées de Parques sans 
têtes, ni bras, ni jambes, et une figure couchée représen- 
tant Théseus ou Héraklès avec les pieds, les mains et le nez 
cassés. Le temps a rongé presque entièrement la superfi- 
cie de ces sculptures, en sorte qu'on ne voit plus le travail 
matériel de l'artiste ; mais son génie y est si profondément 
empreint, son idée et son sentiment si fortement accusés, 
que l'esprit du spectateur, restituant sans peine ce que 
les siècles ont emporté, demeure frappé d'admiration de- 
vant ces restes mutilés supérieurs à tout ce que Fart an- 
tique et moderne a créé de plus beau. 

En outre de ces grands noms , Athènes renfermait en- 
core dans son sein une foule nombreuse d'artistes, pein- 
tres et sculpteurs, ciseleurs, repousseurs, fondeurs, 
dont les noms même ont disparu. Comment un chef d'Etat, 
ami des arts autant que du pouvoir, eût-il résisté au 
désir de faire servir tous ces hommes à la gloire de la 
patrie, à la sienne, et en même temps à son ambition, en 
rattachant à son parti par les liens de l'intérêt personnel 
la classe nombreuse de ceux qui exercent dans les villes 
des états et des métiers sédentaires , artistes, marchands, 
artisans? 

Ce moyen, qui consiste à donner une impulsion extra- 
ordinaire à l'activité nationale par la création simultanée 



CHAPITRE X. 323 

d'une quantité de travaux publics hors de proportion 
avec les revenus ordinaires de l'Etat, ne fut pas trouvé 
alors pour la première fois, et il fut souvent employé de- 
puis, parce qu'il réussit toujours pour le présent tout en 
créant des dangers pour l'avenir. L'abus en réduisit les 
Césars romains et les empereurs du bas empire à dé- 
molir plusieurs fois Rome et Constantinople pour les 
reconstruire, épuisant sans cesse le trésor public sans 
parvenir à satisfaire la foule habituée à vivre de cette 
prospérité factice. Les princes qui se sont adonnés à des 
travaux de luxe excessif ont tous préparé de graves em- 
barras pour eux ou leurs successeurs, les uns en acqué- 
rant de la gloire, les autres en s'assurant seulement une 
popularité passagère. Ces derniers sont ceux qui n'ont 
pas compris la différence qu'il y a entre l'art et le faste. 
La postérité ne leur a pas tenu compte de leurs cons- 
tructions immenses et somptueuses, mais de mauvais 
goût. 

Les édifices qui s'élevèrent à la voix de Périclès comme 
pour offrir aux yeux des modèles éternels du beau dans 
toutes les branches de Fart, outre qu'ils n'entraînèrent 
point l'Etat dans de folles dépenses, étaient rendus né- 
cessaires par la force des choses. Depuis trente-cinq ans 
les débris des temples renversés par Mardonios couvraient 
l'Acropole et par leur élévation au-dessus de la ville atti- 
raient d'abord les regards, en sorte que la plus puis- 
sante des cités de la Grèce présentait l'aspect d'une ville 
ruinée. On avait juré, ou on était censé avoir juré, de ne 
pas relever ces temples afin que leur vue rappelât sans 

cesse aux citoyens la vengeance qu'ils avaient à tirer des 

21. 



324 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Perses; mais il ne fut pas difficile de persuader au peuple 
qu'il était délié de son serment dès que la vengeance était 
complète, et elle Tétait incontestablement du jour où le 
roi avait été réduit à subir la paix de Kimôn. 

Il y avait une autre difficulté ; c'était le manque d'ar- 
gent. La première idée de Périclès pour s'en procurer 
avait été de s'adresser à la Grèce tout entière. Il avait 
donc fait rendre un décret qui ordonnait que vingt 
députés choisis parmi les hommes les plus considérés se 
rendraient dans les divers pays grecs, du nord au sud, 
pour les engager à envoyer des ambassadeurs à Athènes 
assister à une assemblée où l'on devait s'occuper de deux 
objets importants : rétablir les temples brûlés par les bar- 
bares et s'acquitter des vœux faits alors pour le salut de 
la patrie commune. On devait en outre y créer une sorte 
de code maritime afin de maintenir la sécurité des mers 
et de terminer les querelles entre les navigateurs des 
diverses nations. Périclès comptait bien qu'une fois les 
députés réunis nul n'oserait refuser de contribuer à la 
restauration des temples dans la crainte de se brouiller 
avec les dieux et avec leurs adorateurs. Il avait encore 
un autre but dont il ne parlait pas : c'était d'habituer les 
Grecs à faire à Athènes des assemblées générales qui ne 
s'étaient jamais faites qu'à Lacédémone. Les Spartiates 
ne s'y trompèrent point; aussi employèrent-ils toute leur 
influence et celle de leurs alliés pour empêcher la réu- 
nion; ils y réussirent et personne ne vint à Athènes. 

Ne pouvant obtenir le consentement de la Grèce , Pé- 
riclès prit le parti de s'en passer, et il se mit résolument 
à l'ouvrage avec l'argent du trésor rassemblé par les alliés 



CHAPITRE X. 325 

pour faire face aux éventualités d'une nouvelle guerre 
médique. Comme nous l'avons vu , ce trésor avait été 
transporté de Délos à Athènes pour y être plus en sûreté. 
On pense bien qu'une semblable mesure ne passa pas 
sans opposition. Jamais les adversaires de Périclès n'a- 
vaient eu une aussi bonne occasion de combattre les ten- 
dances de son administration et jamais ils n'avaient atta- 
qué aucun de ses actes avec autant de violence ; suivant 
eux , on spoliait la Grèce, on se rendait coupable à la fois 
d'abus de confiance et d'abus de la force en employant 
aux embellissements de la ville l'argent que les alliés 
avaient confié aux Athéniens pour faire la guerre aux 
Perses en commun , tandis qu'on continuait à imposer le 
tribut à ces mêmes alliés sous le même prétexte ; on leur 
montrait clairement par là qu'ils étaient soumis à une 
tyrannie dure et sans foi. — Périclès répondait que le 
trésor commun et les tributs des alliés avaient été réunis 
et remis aux Athéniens pour défendre la Grèce contre 
les barbares , mission dont ils s'étaient chargés comme à 
forfait ; qu'ils l'avaient remplie, que si la guerre ne s'était 
pas prolongée, c'était grâce à leur valeur, et que, pourvu 
qu'ils maintinssent les alliés en sûreté contre toute attaque 
des Perses , personne n'avait de comptes à leur demander. 
Il faisait valoir adroitement les avantages qui résulte- 
raient des travaux projetés pour la beauté et la gloire de 
la ville ; surtout il énumérait tous les arts et toutes les 
industries qui y prendraient part et tous les artistes , 
marchands et ouvriers qui en profiteraient directement 
ou indirectement. Cette énumération était un véritable 
catalogue de toutes les professions des habitants; aussi 



326 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Fespoir du gain faisant taire bien des scrupules et bien 
des hésitations sur la légitimité de l'acte en lui-même , 
Périclès parvint à son but appuyé par une forte majorité. 
Il fut nommé épistate ou président des travaux, et Phi- 
dias , sous son contrôle, fut chargé de diriger l'exécution. 

Peu d'années après l'Acropole était couronnée de ce 
merveilleux ensemble de monuments qui , suivant Plu- 
tarque, dans le moment même qu'ils furent achevés, 
avaient déjà cet imposant caractère que donne l'antiquité 
sans rien perdre des grâces de la jeunesse qu'ils conser- 
vèrent malgré les siècles. Depuis lors, après avoir subi 
les outrages du temps et les vicissitudes de la fortune, 
ils subsistent encore, mutilés mais debout. La sagacité 
des archéologues, la patience des architectes, ont pu 
les reconstituer tels à peu près qu'ils étaient lors de leur 
nouveauté et nous pouvons y conduire le lecteur. Les 
descriptions, nous le savons, ne décrivent les choses, ne 
les font voir qu'à ceux qui les ont déjà vues ; mais les 
règles de l'architecture grecque sont tellement fixes et 
précises qu'il suffit de savoir les dimensions d'un édifice 
et l'ordre auquel il appartient pour s'en faire une idée 
exacte, la position respective de plusieurs pour se bien 
représenter leur ensemble. 

Les seigneurs des premiers temps de notre moyen âge 
bâtissaient volontiers leurs repaires sur des rocs d'un 
accès difficile d'où leur œil d'aigle voyait au loin venir 
leurs ennemis ou leurs victimes. Ainsi faisaient, et par 
les mêmes raisons, les rois grecs des temps héroïques. 
Ceux d'Athènes avaient choisi pour demeure une colline 
de marbre grossier , blanc et rouge , située à sept kilo- 



CHAPITRE X. 327 

mètres de la mer et élevée de cent cinquante mètres au- 
dessus de la plaine qui l'entourait. Ce rocher, à pic de 
trois cotés, avait été, aux époques pélasgiques, revêtu à 
partir d'une certaine hauteur d'une muraille épaisse , en 
sorte que Ton ne parvenait à la forteresse que par un 
chemin tortueux, à l'ouest, intercepté par neuf portes 
formidables, ce qui lui avait valu le nom d'ennéapyle. 
Le sommet, aplani à diverses époques, était devenu un 
plateau long de trois cents mètres et large de cenl qua- 
rante-cinq. C'est là qu'autour de la demeure royale s'é- 
tait bâti le village qui devint Athènes. Plus tard, par le 
progrès de la civilisation, les habitants abandonnèrent 
peu à peu cette demeure incommode* pour construire au 
pied du rocher. Là une ville nouvelle se forma dont les 
murailles englobèrent celles de l'Acropole où bientôt il ne 
resta plus une habitation particulière; mais le plateau 
sur lequel s'élevaient les monuments vénérés du culte 
national n'en continua pas moins à se nommer la cité, 
'ASTY. 

Ce sont ces monuments construits et reconstruits plu- 
sieurs fois , ruinés ou du moins saccagés par les armées 
de Xerxès et réédifiés de nouveau au siècle de Périclès, 
que nous allons visiter. 'Afin que le spectacle soit complet, 
nous les supposerons tous terminés, môme ceux qui ne 
le furent que plus tard. 

Aussitôt que le voyageur a franchi le seuil de la porte 
flanquée 1 de deux tours carrées par laquelle avait été 

1 A défaut des qirnze livres écrits par l'Athénien Héliodore sur l'Acropole, et 
mentionnés par Athénée, j'ai dû recourir pour cette restauration descriptive 
aux travaux des investigateurs modernes des ruines athéniennes, entre autres 



328 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

remplacée l'ennéapyle, une des œuvres les plus célèbres 
de Fart athénien frappe ses yeux; il a devant lui les 
Propylées. En haut d'un escalier large de vingt-quatre 
mètres , long de trente-six, s'élève comme la façade d'un 
temple, en marbre blanc du Pentélique, un fronton trian- 
gulaire porté par six colonnes ^hautes de près de neuf 
mètres, appartenante cet ordre dorique athénien si sé- 
vère, si simple et si élégant. Aux deux côtés, faisant 
angle droit avec ce portique, s'avancent en retour sur le 
spectateur deux autres petits portiques , soutenus chacun 
par trois colonnes du même style, mais moins hautes d'un 
tiers que celles du fond. 

À droite, beaucoup plus en avant, mais aussi élevé 
au-dessus de l'escalier, le temple de la Victoire Aptère , 
charmant petit édifice long de huit mètres, large de cinq, 
offre au regard les quatre colonnettes de son pronaos. 
Elles sont d'ordre ionique, mais d'un ionique très-diffé- 
rent de l'ionique romain. La terrasse sur laquelle est 
posée ce temple est bordée d'un garde-fou longeant le 
grand escalier et richement sculpté, sur lequel courent 
ces ravissantes figures de Victoires dont les restes mu- 
tilés, retrouvés sous les ruines, feront un jour les délices 
des amateurs de l'art antique. 

Le côté du portique de gauche des Propylées est aussi 
caché derrière un grand piédestal de près de douze mè- 
tres portant un groupe qui sera remplacé plus tard par 
le colosse d' Agrippa. L'ensemble de ces colonnades diffé- 
rentes par leur grandeur et leur style, la beauté des ma- 

aux ouvrages excellents de MM. Leake (Topography of Alhens), Beulé (VA- 
cropole d'Athènes), E. Breton (Athènes décrite et dessinée). 



CHAPITRE X. 329 

tériaux, le fini de l'exécution, les cannelures de tous les 
fûts , le mélange du marbre noir d'Eleusis avec le marbre 
d'un blanc doré, les rehauts de couleur des chapiteaux 
et des frises, produisaient un effet grandiose et charmant 
à la fois et inspiraient un sentiment d'admiration que 
les auteurs anciens se sont plu à nous transmettre, même 
les Romains pour lesquels il ne put être effacé par les 
splendeurs de leur forum et de leur Capitole. 

Jusqu'au premier palier de l'escalier, les marches se 
poursuivent uniformes dans toute leur longueur; mais 
à partir de ce point elles forment comme trois zones, 
dont la zone centrale, large de trois mètres 65 cen- 
timètres, présente une conformation toute particulière. 
Les marches ne sont plus posées horizontalement, elles 
sont très-inclinées , très-larges et profondément striées 
afin de faciliter l'ascension des animaux destinés aux 
sacrifices, qui arrivent jusque-là par un passage latéral 
débouchant au pied du temple de la Victoire Aptère. 

Au faîte du grand escalier, après avoir visité la galerie 
des tableaux, la pinacothèque, dont la porte s'ouvre sous 
le portique de gauche , le voyageur s'engage dans le ves- 
tibule , vaste salle large de dix-huit mètres environ sur 
une profondeur de dix-sept mètres, et somptueusement 
ornée. Six colonnes, trois de chaque côté du chemin des 
victimes, soutiennent à l'intérieur le plafond où des pou- 
tres de marbre blanc , longues de six mètres , encadrent 
des caissons décorés d'étoiles coloriées. Les colonnes sont 
ioniques et cannelées, leurs chapiteaux rehaussés de cou- 
leurs. Dans le mur du fond sont percées cinq portes d'i- 
négales grandeurs dont le marbre noir, le bronze naturel 



330 SIÈCLE* DE PÉRICLÈS. 

ou doré enrichissent le seuil, les montants et les linteaux. 

Du seuil de ces portes l'œil embrasse dans son déve- 
loppement l'esplanade de l'Acropole. Un peuple de sta- 
tues de toute grandeur et de toute matière remplit tous 
les espaces non occupés par les édifices ,\ laissant vide 
seulement le chemin des victimes et des processions, 
toujours strié. A droite , élevés sur des terrasses , les petits 
temples d'ArtémisBrauronia et d'Athéné Hygiéia, derrière 
et au-dessus desquels apparaît la façade postérieure du 
Parthénon , dominant la scène de sa masse imposante. 
Un peu à gauche se dresse la statue colossale d'Athéné 
Promachos ; l'aigrette de son casque qui dépasse de beau- 
coup le sommet du temple le plus haut se voit du cap 
Sunium , à deux lieues en mer. OEuvre de Phidias, grande 
par sa taille qu'on peut évaluer à vingt-cinq mètres, pié- 
destal compris, plus grande encore par le caractère que 
lui a imprimé le prince des sculpteurs, les dimensions 
de l'œuvre n'ont pas fait négliger la perfection des détails, 
et Mys, un maître illustre, a ciselé le bouclier de la déesse 
représentant le combat des Centaures et des Lapithes. 

Avançons de quelques pas pour contempler un groupe 
d'édifices à gauche, en partie masqués par le colosse. 
Voici près de nous et parallèlement à l'avenue sacrée un 
petit portique , une tribune. Posées sur un soubassement 
haut de deux mètres , six figures de femmes d'une mer- 
veilleuse beauté , placées quatre de front et deux en 
retour, portent sur leur tête une architrave et une corniche 
seulement. Elles sont de grandeur naturelle et sobrement 
peintes de couleurs diverses ainsi que les ornements de 
l'édifice dont elles font partie. Cette tribune, dont l'usage 



CHAPITRE X. 33 1 

nous est entièrement inconnu, est adossée à un temple 
beaucoup plus élevé : long de vingt mètres, large de onze 
et très- richement orné. Le pronaos, faisant face à l'orient 
et par conséquent perpendiculaire à l'avenue, est supporté 
par six colonnes ioniques de sept mètres de haut. Au- 
dessus de ces colonnes cannelées , peintes et portant aux 
volutes de leurs chapiteaux des guirlandes de bronze doré, 
court une frise de marbre noir portant fixées en applique 
des figures de marbre de Paros blanc et rehaussé de tons 
colorés. L'intérieur du temple est également couvert d'or- 
nements sculptés, peints et dorés. De superbes peintures 
tapissent la cella. Parmi les monuments religieux d'A- 
thènes , celui-là est sacro-saint entre tous les autres , sans 
excepter lcParthénon : c'est FÉrechtheion. Il est bâti sur 
la place qu'ont habitée Érechtheus et Kékrops, les rois- 
ancêtres -, c'est là qu'ils ont été enterrés. Au centre de la 
cella orientale brûle dans un récipient d'or, chef-d'œuvre 
de Callimachos , la lampe inextinguible dont la mèche est 
d'amiante et qu'on remplit d'huile une fois l'an. C'est 
la flamme de cette lampe qui est le feu éternel de la cité 
athénienne , c'est là qu'en est le véritable Prytanée ; 
celui de la ville nouvelle, près l'agora, n'en est qu'une 
succursale. Au fond du sêkos est la plus auguste et la 
plus vénérée de toutes les statues d'Athéné ; c'est un si- 
mulacre grossier en bois d'olivier qui existe de temps im- 
mémorial et qui passe pour être tombé du ciel. C'est pour 
cet antique œoanon, invoqué sous le nom d'Athéné Polias, 
que se brode le fameux péplos des Panathénées. Devant 
le pronaos de cette cella est l'autel de Zeus Hypatos. D'au- 
tres monuments non moins sacrés sont encore renfermés 



332 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dans ces murs, car le temple e&t double : un superbe 
portique regardant le midi conduit dans une seconde cella 
adossée à celle d'Athéné Polias. Celle-ci a la forme d'un 
atrium tétrastyle, dans le compluvium duquel végète un 
arbre dont la difformité annonce l'extrême vieillesse : 
c'est l'olivier qu'Athéné fit sortir de terre lors de sa dis- 
pute avec Poséidon. Les trous du trident de ce dernier 
dieu et la source salée qu'il fit jaillir se voient sous le por- 
tique précédent. L'autel de Zeus Herkéos est à l'ombre 
de l'olivier sacré. Cette seconde cella est censée avoir été 
la demeure et la sépulture de Pandrosos, fille de Kékrops. 
Les serpents sacrés de la déesse vivaient dans les corridors 
qui longeaient les cellas. 

Maintenant, de tous les chefs-d'œuvre qui couvrent l'A- 
cropole, il ne nous en reste plus qu'un à admirer, le plus 
beau de tous : le temple d'Athéné Parthénos. Déjà du 
seuil des portes qui conduisent à l'esplanade, nous avons 
remarqué le fronton élevé au-dessus des autres de son 
posticum , chargé de sculptures et surmontant une large 
porte. Cette porte n'est point l'entrée du sanctuaire. Le 
Parthénon est double aussi , c'est l'entrée de l'opistho- 
dome , vaste salle de 19 m ,35 de large sur une profondeur 
de 14 m ,70, qui n'est sacrée que jusqu'à un certain point. 
C'est là que les lamiai conservent le trésor de l'État. 
Suivons donc comme les processions l'avenue qui mène 
à l'entrée du sêkos, longeons la longue colonnade qui 
la suit à droite parallèlement àrÉrechtheion, étalions nous 
adosser à l'extrémité de l'esplanade. Nous avons devant 
nous la façade un peu en avant de laquelle s'élève comme 
toujours l'autel des sacrifices. 



CHAPITRE X. 333 

Le Parthénon a soixante-neuf mètres de long, trente 
et un de large. Élevées sur trois degrés d'une hauteur 
totale de l m ,57, quarante-six colonnes doriques, huit sur 
chaque façade, dix-sept sur chaque côté, soutiennent ses 
frontons et son entablement. Elles sont hautes de 10 m ,30, 
leur diamètre a l m ,70, la hauteur totale de l'œuvre est 
de 18 mètres. L'angle supérieur du fronton est surmonté 
d'une large palmette ; les deux angles , de trépieds , 
d'autres palmettes, de sphinx ou d'autres ornements du 
même genre. 

Les colonnes sont cannelées , beaucoup de parties du 
temple coloriées. Sur le fond bleu de chaque fronton pro- 
fondément enfoncé sous sa corniche, se détachant en 
couleurs claires avec ornements de bronze doré , vingt 
figures en ronde bosse représentent la naissance d'Athéné 
et sa victoire sur Poséidon. Les triglyphes sont bleus, 
les mutules aussi avec les séparations rouges, les gouttes 
sont dorées. Les figures presque en ronde bosse des mé- 
topes, représentant des faits de l'histoire héroïque athé- 
nienne, s'enlèvent sur un fond rouge. Enfin la frise de la 
cella, composée de trois cent vingt figures en très-bas 
relief, peintes, dorées et ornées de bronze représentant la 
procession des Panathénées, se détache sur fond bleu. 

Sur les deux frontons un second rang de colonnes 
double le péristyle dont le plafond est décoré de caissons 
et d'étoiles dorées. Le sêkos est long de 30 ,n ,60 sur 
19 m ,35. Comme celui du Pandroseion, et du reste de tous 
les temples grecs, il a la forme d'un atrium; un de ceux 
nommés plus tard corinthiens et qui furent l'origine des 
cloîtres de nos couvents. C'est une area ou compluvium 



334 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

à ciel ouvert, entourée de quatre larges portiques soutenus 
par des colonnades à deux ordres superposés. Au fond, 
à couvert et en face de la porte d'entrée, sur un magnifique 
piédestal , s'élève la fameuse statue chryséléphantine de 
Phidias. Haute de douze mètres, quinze mètres avec le pié- 
destal, elle tient dans sa main droite une Victoire ailée qui 
est elle-même une admirable statue plus grande que na- 
ture, appuyant sa gauche sur son bouclier, un serpent 
dressé à ses pieds; son casque, ses vêtements, son armure 
sont d'or, ses chairs d'ivoire coloré, ses yeux de pierres 
précieuses; le casque, le bouclier et jusqu'à la semelle 
de ses chaussures sont couverts de ciselures. 

Tel était le Parthénon ; la merveilleuse élégance des 
proportions , la beauté de ses formes , l'exquise harmonie 
1 de ses couleurs, retenaient celui qui le contemplait sous 
l'empire d'un charme qu'il ne s'expliquait pas et qui 
n'était ni de l'étonnement ni même une admiration ex- 
trême; l'œuvre était si simple et si naturelle dans sa per- 
fection qu'il ne semblait pas qu'elle eût pu être autre- 
ment, et, plus le spectateur était étranger à l'art, plus il 
lui semblait, qu'aidé de bons ouvriers, il aurait pu en faire 
autant. Mais l'homme de l'art en mesurant le monument 
découvrait quelle science profonde, quelles observations 
sagaces, quelles ingénieuses combinaisons avaient été 
nécessaires pour produire cette apparente simplicité et 
pour réaliser le projet que l'auteur avait conçu. C'est 
ainsi que, pour corriger ou compléter les effets de la 
perspective, bien des lignes qui paraissent droites sont 
courbes en réalité et même courbes en deux sens 
différents, comme les lignes horizontales dont une 



CHAPITRE X. 335 

des courbures dans le plan vertical tourne sa convexité 
vers le ciel de façon que leur point central est plus élevé 
que leurs points extrêmes d'une quantité qui atteint 
douze centimètres aux faces latérales. Sans cette diffé- 
rence de niveau, elles paraîtraient, dit Vitruve, creuser 
vers le milieu. En même temps les mêmes lignes subissent 
une seconde courbure dans le plan horizontal et présen- 
tent au dehors leur concavité. La plupart des perpendi- 
culaires apparentes sont obliques : ainsi les colonnes s'in- 
clinent toutes vers le centre du temple et pyramident 
insensiblement; les murs de la cella suivent la même di- 
rection, tandis que l'entablement penche en sens con- 
traire et tombe légèrement sur le spectateur. Les colonnes 
qui semblent égales ne le sont point; celles des coins 
qui se détachent sur le ciel sont plus grosses; la réfrac- 
tion des rayons lumineux « les mange, dit Vitruve, et 
« les rend plus petites , l'art doit remédier à l'erreur de 
« la vue ». Remarquons encore parmi ces anomalies 
calculées la diminution proportionnelle et la position sur 
des lignes convergentes, au centre de l'édifice, des colonnes 
formant le second rang des péristyles doubles, disposition 
qui avait pour but de donner pour l'œil de la profondeur 
aux portiques et de faire que les secondes colonnes ne 
fussent pas cachées par les premières. 

Au Parthénon comme aux Propylées , la perfection du 
travail matériel égalait la sublimité de Fart. Les anciens 
ne se lassaient point d'admirer le fini de l'exécution , la 
beauté des matériaux, la grandeur des pierres, l'adresse 
avec laquelle elles étaient assemblées et les mille précau- 
tions prises pour assurer la conservation de l'édifice. On 



\ 



336 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

n'admirait pas moins la rapidité avec laquelle furent exé- 
cutés ces grands travaux. Le Parthénon fut construit 
entre 448 et 437 av. J.-C. Les Propylées, commencées en 
446, furent terminées cinq ans après. On a vainement 
cherché à déterminer leur prix de revient. Suivant Thu- 
cydide, rencaisse du trésor commun était de neuf mille 
sept cents talents lorsque Périclès y porta la main. Au 
commencement de la guerre du Péloponnèse, il n'était plus 
que de six mille ; les autres trois mille sept cents ayant 
été employés pour « les Propylées et les autres édifices 
ainsi que pour le commencement du siège de Potidée 1 ». 
Mais on doit remarquer qu'il rentrait chaque année six 
cents talents, produit du tribut des alliés, ce sans compter 
les autres revenus de la ville 2 ». De plus Périclès a fait 
exécuter bien d'autres ouvrages vers la même époque : 
l'Odéon d'abord, vaste théâtre couvert destiné aux solen- 
nités musicales. Il était célèbre par sa toiture conique, 
rappelant la forme de la tente de Xerxès , et soutenue par 
un grand nombre de colonnes. Il contenait des sièges 
pour un très-grand nombre de spectateurs. Puis le grand 
temple d'Eleusis, qui ne fut terminé que plus tard; le 
Pirée, qui fut rebâti sur un plan nouveau, dû à l'architecte 
Hippodamos, avec des rues pour la première fois droites 
et tirées au cordeau. Le bassin du port recreusé avait 
lui seul coûté mille talents. Héliodore, l'auteur très-ancien 
d'une description de l'Acropole citée par Harpocration et 
Suidas, évaluait à deux mille douze talents la dépense des 



1 Thucvd., Il, 13. 

2 Id. 



CHAPITRE X. 337 

Propylées. Évidemment il y a là une erreur; mais peut- 
être cet auteur parlait-il à la fois du Parthenon et des Pro- 
pylées, et alors il devait être près de la vérité. On voit en 
tout cas par ces chiffres que Périclès gardait pour les 
guerres à venir une somme plus que suffisante. 



rÉHKXtS. — T. I. 



22 



CHAPITRE XI. 



La guerre de Samos. — Les funérailles publiques. — Périclès et Thoukydidès. — 
Les pratiques religieuses. — Sacrifices humains. — Anathema et oscilla , les 
rites du sacrifice. — Les distributions de viande. — Les processions. — Les 
Panathénées. — La deisidaimonia. — Les goètes. — Les oracles. — La raan- 
tiké. — Delphes. — La prêtrise. — Le culle des Érynnies. — Le miasma. 



Tandis que tant de chefs-d'œuvre éclos simultanément 
assuraient à Athènes la suprématie intellectuelle, la ré- 
volte des Samiens, ceux de tous ses alliés qui possé- 
daient la plus puissante marine, vint compromettre sé- 
rieusement sa domination sur la mer. Une querelle sur- 
venue entre ceux-ci et les Milésiens au sujet de la ville 
de Priéné en fut plutôt l'occasion que le motif. Malgré la 
tendance des Athéniens à favoriser chez tous leurs al- 
liés le développement de la démocratie, le gouvernement 
de Samos était encore entre les mains d'une oligarchie 
très-hostile à l'administration de Périclès; d'abord parce 
qu'elle craignait de se voir imposer par lui la forme du 
gouvernement athénien comme le demandait un certain 
nombre de démocrates samiens, puis parce que la pro- 
position de transporter à Athènes le trésor commun des 
Grecs étant primitivement venue d'elle , elle devait plus 
que les autres s'indigner de voir faire de ce trésor un 
emploi autre que celui auquel il avait été destiné. Lors 
donc que les Samiens, après avoir battu les Milésiens, re- 

22. 



340 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

curent d'Athènes l'ordre de renoncer à la voie des armes 
et d'envoyer des députés plaider devant le peuple sur 
leurs différends, ils refusèrent. Périclès se transporta 
aussitôt à Samos avec une flotte de quarante vaisseaux , 
enleva le pouvoir aux oligarchistes et établit la démo- 
cratie. Il emmena cinquante otages, hommes et enfants, 
qu'il déposa à Lemnos^ et ne se retira qu'en laissant une 
garnison dans File. Les Samiens furent obligés de se rési- 
gner, n'étant pas prêts; mais à peine Périclès fut-il parti 
que les riches samiens, qui avaient émigré, s'allièrent 
avec Pissouthnès, gouverneur de Sardes pour le roi, et 
avec les Byzantins. Soutenus par eux, ils rentrèrent à 
Samos, la soulevèrent, détruisirent tout ce qu'avait fait 
Périclès, arrachèrent de force leurs otages aux Lemniens, 
et livrèrent la garnison athénienne à Pissouthnès. 

Les Athéniens renvoyèrent alors une nouvelle flotte 
aussi commandée par Périclès. Celui-ci, avec quarante- 
quatre vaisseaux, commença par vaincre les Samiens qui 
en avaient soixante dont vingt navires de guerre. Rece- 
vant ensuite un renfort de soixante-cinq vaisseaux tant 
d'Athènes que de Khio et de Lesbos , il les battit encore 
sur terre et les força de se renfermer dans leur ville de- 
vant laquelle il mit le siège. Déjà elle était entourée de 
murailles du côté delà terre et bloquée du côté de la mer, 
lorsqu'il apprit qu'une flotte phénicienne venait apporter 
du secours aux assiégés. Il crut pouvoir aller au-devant 
d'elle avec une partie de ses forces; mais les Samiens pro- 
fitèrent de l'occasion pour sortir du port à l'improviste 
et, sous le commandement de Mélissos , fils d'Ithagénès , 
ils tombèrent sur le camp qui n'était pas fortifié, dé- 



CHAPITRE XI. 341 

truisircnt les vaisseaux qui faisaient l'avant-garde , cou- 
lèrent ceux qui vinrent à leur rencontre et , après avoir 
tué et fait prisonniers une foule d'Athéniens, ils restè- 
rent maîtres de la mer pendant quatorze jours , ce qui 
leur permit de ravitailler leur ville pour un long siège. 

Suivant Aristote, cité par Plutarque, Périclès lui-même, 
à son retour, aurait éprouvé un échec devant Samos; 
mais renforcé, d'abord par quarante vaisseaux athéniens 
que lui amenèrent Phormiôn , Hagnôn et son adversaire 
Thoukydidès, ensuite par vingt autres vaisseaux d'Athènes 
aussi, amenés par Triptolémos et Antiklès, et enfin 
par trente vaisseaux de Khio et de Lesbos , il se trouva 
à la tête d'une armée si considérable que les Samiens fu- 
rent de nouveau battus et obligés de se renfermer dans 
la ville où ils se défendirent en désespérés pendant neuf 
mois. Il fallut se rendre cependant devant des forces 
trop supérieures et devant des machines de guerre nou- 
velles aux effets imprévus desquelles il n'était pas pos- 
sible de résister. Ces machines étaient dues à l'ingénieur 
clazoménien Artémôn \ Les murailles de Samos furent 
rasées , ses vaisseaux livrés aux Athéniens , et la ville 
fut condamnée à payer pour les frais de la guerre des 
sommes énormes dont elle acquitta une partie sur-le- 
champ ; des otages furent fournis pour le reste. 

Le retour de Périclès à Athènes fut un triomphe. La 
longueur delà résistance avait profondément effrayé les 
Athéniens ; non qu'ils doutassent de l'issue de la guerre 



1 Suivant Éphore, Pline, Servius in JEneid., cel Artémôn serait l'inventeur de 
la tortue et du bélier. Héraclide de Pont le fait vivre un siècle avant la guerre 
de Samos. 



3 ï SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

s'ils n'avaient affaire qu'aux Samiens et aux Perses , mais 
parce qu'ils craignaient que les autres alliés et leurs nom- 
breux ennemis ne saisissent l'occasion de prendre les 
armes, ce qui pouvait mettre la république dans le plus 
grand péril. Il en avait été très-sérieusement question à 
l'assemblée clés Péloponnésiens à Lacédémone, et les Co- 
rinthiens, qui avaient aussi des alliés dans une position 
analogue à ceux d'Athènes, s'y étaient seuls opposés \ 

Aussi, dans la colère que leur avait causée ce soulève- 
ment, les Athéniens se laissèrent-ils entraîner à des actes 
d'une révoltante inhumanité. C'est ainsi qu'ils marquè- 
rent au front avec un fer rouge les prisonniers de guerre 
comme s'ils eussent été des esclaves fugitifs. Les Samiens 
usèrent de représailles pendant les quelques jours qu'ils 
eurent le dessus. La marque des uns était une samine y 
sorte de vaisseau particulier aux Samiens ; celle des au- 
tres une chouette. Ces cruautés ne firent qu'augmenter 
la fureur de la lutte et la victoire coûta des ilôts de sang 
aux Athéniens. 

Périclès fut désigné pour prononcer l'oraison funèbre 
des citoyens tués dans cette campagne. Suivant l'usage, 
les corps des morts, soigneusement recueillis après chaque 
engagement, avaient été rapportés pour être ensevelis aux 
frais de l'État. Après qu'ils furent restés trois jours ex- 
posés sous un catafalque pour recevoir les offrandes et 
les prières des leurs, dix chars portant dix cercueils de 
cyprès vinrent recevoir les restes mortels des guerriers 
des dix tribus. Un char vide suivait en l'honneur des 
morts non retrouvés. Accompagné des parentes des 

1 Thucydide, 1. I, 40. 



CHAPITRE XI. 343 

morts, pleurant et gémissant, et d'une foule de citoyens 
de tout ordre , le cortège se dirigea vers le Céramique , 
voie des tombeaux , où étaient rangés en longue file les 
stèles funéraires de ceux qui avaient succombé dans les 
combats. Lorsque les cendres des victimes de la guerre 
de Samos eurent été déposées dans le monument des- 
tiné à les recevoir, Périclès monta sur une estrade élevée à 
côté et prit la parole. Le discours qu'il prononça alors 
fut peut-être celui de tous ses discours qui obtint le plus 
beau de ses succès oratoires et sa popularité atteignit ce 
jour-là son apogée. Les Athéniens n'avaient point en- 
core vu l'éloquence s'élever à une telle hauteur; jamais 
aussi nobles paroles n'avaient célébré la gloire du soldat 
mort pour la patrie , les victoires et la grandeur d'A- 
thènes; jamais plus touchantes consolations n'avaient 
été adressées aux familles des morts. Aussi l'enthousiasme 
fut-il à son comble; les femmes se pressaient autour de 
l'orateur, l'embrassant et lui jetant sur la tête des cou- 
ronnes de fleurs et des bandelettes comme à un vain- 
queur des jeux Olympiques. 

Une seule voix discordante troubla ce concert d'ap- 
plaudissements, celle d'Elpiniké, la vieille ennemie de 
Périclès : « Au temps de mon frère Kimôn, lui disait-elle, 
on triomphait ainsi des Perses et des Phéniciens ; Athè- 
nes n'était pas réduite alors à sacrifier ses meilleurs sol- 
dats pour détruire une cité sortie de nous et dont l'al- 
liance faisait notre force. » Cruelle et juste critique à la- 
quelle il était difficile de répondre! Périclès s'en tira par 
une plaisanterie. La noble dame avait conservé un peu 
tard l'usage très-fréquent chez ses concitoyennes de ra- 



ii SIECLE DE PÉR1CLÈS. 

viver la couleur de ses joues avec le suc extrait du fucus 
et de se blanchir la peau avec de la céruse. Il se borna 
iî lui citer en souriant un vers d'Archiloque qui signifie : 
« Cesse de te farder au moins sur tes vieux jours. » 

La foule rit ; et cependant le reproche adressé par El- 
piniké à Périclès était un des plus sérieux que les ad- 
versaires de son administration pussent lui adresser. 
L'historiette rapportée par Plutarque est précieuse en 
cela ; car il ne nous est resté aucun document sur l'his- 
toire de cette grande lutte des conservateurs dirigés par 
Thoukydidès, et des démocrates à la tête desquels était 
Périclès. Nous savons seulement par quelques mots du 
même auteur que le gaspillage des finances fut un des 
principaux sujets de discussion. En effet les partisans 
de l'oligarchie avaient renoncé à empêcher l'égalité 
politique des citoyens, Visagoria; ils ne combattaient 
plus que pour leur fortune, parce qu'ils prévoyaient que 
les prodigalités des démagogues seraient la cause de nou- 
veaux impôts et de nouvelles charges. Ils craignaient 
que la nécessité de se procurer de l'argent n'obligeât à 
pressurer de plus en plus les alliés , ce qui les amènerait 
tôt ou tard à se révolter tous comme venaient de le 
faire les Samiens. Or ils n'aimaient point la guerre, 
parce qu'ils en supportaient presque tous les frais, parce 
qu'elle finissait toujours par devenir continentale et que 
dans ce cas leurs propriétés ne pouvaient échapper aux 
ravages de l'ennemi. Surtout ils haïssaient Périclès per- 
sonnellement, pour les nouveautés qu'il avait établies et 
pour celles qu'il pourrait établir. Enfin ils voulaient pous- 
ser Thoukydidès aux affaires, non qu'ils espérassent un 



CHAPITRE XI. 345 

retour vers le passé, mais pour éviter un avenir mena- 
çant. Ils trouvaient. un prétexte, ils le saisissaient. Quant 
aux démocrates, c'est-à-dire quant à ceux qui n'étaient 
point riches, comme les deniers dépensés en travaux 
leur profitaient particulièrement et que les impôts por- 
taient peu sur eux , ils se souciaient médiocrement du 
mauvais état des finances, prenaient parti contre les ré- 
clamants et trouvaient mauvais qu'on voulût tarir la 
source de leur travail et de leur gain. 

D'ailleurs les plaintes de l'oligarchie étaient exagérées. 
Évidemment il eût mieux valu ne pas demander aux al- 
liés plus qu'il n'était nécessaire pour atteindre le but de 
la confédération; mais nous venons de voir que Périclès 
dirigeait les finances de telle sorte qu'en faisant une bonne 
part aux dépenses d'art et de luxe, il en réservait encore 
une large pour toutes les éventualités qui pouvaient sur- 
venir. Sans doute des incidents qui nous sont inconnus 
envenimèrent la lutte et excitèrent les passions au poin t que 
la ruine de l'un des rivaux devint nécessaire. Selon Plu- 
tarque, un simple vote d'ostracisme, provoqué on ne sait 
par lequel des deux, aurait envoyé Thoukydidès en exil 
pour dix ans ; mais selon l'historien perdu Idoméneus , 
dont un des scholiastes d'Aristophane cite le texte ', il au- 
rait été accusé de trahison et condamné à l'exil perpétuel, 
lui et sa famille ; ses biens auraient été vendus au profit de 
l'Etat et il se serait réfugié auprès d'Artaxerxès , roi de 
Perse. Peut-être l'assertion de Plutarque est-elle exacte; 
peut-être est-ce à cet événement que s'applique le vers 
de Cratinos : « Périclès , le Zeus schinocéphale, s'avance 

' Aristoph., Vesp., schol, v. 947. 



346 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

portant l'Odéon sur sa tête, il a échappé à l'ostracisme » 

Ce qui ferait supposer que le résultat du scrutin n'aurait 
pas été assuré d'avance et que Périclès aurait été en 
danger. Peut-être aussi le poète fait- il allusion à une autre 
circonstance; celle, par exemple, où fut exostracismé Da- 
môn, le maître de Périclès, et où le nom du disciple pou- 
vait tout aussi bien sortir de l'urne. Mais l'ostracisme 
n'empêche pas que Thoukydidès n'ait pu être ensuite 
frappé , comme Thémistoklès, d'une plus grave condam- 
nation. 

Ces rigueurs contrastent, il est vrai, avec la modéra- 
tion habituelle de Périclès ; mais nous ne savons pas jus- 
qu'à quels actes Thoukydidès se laissait entraîner par 
son animosité ; nous savons pas non plus si , lorsqu'il se 
vit décidément impuissant à soutenir l'effort des démo- 
crates , il n'entra pas, lui et quelques hommes de son 
parti , en relations avec l'étranger, comme il était déjà 
arrivé plusieurs fois à un certain nombre d'ultra- oligar- 
chistes. Il est même très-possible que sa condamnation 
soit le fait non de Périclès, mais d'hommes bien plus vio- 
lents et bien plus avancés que lui en démocratie , dont il 
n'était le chef qu'en apparence et qui, pour beaucoup de 
choses, gouvernaient plus que lui la multitude. Et en 
effet, la dispersion du parti aristocratique ne fut point un 
bonheur pour Périclès ; elle fut le commencement d'une 
ruine dont la mort seule put le sauver. 

La lutte contre l'oligarchie avait fait sa force et sa 
puissance : c'est pour cette lutte que les libéraux l'avaient 
fait leur chef, lui avaient donné ses charges et ses com- 
mandements. Le jour où ils eurent avec Périclès renversé 



CHAPITRE XI. 347 

l'aristocratie , ils attaquèrent Périclès lui-même et cher- 
chèrent à le renverser à son tour. Démocrate un peu par 
principes peut-être et beaucoup par nécessité , il ne l'é- 
tait cependant que relativement et par comparaison avec 
les oligarchistes d'une naissance égale à la sienne. Com- 
paré avec la foule des démocrates de bas étage, il deve- 
nait par sa naissance, ses mœurs, son caractère et la na- 
ture de son talent, un véritable aristocrate. S'il avait été 
obligé de sacrifier plus qu'il n'eût voulu au bon plaisir 
de la plèbe, il ne haïssait rien plus que la licence et le dé- 
sordre. Aussi le vainqueur de Kimôn et de Thoukydidès 
se trouva-t-il bientôt mis à leur place et chargé de dé- 
fendre l'ordre et les lois établies contre les assauts des 
agitateurs. Il réussit dix ans, et c'est peut-être pendant 
cette période qu'il mérite le plus véritablement d'être 
admiré. Il est facile à l'ambitieux d'arriver au pouvoir 
en flattant le goût populaire pour les nouveautés , quitte 
à tomber ensuite après avoir révélé sa médiocrité ; mais 
il est difficile de s'y maintenir et de réaliser un gouver- 
nement stable , dirigé d'une main habile et vigoureuse , 
sauvegardant en même temps la tranquillité , les droits 
de tous et les intérêts de l'État. Périclès sut le faire, et 
grâce à la considération personnelle qu'il dut à son in- 
tègre probité, grâce à son immense talent pour conduire 
toutes les affaires intérieures et extérieures, il put se 
faire une majorité capable de repousser les agressions 
de ses envieux. 

On ne doit pas perdre de vue qu'il ne fut point un sou- 
verain absolu, ni même un souverain constitutionnel, 
mais l'homme le plus influent du parti qui disposait de 



348 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

la majorité de svotes, et voilà tout. Dans ce sens-là seule- 
ment Thucydide a dit qu'«en droit le pouvoir était dans 
les mains du peuple et en effet dans les siennes ». Si la 
plupart du temps il était stratège et dominant sur ses 
collègues, cette dignité, renouvelable chaque année, qui 
lui donnait un pouvoir important à la guerre , lui per- 
mettait seulement de convoquer rassemblée du peuple 
quand il lui plaisait ; mais devant cette assemblée il re- 
devenait l'égal des autres citoyens et ne pouvait faire 
prévaloir son avis que par son talent et l'influence de ses 
amis. 

Ce pouvoir qu'il garda si longtemps, il ne le tenait 
qu'à titre précaire ; un souffle pouvait le renverser, un 
caprice de l'opinion pouvait le faire succomber tout à 
coup dans cette guerre de procès, de mises en accusation, 
d'appels à l'ostracisme, sans cesse renouvelés par les as- 
pirants hommes politiques désireux de se faire connaître. 
Nous venons de voir son existence politique soumise au 
résultat incertain d'un vote d'ostracisme ; nous allons 
trouver à chaque pas la preuve que les redditions de 
comptes qu'il lui fallait subir chaque année avant de ren- 
trer en charge furent très-orageuses et durent souvent le 
mettre en péril. Outre ces attaques personnelles directes, 
c'était encore lui qu'on voulait atteindre par les accusa- 
tions intentées à ceux de son entourage. La religion était 
la plupart du temps le prétexte de ces accusations. Nous 
ne les comprendrions pas avant d'avoir étudié les reli- 
gions grecques dans leur réalité pratique, comme nous 
les avons étudiées dans leur théorie au commencement 
de ce livre. 



CHAPITRE XI 34g 

Nous avons sondé les sources d'où provenait la reli- 
gion des Grecs; nous avons vu comment d'abord elle 
avait été Tunique pivot sur lequel évoluait leur société 
et comment celle-ci avait pu échapper à l'absolutisme hié- 
ratique. x\u temps de Périclès, la séparation de la reli- 
gion et de la politique , de l'autorité sacerdotale et du 
pouvoir civil, étaitdepuis longtemps consommée; mais si 
Ton ne voyait plus l'idée religieuse influer directement 
sur la marche des événements , on la voyait sans cesse 
intervenir incidemment et fournir des armes aux com- 
battants de tous les partis. La religion n'était pas seule- 
ment l'affaire d'une partie de la société ; c'était l'affaire 
de tout le monde. A l'exception de quelques philosophes, 
engeance détestée , tout le monde croyait et croyait ar- 
demment, lien fut ainsi dans toutes les cités antiques, où, 
même après le triomphe définitif du christianisme , une 
partie de la nation conserva longtemps ses croyances 
païennes. C'est ainsi qu'après Constantin , l'historien 
Zosime attribuait encore de bonne foi tous les malheurs 
de l'empire à l'abandon des dieux paternels pour le dieu 
nouveau. En effet, indépendamment de la disposition na- 
turelle à l'humanité d'accepter facilement une explica- 
tion du grand problème de son existence et de son ave- 
nir, indépendamment du besoin qu'elle a de croire à une 
intervention divine dans les choses humaines, tout le 
monde trouvait son compte dans la religion telle que la 
suite des temps l'avait faite. Si les classes riches y te- 
naient parce qu'elle était conforme à leurs intérêts et 
qu'elle protégeait leurs droits , le peuple y était attaché 
par ses superstitions qu'elle sanctionnait et s'assimilait, et 



350 SIECLE DE PÉRICLES. 

aussi par la satisfaction qu'y trouvaient ses goûts et ses 
besoins, ses appétits matériels. Ici le mot appétit peut 
d'abord ne pas se prendre au figuré, car la plus ordinaire 
manifestation des cultes publics consistait en des repas 
sacrés dont il prenait sa part. 

Originairement, dit Porphyre ! , on honorait la divi- 
nité avec tout ce qui était susceptible de brûler et d'ali- 
menter le feu sacré : des broussailles, des herbes sèches 
jetées sur l'autel suffisaient pour constituer un sacrifice. 
Voilà pourquoi les mots Gueiv, Gusia, GujxeV/i, qui signifient 
tuer, sacrifice , autel , ont la même racine que le verbe 
Gu^Law, brûler, fumer. Puis on préleva une partie du 
repas pour l'offrir au dieu-foyer : des grains tels que 
de l'orge et du blé, de l'huile, du lait, du vin, delà chair 
des animaux sauvages; on offrit même aux dieux de la 
chair humaine chez les nations anthropophages , si tant 
il y a qu'elles ne le furent pas toutes à une certaine 
époque, comme les Tyrrhéniens. 

Les premières lueurs de la civilisation firent dispa- 
raître ce cannibalisme, et les sacrifices humains purent 
de bonne heure être appelés sacrifices sans repas 2 ; mais 
ils se prolongèrent encore longtemps en certains endroits 
et presque jusqu'à l'établissement du christianisme. On 
les nommait sacrifices à.7roTpo7ïaîbi {détournant le malheur} . 
On supposait que, dans certaines circonstances, lès dieux, 
irrités par des crimes inconnus parce qu'ils étaient restés 
secrets, envoyaient sur les cités des épidémies , des fa- 



1 Porphyr., de Abst., 1. 2, § 5. 

2 l7ieuoo;xéva Ouatav érs'pav àvojxov tîv' àoaiTov. /Eschyl., Agamemn., 

142. 



CHAPITRE XI. 3J1 

mines et des désastres militaires, et on avait imaginé de 
les satisfaire par des oblations volontaires de victimes hu- 
maines choisies qu'on chargeait par diverses formules des 
iniquités de la nation. Après que cette victime avait fait 
trois fois le tour de l'autel en marchant de gauche à 
droite, le sacrificateur la frappait au cœur d'un coup de 
lance et la jetait ensuite tout entière sur Tau tel-bûcher. 
Les nations les plus éclairées renoncèrent de bonne heure 
à cette barbarie : d'abord on n'immola plus de citoyens, 
mais des prisonniers de guerre , puis des condamnés à 
mort, puis certains animaux, principalement des boucs et 
des porcs. Le dernier sacrifice humain accompli à Athè- 
nes fut l'immolation d'un prisonnier perse par Thémis- 
toklès au moment de livrer la bataille de Salamine. 

Chez beaucoup de nations appartenant à la race grec- 
que, les rois et même les particuliers avaient la cou- 
tume de dévouer des enfants et des jeunes filles ou des 
esclaves aux dieux pour leur propre salut. L'usage vint 
de leur substituer des animaux. Ces sortes de victimes 
s'appelaient victirnse animales; on offrait aux dieux âme 
pour âme. Pour accomplir un semblable sacrifice, on se 
purifiait, on mettait des habits blancs, des chaussures sans 
tache. On laissait sur place la victime immolée en dé- 
tournant la tête et on s'éloignait sans l'avoir regardée. 
On ne rentrait ensuite à la ville qu'après s'être baigné et 
avoir changé de vêtements. On trouva ensuite un autre 
procédé, ce fut de se dévouer soi-même, mais en eîûgie : 
on offrit à sa place son image sculptée , soit en métal , 
soit en terre cuite, suivant la dépense qu'on voulait ou 
pouvait y faire. A l'usage des pauvres ou des dévots éco- 



352 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

nomes, il s'établit des fabriques de figurines estampées 
toutes dans le même moule, mais qui n'en étaient pas 
moins censées représenter le donateur. On les suspendait 
dans les temples et dans les bois sacrés. Lorsqu'on ne 
voulait que sauver un membre malade, une partie quel- 
conque du corps, on suspendait seulement sa représenta- 
tion. C'est là l'origine des ex-voto de ce genre que nous 
voyons encore dans certaines églises. Enfin d'autres se 
contentèrent de brûler un cierge devant l'autel des dieux 
infernaux. Le même mot, <pwç ', exprimant également 
une lumière , un feu et un homme, on supposa que ces 
dieux accepteraient l'un pour l'autre. 

Voilà pour les sacrifices dont le but était de détourner 
la colère des dieux ; passons à ceux dont le but était d'ac- 
quérir leur bienveillance. Si les dieux eussent tenu à 
manger les aliments qui leur étaient offerts par les 
mortels, ils auraient été non moins lésés dans le sa- 
crifice-repas. La légende conte que Prométheus, le grand 
protecteur du genre humain, donna le choix à Zeus de la 
part qu'il voulait de la victime. Il lui présentait d'un 
côté les os bien enveloppés dans la graisse , de l'autre la 
viande mal parée et peu tentante. Zeus prit les os, et ce 
ne fut pas là son moindre sujet de haine contre Prométheus. 
Cette légende, il est vrai, a l'air d'une plaisanterie sur la 
part que les dévots faisaient aux dieux; cette part était 
si mauvaise qu'elle a fait dire à un poëte ancien cité par 
Porphyre et Clément d'Alexandrie : ce Qui est assez fou 
« pour croire plaire aux dieux en leur offrant des os dé- 

1 Ce ne fut que plus tard qu'on accentua différemment epeo; , homme et 9Û;, 
lumière Macrob., Saturnales. 



CHAPITRE XI. 353 

ce charnés et du fiel dont les chiens affamés ne voudraient 
« pas? » 

Du reste, si on ne leur offrait que ce que Ton ne pou- 
vait manger, on l'offrait du moins avec solennité ' , surtout 
dans les sacrifices qui concernaient la nation ou une de 
ses divisions et qui recevaient particulièrement le nom 
de fête (éopTvf). Chaque dieu avait son culte; chaque 
culte, ses rites le plus souvent secrets; nous ne pouvons 
donc donner qu'un tableau approximatif de cette céré- 
monie. Le nombre des personnages qui entourent Fautel 
varie à l'infini, suivant qu'il s'agit d'un sacrifice privé ou 
d'un sacrifice public; suivant qu'il a lieu dans un grand 
temple ou dans un hiéron de village. Voyons ce dernier. 
Il y a d'abord le prêtre qui officie, à ses côtés un joueur 
de flûte , puis le ou la canéphore portant d'une main la 
corbeille où, sous les bandelettes sacrées, sont cachées les 
olas , petites masses de grains d'orge mêlé de sel 2 , et le 
couteau ; de l'autre la chemips ou bassin à eau. L'officiant, 
prenant un charbon ardent, le plongeait dans cette eau 
pour la purifier, — le feu purifie tout. — Puis lui-même 
ou, dans les cérémonies publiques, le kéryx, criait à 
haute voix : « Qui est là? » — A ces mots ceux qui par di- 
verses raisons ne devaient point assister au sacrifice s'éloi- 
gnaient, les autres répondaient en euphémisant : « Beau- 
coup de gens de bien. » Le prêtre trempait alors un ra- 
meau dans la chernips et aspergeait l'assemblée, non sans 
s'être purifié lui-même ainsi que ses coopérateurs. ïl fai- 

1 Pour la description du sacrifice, cf. Aristoph., Par, v. 920 et seq. Aves, 
v. S50 et seq. avec les scholies. 

2 Servius, in sEneid.,]. 2, 237. 

l'ÉRICLKS. — t. i. 23 



354 SIÈCLE DE PÉIUCLÈS. 

sait aussi sur l'assistance une libation cTolas. Après quoi 
il commençait son hymne qui était chanté et accompagné 
par la flûte. Cet hymne s'adressait à Hestia d'abord, puis 
à Zeus, puis à tous les autres dieux en général et à celui 
auquel on sacrifiait en particulier. On les priait de rece- 
voir favorablement le sacrifice. On posait ensuite de l'ola 
sur le front de la victime, et le mageiros l'égorgeait, puis 
la coupait par morceaux. Les cuisses, auxquelles tenaient 
le bas des reins et la queue, étaient posées sur le feu de 
l'autel pour y rôtir. Toutes ces opérations, qui devaient 
être fort longues, étaient accompagnées de chants sacrés. 
Lorsque les cuisses étaient cuites à point , elles étaient 
mangées par les sacrifiants à une table consacrée , placée 
à cet usage dans la cella de tous les temples. Les Grecs 
de la Hellade y mangeaient assis et la tête découverte, 
à la différence des Grecs d'Italie et des Romains, qui 
étaient couchés sur des lits et se voilaient la tête. 

Chacun des convives en sortant du festin emportait 
avec lui de quoi y faire participer sa famille l . Or ces 
cérémonies se représentaient très-souvent, et celui-là 
avait fort à faire qui voulait rivaliser avec Kléarchos de 
Méthydra, déclaré par la Pythie le meilleur serviteur 
des dieux parce qu'il ne laissait passer aucune fête sans 
la chômer. Nous ne donnerons pas ici la liste intermi- 
nable, quoique incomplète, de celles qui se trouvent énon- 
cées dans les auteurs. Outre les fêtes de l'État, il y avait 
encore celles de la famille , du génos , de la phratrie ; 
celles du dème et de la phylé, dont les membres étaient 

4 Aristoph.,Ptos, v. 227ctschol. 



CHAPITRE XI. 355 

désignes par la naissance, et celles d'une foule de dieux 
dans la communion desquels on n'entrait que par sa 
propre volonté et par initiation , comme dans les thiases 
d'Héraklès 1 . Toutes ces fêtes étaient pour les moins ri- 
ches une occasion de se régaler gratuitement, eux et les 
leurs, les frais étant toujours supportés par l'État ou par 
de riches hcstialcurs qui rivalisaient de libéralité, d'abord 
par vanité et plus tard par prudence. On conçoit en effet 
que, lorsqu'on immolait une hécatombe, il y avait de 
quoi faire de nombreuses distributions. Aux Panathé- 
nées, toutes les villes issues d'Athènes ou ses sujettes 
envoyaient chacune un bœuf et une quantité propor- 
tionnelle d'autres victimes. Il en résultait une très-grande 
abondance de viandes que le peuple se partageait et 
mangeait sous toutes les formes : « bouillis, rôtis, bouil- 
lons, et tripes, » en telle profusion que les indigestions , 
produits habituels de ces réjouissances, sont pour les 
poètes comiques une mine inépuisable 2 de facéties. Les 
distributions de vin accompagnaient les distributions de 
vivres. Aux Dionysiaques, on portait sur des chars des 
tonneaux toujours ouverts. 

A ces plaisirs trop matériels se mêlaient de plus nobles 
jouissances. Les Athéniens attachaient un grand prix 
à être celui des peuples de la Grèce qui savait le mieux 
honorer la divinité, et leurs orateurs le leur répétaient 
sans cesse : « Nulle part, dit Démosthène 3 , aucun 
« ambassadeur n'a pu voir des fêtes pareilles aux vôtres 



1 Isée, de Astiphill lier., § 29. 

2 kv\sl.,]Subes (schol.), 38G. 

3 Première Philippique. 



23 



350 SIÈCLE DE TÉRICLÈS. 

ce par la splendeur de la mise en scène et Paffluence 
« des populations. » En effet, de son temps on avait poussé 
les choses à un tel excès que l'argent qui eût dû être 
destiné à payer les armées et les flottes y était entière- 
ment dépensé ' . De tout temps on y attacha une telle 
importance qu'après chaque fête le conseil des cinq 
cents et les archontes se réunissaient dans les temples 
pour faire une enquête sur chaque partie de cette fête, 
décider si elle avait été régulièrement célébrée ou non , 
et, dans ce dernier cas , punir les coupables ou les ren- 
voyer devant rHélia)a suivant la gravité du délit. Aussi 
tout était-il prévu d'avance pour que rien ne manquât 
à la solennité 2 ; chaque citoyen avait reçu son rôle et 
savait ce en quoi il devait contribuer et ce qu'il devait 
recevoir. 

Le seul spectacle des processions, des pompes % qui 
conduisaient les victimes à l'autel, était fait pour charmer 
les yeux les plus délicats. On ne pouvait, par exemple, 
aux Panathénées, voir sans admiration monter à l'Acro- 
pole le péplos safran d'Athéné sur lequel les prêtresses 
de la déesse avaient brodé en couleur les dieux pro- 
tecteurs, les héros ancêtres de la nation et les citoyens 
que des actes extraordinaires avaient illustrés. Un char 
en forme de vaisseau, qui, par un mécanisme caché, 
semblait marcher seul, le portait suspendu à son mât; 
devant et derrière marchaient, dans un ordre soigneu- 
sement combiné pour la beauté de l'effet, les archontes, 

* Démosth., quatrième Phil. 
2 Démoslh.. première Phil. 

3 nO[X7ÎY]. 



CHAPITRE XI. 357 

les nomophylaques, les prytanes, le conseil des cinq 
cents, l'Aréopage, tous les magistrats; les thallophores, 
groupe de vieillards choisis parmi les plus beaux, pour 
précéder le char en tenant à la main des rameaux de 
feuillages verts; les canéphores, prises parmi les plus 
nobles et les plus belles jeunes filles, tenant sur leur 
tête les corbeilles qui contenaient les instruments du 
sacrifice; derrière elles venaient les filles des métèques, 
leur portant des parasols et des sièges; puis les hommes 
et les femmes métèques portant l'eau et les vases sacrés; 
puis les victimes en longue file menées par les sacrifi- 
cateurs ; les chevaliers montés sur leurs chevaux enca- 
draient le cortège, que suivait la foule aussi vêtue de 
ses habits de fête et couronnée de myrte; tous, hommes 
et femmes, tels que les élèves de Phidias les ont sculptés 
sur la frise du Parthénon. La procession des Dionysia- 
ques et celle des Éleusinies ne le cédaient en rien à celle 
des Panathénées. A toutes on portait en grande pompe, 
soit sur des chars, soit autrement quand il s'agissait de 
monter à l'Acropole , des statues des dieux précieuses 
sous le rapport de Part ou de l'antiquité, et uxie prodi- 
gieuse quantité d'admirables vases d'or que l'État con- 
servait pour ces occasions. 

A la cérémonie sainte succédaient des jeux de toute 
sorte , autre passion du peuple grec. Nous avons déjà 
vu la fête des Dionysiaques donner lieu aux représen- 
tations théâtrales : les autres fêtes offraient aussi au 
public des plaisirs intellectuels. Aux Panathénées, il y 
avait des concours de poésie et de musique, des récita- 
tions des plus belles œuvres des poCtes anciens et sur- 



358 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tout d'Homère , des lectures historiques. Mais ce qui 
plaisait probablement beaucoup plus à la multitude, c'é- 
taient les courses de chevaux et de chars , les luttes et 
les exercices gymniques, les combats d'athlètes; toutes 
choses dont les frais étaient encore supportés par les ri- 
ches, qui, sous le non de gymnasiarques, étaient tour à 
tour chargés de défrayer et de nourrir les champions 
de leur tribu pendant leurs exercices et de fournir l'huile 
et toutes les choses nécessaires. Le prix des vainqueurs 
était une couronne d'oliviers et un vase plein d'huile : 
un de ces vases élégants qu'on voit dans tous les musées 
et sur lesquels l'artiste a tracé la figure d'Athéné avec 
cette inscription : tov 'Aôvtv/îGev aO"Xov. Un autre exercice 
amusait aussi beaucoup les Athéniens : c'étaient les lam- 
padodromies, qui avaient lieu à beaucoup de fêtes et no- 
tamment à celles de Prométheus et de Héphaistos. Il s'y 
agissait d'arriver le premier à un but sans laisser éteindre 
une torche , originairement symbole de la vie et du feu 
sacré. Parfois les coureurs étaient obligés de ralentir leur 
marche pour laisser se rallumer la flamme à demi 
étouffée par la résistance de l'air. Les spectateurs les frap- 
paient alors sur les fesses avec le plat de la main pour 
leur faire reprendre leur course, non sans de longs éclats 
de rire. 

Ce qui attachait le plus le vulgaire à ses religions était 
la superstition. A mesure qu'elles s'éloignaient de leur 
origine, les personnifications abstraites, produit du génie 
métaphorique de l'Orient, s'étaient de plus en plus maté- 
rialisées pour s'approprier au génie positif et réaliste 
des races grecques. Les poètes et les artistes, menant 



CHAPITRE XL 359 

ou suivant l'opinion de la multitude, leur avaient donné 
la beauté, la puissance, l'immortalité et tous les pires 
défauts de la nature humaine. On les supposait malveil- 
lants, irritables, vindicatifs; en même temps corruptibles 
par des offrandes et impitoyables pour ceux qui man- 
quaient à leurs lois. De là un sentiment que les Grecs 
rendaient par le mot Set(jtSai|/.ovia et sur lequel Lucrèce 
revient souvent en le désignant par les mots « terrores 
animi , terrores relligionum ». Éviter la colère des dieux, 
les faire vouloir ce qu'on désirait et savoir d'avance 
leurs desseins sur l'avenir : telles étaient les préoccu- 
pations de la majeure partie des dévots. Cette religion 
populaire a survécu à celle des hiérophantes et des 
classes éclairées de la société antique; elle s'est perpétuée 
presque jusqu'à nos jours, car à peine peut-on dire 
aujourd'hui que la croyance à la magie soit entièrement 
éteinte, et la magie n'est pas autre chose que le paga- 
nisme plus ou moins défiguré. Les Mages étaient des 
prêtres comme les autres et procédaient comme les au- 
tres. Seulement leur origine étrangère faisait attribuer 
à leurs rites et à leurs formules particulières une puis- 
sance supérieure pour arracher aux dieux et aux morts 
les secrets de l'avenir, les contraindre à accomplir les 
désirs des hommes ou à renoncer du moins à leur faire 
du mal. Au fond tout sacrifice était ce que nous appel- 
lerions maintenant une opération magique. 

Soit qu'on offrit aux dieux de l'encens et des parfums 
ou la graisse des victimes, on les évoquait et on les 
interrogeait toujours. Dans le sacrifice que nous décri- 
vions tout à l'heure, le feu avait été fait sur l'autel 



360 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

avec de petits morceaux de bois d'une forme particu- 
lière, et l'on avait observé avec soin comment ils s'allu- 
maient; on avait observé aussi les entrailles de la vic- 
time et comment la queue et les reins se comportaient 
à la cuisson ; car de tout cela on concluait comment les 
dieux prenaient le sacrifice , comment ils étaient disposés 
pour les sacrifiants, si ceux-ci devaient attendre bon- 
heur ou malheur de ce qu'ils entreprenaient. C'était là 
la principale base de la mantiké; c'est là-dessus que 
s'appuyaient ceux qui prédisaient l'avenir, depuis les 
grands oracles que consultaient les chefs des nations jus- 
qu'aux goètes, les sorciers de bas étage qui exploitaient 
le vulgaire. 

Dans tous les temples on rendait des oracles; mais 
certains d'entre eux avaient pour diverses raisons acquis 
une célébrité particulière. L'enceinte de plusieurs avait 
été construite autour de crevasses du sol qui dégageaient 
des gaz méphitiques. Après avoir considéré comme des 
émanations divines ces vapeurs mortelles aux petits ani- 
maux et à l'homme même, en cas do séjour prolongé, 
on leur avait attribué le pouvoir de donner des hallu- 
cinations prophétiques. A Delphes le prêtre remettait 
au consultant, transcrites sur une tablette et interprétées, 
les paroles entrecoupées prononcées sur le trépied 
par la Pythie à demi suffoquée. A l'antre de Tropho- 
nios, on expliquait au patient ce qu'il avait éprouvé lui- 
même dans un trou où il était entré couché et où il avait 
perdu connaissance. En d'autres endroits, on buvait des 
eaux particulières , on regardait dans des miroirs; dans 
beaucoup d'autres enfin, on s'endormait dans le temple, 



CHAPITRE XI. 3G1 

et le dieu annonçait sa volonté dans un songe dont les 
prêtres étaient aussi les interprètes. Les choses se pas- 
saient ainsi à Épidaure. Toutes ces consultations d'o- 
racles commençaient toujours par un sacrifice et n'en 
étaient que le complément. 

Aucun de ces oracles ne voyait autant que celui de 
Delphes affluer les consultants de tous les pays du monde, 
chargés de présents de toute sorte, et aucune autorité ne 
pouvait rivaliser avec la sienne sur les questions de 
religion et de morale. Il en était autrement en matière 
politique. En matière religieuse et morale, le conseil del- 
phique avait des opinions très-arrêtées , des vues très- 
hautes et très-pures : il les proclamait fermement et était 
écouté ; mais il ne pouvait influer sur la politique qu'en 
prédisant l'avenir, et, pour ne pas s'exposer à être dé- 
menti par l'événement, il était réduit à des phrases in- 
compréhensibles ou à double sens que chacun expliquait 
comme il voulait. En cela, les autres oracles rivalisaient 
avec lui ; chacun d'eux parlait suivant ses intérêt^ natio- 
naux, et il y en avait pour toutes les opinions. On con- 
servait aussi des recueils d'oracles laissés par Mousaeos, 
Bakis et autres devins célèbres. Ces recueils, analogues 
aux centuries de Nostradamus de notre moyen âge, 
jouissaient d'un grand crédit, et à chaque assemblée 
du peuple les orateurs avaient soin d'arriver porteurs 
d'un arsenal d'oracles, dont ceux de la majorité se trou- 
vaient naturellement les meilleurs. 

Respectés par les démocrates comme par les oligar- 
chistes, les prêtres ne prenaient que peu de part à leurs 
luttes quand leurs autels n'étaient point en cause. Ils res- 



362 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

taient neutres entre les deux partis qui défrayaient ri- 
chement eux, leurs dieux et leurs temples. La plupart 
d'entre eux continuèrent longtemps à se transmettre 
leurs fonctions héréditairement. De nombreux passages 
d'auteurs nous en montrent cependant qui plus tard fu- 
rent désignés par le sort. Cela dut arriver nécessaire- 
ment lorsque, par l'extinction de la branche directe , plu- 
sieurs rameaux collatéraux purent avoir d'égales préten- 
tions; mais ces élections ne purent jamais avoir lieu que 
parmi les membres d'une même gens, les dieux n'ad- 
mettant volontiers les prières que des descendants de leur 
sang. Ainsi, à Athènes, les Eumolpides et les Kéryces res- 
tèrent en possession des fonctions sacerdotales éleusi- 
niennes dévolues aux hommes. Celles des femmes ap- 
partenaient à \agens des Phyllides qui fournissait toujours 
l'hiérophantide de Déméter et de Kora ' . Les prêtres de 
Zeus étaient toujours pris parmi les descendants de Boutés, 
dont la gens, sous le nom d'Étéoboutades , c'est-à-dire 
vrais enfants de Boutés, sans doute pour se distinguer 
d'usurpateurs, fournissait aussi de prêtres et de prê- 
tresses les temples d'Athéné et d'Érechtheus. Chaque di- 
vinité, chaque héros, avait ainsi sa prêtrise héréditaire. 
Les génies étaient ordinairement assez nombreuses 
pour contenir des riches et des pauvres et par conséquent 
des hommes appartenant aux divers partis. Les prêtres 
d'ailleurs étaient justiciables de la multitude comme tous 
les autres citoyens, et, comme les autres, ils avaient à com- 
paraître devant les euthyni. Considérés comme repré- 

1 Perst'j>hon,i. 



CHAPITRE XI. 3C3 

sentants du peuple auprès des dieux, c'est à lui qu'ils ré- 
pondaient de la façon dont ils avaient rempli leur mission, 
et ils étaient jugés avec d'autant plus de sévérité que 
le succès des opérations théurgiques dépendait non-seu- 
lement de leur science et de leur exactitude dans l'ac- 
complissement des rites, mais encore de leur état de 
pureté corporelle et mentale. Il ne leur fallait pas seu- 
lement en effet s'abstenir de tout ce qui était crime, 
péché, débauche, actes vénériens; le seul contact d'un 
tombeau', d'un impie , d'une femme menstruée , la seule 
vue ou l'audition d'une chose funeste ou inconvenante, 
suffisait pour les souiller et les rendre impropres au ser- 
vice divin ' . 

La vie du prêtre Savait donc rien de bien enviable ; 
c'était une vie d'austérité, d'abstinence et de privations. 
La plupart des jouissances ordinaires de la vie des autres 
citoyens leur étaient interdites par la loi sous peine de 
mort ou d'amendes ruineuses 2 . Ici une question se pré- 
sente naturellement à l'esprit : ces hommes étaient-ils de 
bonne foi? Je réponds : les uns, oui; les autres, non; 
et dans une proportion qui varia suivant les époques et 
les circonstances ; mais de telle sorte que le nombre des 
croyants et même des fanatiques l'emporta de beaucoup 
sur celui des fourbes. Il est bien entendu que je ne parle 
pas ici de tous les charlatans et de tous les magiciens qui 
n'avaient reçu de mission que d'eux-mêmes, mais des 
prêtres des cultes reconnus par l'État. Même lorsque l'é- 
vénement démentait le plus cruellement leur hiéroscopie, 

1 Porpbyr., Absi. carn., 1. II, § 50. 

2 lù.,ibid.,L II, §4. 



364 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

habiles à se tromper eux-mêmes , ils pouvaient toujours 
attribuer cette non-réussite à un obstacle venant d'eux 
ou des assistants. Qui pouvait être sûr de n'avoir pas 
frôlé de ses vêtements un objet impur, de n'avoir pas eu 
une pensée mauvaise? Qui pouvait savoir s'il n'y avait 
pas eu dans l'assistance un coupable ou un impie? Car 
la seule présence d'un semblable individu viciait les opé- 
rations les plus régulièrement accomplies ' . Remarquons 
d'ailleurs que les tromperies, même les plus effrontées, 
celles de certains oracles , par exemple, n'excluaient pas 
toute bonne foi. Beaucoup n'hésitaient pas à attirer les 
hommes au culte de leur dieu par une fraude pieuse, 
parce qu'ils étaient bien sûrs de faire en même temps 
la joie de ce dieu et le bonheur de leurs dupes. 

Les prêtres n'avaient besoin que de peu de chose 
pour eux-mêmes; le traitement (yépaç) qu'ils recevaient 
de l'État, leur part dans les victimes sacrifiées et quel- 
ques autres profits leur suffisaient amplement 2 ; mais ils 
connaissaient trop l'esprit de la multitude pour ne pas 
savoir qu'elle juge presque toujours la puissance d'un 
dieu par la grandeur de son temple et le luxe de son 
culte. De là une nécessité à laquelle il fallait satisfaire 
et des démarches que les philosophes et les esprits forts 
leur reprochaient amèrement, comme le fait voir un cu- 
rieux passage de Platon : « Les sacrificateurs et les de- 
ce vins assiègent les maisons des riches, leur persua- 
« dent que, s'ils ont commis quelque faute, eux ou leurs 
« ancêtres, elle peut être expiée par des sacrifices et 

1 Porphyr., Absi. cam., 1. II, § 50. 
- iEschin., c. Ctésiph., § 18. 



CHAPITRE XI. 365 

ce des enchantements, des fêtes et des jeux, en vertu du 
« pouvoir que les dieux leur ont donné. Si quelqu'un a 
<c un ennemi auquel il veuille du mai, ils ont certains 
« secrets pour lier le pouvoir des dieux et en disposer à 
« leur gré. Quant aux rites des sacrifices, ils produisent 
(( une foule de livres composés par Musée et par Orphée 
<(. qu'ils font descendre, celui-ci des Muses, celui là de 
« la lune, et ils font accroire non-seulement à des parti- 
ce culiers, mais à des villes entières, qu'au moyen de 
ce victimes et de jeux on peut expier les fautes des vi- 
ce vants et des morts. Ils appellent téletes les sacrifices 
ce institués pour nous délivrer des maux de l'autre vie, 
ce et ils prétendent que ceux qui négligent de sacrifier 
ce doivent s'attendre aux plus grands tourments dans 
ce les enfers. » 

En réalité, la part des prêtres dans ces sacrifices et 
dans ces pompes était des jeûnes et des fatigues. Il n'v 
avait pour eux que des plaisirs intellectuels, la joie de 
voir glorifier le dieu qu'ils servaient et parer le temple 
qu'ils aimaient. On sait comment la nation avait en cela 
épousé leur passion et quelle impulsion en avaient reçue 
les arts de toute sorte. 

Quand la Grèce n'aurait dû que ses arts et ses lettres 
aux prêtres de ses diverses religions, ils auraient en- 
core droit à l'admiration et à la reconnaissance de la pos- 
térité. Ils eurent de plus hautes visées cependant, et, à 
quelque culte bizarre qu'ils appartinssent, ils ne cessè- 
rent jamais de se regarder comme chargés de fixer d'une 
manière définitive les vraies lois de la morale, les prin- 
cipes inaltérables du droit et de la civilisation, et de sou- 



306 SIECLE DE PÉRICLES. 

tenir par l'intervention divine les lois humaines destinées 
à les faire respecter. Grâce à eux, l'interminable série 
des dieux grecs fut tout entière occupée à punir le mal 
et à récompenser le bien en général, chacun d'eux ayant 
de plus une juridiction plus spéciale sur certaines choses. 
Ils pouvaient frapper et frappaient souvent le coupable 
directement ; mais les agents les plus ordinaires de leur 
justice étaient les terribles déesses, filles de la Terre et 
de la Nuit : les Érinnyes. 

Parmi les nombreux bois sacrés qui paraient de leur 
verdure la terre de Kékrops et où, « sous le feuillage des 
lauriers, des oliviers et de la vigne, chantaient mélo- 
« dieusement et en grand nombre les rossignols ailés 1 », 
il en était devant lesquels on ne passait qu'en tremblant, 
sans bruit , sans parler, prononçant avec la bouche, mais 
sans émettre de son, une formule euphémique 2 . Dans un 
tel bois on ne devait ni s'arrêter, ni même entrer. Celui 
qui l'avait fait imprudemment devait une expiation im- 
médiate dont le bois lui-même offrait les instruments. Au 
centre en effet se trouvaient trois coupes à deux anses 
que le suppliant, la tête tournée vers l'orient, devait 
couronner de la laine d'une jeune brebis. Les deux pre- 
mières coupes remplies d'eau pure devaient être versées 
à terre en trois fois; la troisième, remplie de lait et de 
miel, en une fois. Ensuite il plantait en terre trois fois 
neuf rameaux d'olivier; puis, après avoir prié les déesses 
d'accueillir sa supplication « d'un cœur radouci » , il sor- 



1 Sophocl., Œdipe à Colone. 

2 Id., ibid., v. 135, seq. 



CHAPITRE XL 367 

tait sans se retourner 1 . — Ce lieu était consacre aux 
Érinnyes, aux saintes déesses, aux Euménides, qui voient 
tout, comme on les appelait, faute d'oser prononcer leur 
véritable nom. Les orateurs les désignaient habituelle- 
ment par le mot de Alitêrioi. A elles appartenait le châ- 
timent de toute faute petite ou grande ; voilà pourquoi 
on redoutait tant d'attirer leur attention : bien rares sont 
ceux qui n'ont aucun reproche à se faire. Cependant, aux 
temps historiques, elles ne venaient plus poursuivre sur 
la terre le coupable, armées de torches et coiffées de 
serpents sifflant sur leur tête ; elles se bornaient à le suivre 
invisibles et déguisées, et à accumuler les malheurs sur 
ses pas jusqu'à ce qu'il eût subi une peine proportion- 
nelle à sa faute. En ce sens Callias a été traité par An- 
dokidès (ïalilérioSj envoyé pour renverser la table de Mé- 
gakles 2 . 

Le dogme était que tout crime , tout péché, entachait 
son auteur d'une souillure, miasma, qui le signalait à la 
colère des Érinnyes, exécutrices des vengeances divines 
qu'il ne pouvait éviter en ce monde ou en l'autre, en 
sorte que celui qui pouvait espérer d'échapper aux hom- 
mes ne pouvait se dérober à la vengeance des dieux. 
En tête des crimes était nécessairement le sacrilège avec 
ses variétés : incrédulité avouée , insulte à la majesté di- 
vine, révélation ou surprise de mystères, importation 
de nouveaux dieux, infractions aux rites sacrés. Pour 
tous ces sacrilèges , la loi humaine prêtait main-forte aux 

1 Soph., Œdipe à Col, 455 à 480. Ixe^vwv Eùfjievûv. Cf., Eschyle, Eumenid., 
passim. 

2 Andocide, de Mijst. 



368 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

lois divines et édictait des peines différentes suivant la 
gravité, mais toujours terribles : la mort, l'exil, la ruine. 
Aussitôt qu'il était constaté devant l'archonte basileus 
qu'un sacrilège avait été commis, les prêtres et les prê- 
tresses assemblés, tournant leurs visages vers l'occident et 
secouant d'une façon particulière leurs manteaux de 
pourpre, prononçaient des imprécations sur le coupable, 
l'ivayyfç , et le dévouaient aux dieux infernaux ' . A partir 
de ce moment, il ne pouvait plus offrir de victimes sur 
les autels, ni assister aux sacrifices, ni tremper ses 
mains dans lepérirrhantérion 2 , placé à la porte des tem- 
ples, ni entrer dans les endroits consacrés tels que l'a- 
gora et les tribunaux , même pour obtenir justice de 
celui qui l'avait insulté, frappé ou volé. L'esclave qui 
l'avait dénoncé obtenait sa liberté, l'homme libre une 
récompense pécuniaire. Si le crime emportait la peine 
capitale, il y avait un talent de récompense déposé sur 
l'autel dans le métrôon , pour celui qui amenait ou tuait 
le coupable passé à l'étranger 3 . 

C'est que tout le monde était intéressé à la perte de 
ce malheureux. Le miasma, cette tache qui désignait 
leur victime aux alitérii, était contagieux 7 '. Le citoyen 
qui ne le dénonçait pas, celui qui mangeait à la même 
table, qui séjournait sous le même toit, contractait le 
miasma. Il devenait énages et se trouvait voué aux Érin- 
nyes. La ville elle-même l'était tout entière si le sacri- 



1 Lysias, c. Andocid., §51. 

2 Id. f § 52. neptppavxYiptov. 

3 Id., § 24. ïd., pro Sacrileg. Callix. ld., c. Andocid., 18. 

4 Cf. Antiphon, Andocide, Lysias, pnssim. 



CHAPITRE XI. 3f.9 

lége entrait dans ses temples, dans l'assemblée, dans 
l'agora '. Tous devenaient ses complices et étaient comme 
lui livrés aux déesses vengeresses, qui ne manquaient 
jamais alors de déchaîner sur la cité la guerre, la peste, 
la famine et la révolution : en sorte que le coupable, 
cause de tous ces malheurs, était lui-même considéré 
comme un alitérios 2 . 

On voit ici clairement le motif de tous ces procès de 
sacrilège qu'on rencontre à chaque pas dans l'histoire 
d'Athènes et qui sont la plupart du temps des procès po- 
litiques déguisés. Il n'y avait pas de meilleur moyen pour 
se débarrasser d'un adversaire que de le faire passer 
pour un impie ennemi des dieux. Si Ton ne réussissait 
pas à le faire condamner, il suffisait qu'il restât un doute 
dans l'opinion publique pour détruire toute son influence, 
souvent même pour le faire abandonner de ses meilleurs 
amis. 

Pour les autres crimes, c'était la loi divine qui venait 
en aide à la loi humaine. Souvent la seule crainte des 
Érinnyes retenait celui qui allait commettre un acte cri- 
minel ; mais, si elle ne le retenait pas , elle obligeait à le 
dénoncer tous ceux qui pouvaient connaître ses inten- 
tions. Par contre, elle protégeait l'accusé innocent. Le 
juge qui le condamnait par une injustice volontaire, ou 
seulement par une erreur due à la légèreté , encourait 
le miasma. Quant au dénonciateur calomnieux, la justice 
divine le menaçait comme celle des hommes de la même 



1 Antiphon, de Nece Flerod ,§ 12. Id., Accusalio cxdis invoîunt., Tetralog., 
III, 1, § 3. /d.,I, 2, § 10. 

2 Andocid. et Lysias, de M y st. et pro sacrileg. 

iériclès. — t. f. 24 



370 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

peine qu'il avait voulu attirer sur l'accusé. Nul n'est 
sans péché, lui ni les siens; nul ne passe beaucoup d'an- 
nées sans qu'aucun malheur le frappe, lui ou sa famille ; 
les exemples ne manquaient donc pas pour confirmer 
les anciens dans leur croyance que la justice divine sévit 
le plus souvent dans ce monde en attendant qu'elle sé- 
visse plus sévèrement encore dans l'autre. Pour la foi 
en la contagion du miasma, elle était si bien enracinée 
qu'au moment même de la naissance du Christ, Horace 4 
écrivait encore ces paroles : « Jamais je ne souffrirai que 
« celui qui a divulgué les mystères de Cérès entre avec 
« moi sous le même toit ou monte le même navire. » 

Elle était si générale et si vive que, dans les plaidoyers, 
les orateurs en faisaient un de leurs principaux moyens 
d'action ■: a Si vous ne vengez pas mon mort en con- 
damnant son adversaire, dit l'accusateur, son prostro- 
paios 2 déchaînera sur vous la fureur des alitérii. » — ce Si 
vous me condamnez innocent, répond l'accusé, vous tom- 
berez sous la puissance du mien, et vous porterez dans 
votre maison un miasma qui causera sa ruine 3 . » — « La 
preuve, disait Andokidès, que je n'ai point commis de 
sacrilège, c'est que j'ai fait depuis plusieurs voyages par 
mer et que je n'ai point fait naufrage. » — « Les dieux, 



1 ... Vetabo qui Cereris sacrum 

Vulgarit arcanœ, sub îsdem 

Sit trabibus, fragilemque raecum 

Solvat phaselum... 

Horace, Carm., III, od. 2. 

2 npoGipoîtaio; par opposition à ànorpoTCaTo; (qui détourne le malheur). La 
victime laissait un prostropaios, un porte-malheur, une érynnie? 

3 Antiphon, Tctralog., III, 3, § 10. Id., 3, 4, § 10. Id., § 3. ld., de Cxde 
Herod , § 62. 



CHAPITRE XI 371 

répond Lysias , t'ont conservé avec soin pour t'amener 
ici, devant ce tribunal, y être condamné et périr là où 
tu as commis le crime, afin que tu serves d'exemple aux 
impies 1 . » 

Les législateurs religieux ne s'étaient pas seulement 
occupés des grands crimes : toute mauvaise action avait 
son châtiment dans leur code; chaque détail de la vie 
était confié particulièrement à un dieu. Zeus Herkeios pro- 
tégeait le citoyen contre la violation de son domicile. 
Zeus Xénios punissait celui qui violait les lois de l'hos- 
pitalité. A la porte de chaque maison, une colonne fi- 
nissant en pointe représentait Apollon 2 , auquel sont 
consacrés les montants des portes et qui les garde contre 
les voleurs. Le seuil était sous la garde d'Hestia 3 ; c'est 
pourquoi la jeune mariée, entrant pour la première fois 
dans la maison conjugale, prenait bien garde de le heurter 
du pied; la cuisine est consacrée aux Pénates ', Fenclosqui 
entoure la maison à Zeus 5 ; toute faute commise en ces 
lieux est punie par chacun de ces dieux. Pan, Priapos, 
Termôn, gardaient les champs et les jardins et châtiaient 
les auteurs de délits contre la propriété ; Athéné défen- 
dait les oliviers. Celui qui indiquait mal son chemin au 
voyageur était exposé à la colère d'Hermès, dont le si- 
mulacre s'élevait au centre de tous les carrefours. Dans 
les villes on eût cherché en vain un endroit non con- 
sacré à un dieu chargé d'en faire la police; les murs 

i Andocid., de Myst.; Lysias, c. Ândoiid. 

2 Harpocrat., àyutevç. Suidas, id. 

3 Servius, in sEneid, } 1. II, 253, seq. 
* Id. 

5 Id. 

2i. 



.-172 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 



mêmes dont on voulait faire respecter la propreté por- 
taient gravé un trépied entre deux serpents, avec cette 
inscription : « Soit puni des dieux quiconque osera ici 
déposer ses ordures, » et il eût été dangereux d'être pris 
bravant cette imprécation. 



CHAPITRE XII. 



Les savants détestés. —Procès d'Anaxagoras et des autres philosophes. — Vie 
privée de Périclès. — Le culte d'Aphrodite. — Les pornées et les hétaïres 
— Aspasia, sa position sociale. — Elle professe la rhétorique. — Périclès et 
Sokratès, ses élèves. — Sa vie privée. — Son enseignement. — Les procès 
de Phidias. 



Ainsi tous trouvaient à satisfaire leurs aspirations de 
façon ou d'autres dans ces cultes variés : les âmes pieuses 
et élevées qui aiment à se détacher des misères terrestres, 
qui ont besoin de croire à une vie future réparatrice des 
iniquités de la fortune, à un bonheur éternel récompense 
de la vertu ; les esprits prudents et sages aux yeux des- 
quels il est nécessaire qu'une intervention surnaturelle 
corrobore les lois humaines , règle les points de morale 
qu'elles ne peuvent atteindre, et soutienne dans le bien 
les esprits médiocres qui ne le comprennent point et ne 
l'aiment point pour lui-même; puis, hélas! et c'étaient là 
les plus nombreux, la foule inintelligente, superstitieuse 
et crédule, qui pense par des rites et des pratiques puériles 
obtenir du ciel la révélation de l'avenir, le moyen d'ac- 
quérir la richesse, la guérison des maladies, la préser- 
vation des accidents , en un mot la délivrance de ses 
craintes et la satisfaction de ses convoitises. 

Auprès d'un tel public, les philosophes ne pouvaient 
être que mal notés en général; surtout ceux qui s'occu- 



374 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

paient plus spécialement de la nature et de l'origine des 
choses. On trouvait irréligieux qu'ils voulussent savoir ce 
que les dieux ne voulaient pas qu'on sût. De plus toutes 
leurs assertions et tous leurs systèmes se trouvaient néces- 
sairement impies : de quelque manière qu'ils expliquas- 
sent le monde et ses éléments, le soleil n'était jamais pour 
eux Phcebus Apollo, ni la lune Artémis, la terre n'était 
pas Déméter ni Kybélé, les orages se formaient sans Po- 
séidon et le raisin mûrissait sans Dionvsos. Pour les morts, 
ils les considéraient volontiers comme bien morts et n'a- 
vaient pas grande foi en leur puissance posthume. La 
plupart d'entre eux avaient encouru la qualification 
d'athées. Ils niaient les dieux de l'État et déclaraient ne 
pas connaître la nature du ou des êtres supérieurs qui 
gouvernaient le monde. D'autres, élaguant toutes les di- 
vinités parasites de leurs contemporains, tendaient à ra- 
mener la religion au monothéisme. Anaxagoras était de 
ces derniers, ce qui ne l'empêchait pas de passer égale- 
ment pour athée. 

Lorsqu'au commencement du deuxième siècle avant 
J.-C. les philosophes grecs voulurent s'établir à Rome, 
ils en furent expulsés comme destructeurs de la religion 
et corrupteurs des mœurs, par un sénatus-consulte ; il 
est probable qu'ils auraient eu le même sort à Athènes 
si l'administration n'y eût pas été entre les mains de Pé- 
riclès. Il est invraisemblable que celui-ci, au fond de son 
cœur, n'ait pas partagé, au moins en partie, les opinions 
de ces hommes dont il s'entourait avec tant de plaisir, 
dont il faisait sa société habituelle ; on ne peut admettre 
qu'il ne leur demandât absolument que des lerons d'é- 



CHAPITRE XI I. S; 5 

loquenee en laissant de côté toutes les questions philo- 
sophiques. Mais il était bien trop prudent pour laisser 
même entrevoir des sentiments contraires aux croyances 

t. 

de la majorité: il savait trop qu'aucune popularité ne 
résisterait au soupçon d'incrédulité. Il avait même soin 
de crier plus fort que les autres contre les impies : « On 
ce devait, disait-il. user contre eux non-seulement des 
c lois écrites; mais de celles qui ne le sont pas. qu'en- 
« geignent et qu'appliquent les Eumolpides; lois dont 
<c personne n'a pu détruire l'autorité , que personne n'ose 
•( attaquer, dont on ignore l'auteur; lois humaines et di- 
« vin es 1 ! 1 

Il était interdit à ses amis les philosophes par leur pro- 
fession même d'user de semblables ménagements. Les 
anciens avaient si bien mis des dieux partout qu'il n'était 
pas possible de toucher une question scientifique sans 
heurter en même temps une superstition. Les philosophes 
passèrent outre en déclarant indigne d'eux toute consi- 
dération humaine qui eût pu les détourner de la recherche 
de la vérité. Leurs ennemis et ceux de Périclès ne néghV 
gèrent pas L'occasion. 

Anaxagoras fut le premier mis en accusation. Nous ne 
savons rien de certain sur son procès ; les quatre témoins 
cités par Diogène de Laërte et Plutarque ne s'accordent 
en rien. Les uns le font accuser par Thoukydidès avant 
sa chute: les autres par Kléôn, le nouvel adversaire de 
Périclès. L'un d'eux, Satyros, prétend qu'il fut accusé 
non-seulement d'impiété, mais encore de médisme. Cette 
accusation est invraisemblable : appelé par sa naissance 

1 r.ysia*. c. Andocid , US (9). 



SIECLE DE PLRiCL - 

à prendre part aux affaires lazouiène. sa patrie, il y 

avait renoncé volontairement, et il avait abandonne aux 
siens ses biens et leur gestion pour pouvoir se donner 
t à la science. Il n'était pas venu à Athènes pour faire 
delà politique. Tout ce qu'on sait. - Periclès se 

fit son syi goros-etli endit de tout son pouvoir, ms - 
- as suc - S :t qu'il a: -julenient exilé, soit qu'il 

n'ait pas i ulu attendre une condamnation à mort, il 
à Lampsaque, où il fiait ses jours entouré dune 
-ilération. 
Dk - s d'Apollonie faillit aussi périr par suite d'un 
procès dont les détails ne nous sont pas moins inconnus. 
Diasoras de - fut condamné à mort e: sa mise à 

prix d'un talent: on l'accusait d'avoir écrit des choses 
qui étaient une révélation des mystères. Protagoras fut 
ils A . : t ordre fut publié par le kéryx que 

tous les citoyens. : ss sseurs de copies de ses l\\ > is- 
sc :A à les apporter pour qu'ils fussent brûlés sur l'Agora. 
Ou disait que. dans la maison d'Euripide , suivant les 
un^ - s, vivant les autres, il avait fait lecture 

d'un ouvrage dont le commencement était : c Je ne puis 
« dire s'il y - dieux ; l'obscurité de la question et la 
« brièveté de la vie humaine m'empêchent de me pro- 
ie noncer". * 

ait le contre-coup de toi. s - taques 
contre ses amis, comme de celles dont fut victime son 
ancien maître Damôn ; mais une le frappa plus directe- 
ment — et au cœur : — l'accusation contre sa femme às- 

1 Diog- Lacrl..au\ plùtosoph. tik> 



CHAPITRE XII. 

A ce propos, entrons dans quelques détails sur la vie 
privée de Périclès. Il avait d'abord épousé une de - - 

parentes qui avait été mariée en premières noces avec 
Hipponikos, fils de Rallias, le riche dadouchos: mais 
cette femme, habituée à la fastueuse prodigalité de la 

maison d'Hipponikos . trouva un bien grand changement 
dans la maison de Périclès. Celui-ci, qui administrait les 
affaires de l'Etat avec la plus incorruptible probité et 
sans souiller ses mains d'aucun profit illégitime, était 
économe de son argent comme la plupart des gens U s 
scrupuleux sur les moyens de le remplacer. Il se faisait 
un devoir de laisser à ses enfants plutôt augmentée que 
diminuée la fortune qu'il avait reçue de son père Xan- 
thippos. Chaque année le produit de ses terres était mi- 
en vente en bloc, et. de ce revenu, il vivait toute l'année 
en faisant acheter au jour le jour, et avec une stri 

•nomie. ce qui était nécessaire pour son état de maison. 
Par ce procède dont l'exécution était confiée à son inten- 
dant Evangélos, sans que Périclès lui-même entrât dans 
les détails, tout gaspillage était évité. Mais sa femme 
plaignait, comme ses fils, de cette dépense mesquine, 
taillée jour par jour avec une règle si étroite qu'on ne 
voyait pas la moindre trace de l'abondance et de la su- 
perfluité qui régnent ordinairement dans les grandes 
maisons, et que la recette et la dépense marchaient d'un 
pas égal par compte et par mesure avec la dernière ri- 
gueur 1 . Sans doute d'autres sujets de discorde se joi- 
gnirent à celui-là: si bien que les époux en vinrent a se 

1 Plut., VU. Pcrlcl. 



378 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

détester mutuellement. Ils se séparèrent volontairement, 
bien que deux fils, Xanthippos et Paralos, fussent nés de 
leur union. Périclès maria sa femme à un autre et épousa 
lui-même Aspasia. 

Une des plus singulières erreurs de l'histoire est celle 
dont fut victime la femme la plus illustre de la Grèce et 
dont les premiers auteurs sont, pour nous, Plutarque et 
Athénée, qui écrivaient plus de cinq cents ans après elle. 
Les écrivains modernes, renchérissant sur eux, se sont 
habitués à mettre Aspasia sur le même rang que Phryné 
etLaïs, au nombre des courtisanes. Une seconde erreur, 
née de cette première, a fait croire qu'en Grèce les cour- 
tisanes jouissaient d'une considération égale à celle des 
honnêtes femmes. Aspasia n'eut rien de commun avec 
les courtisanes, et celles-ci furent aussi méprisées alors 
qu'elles le sont aujourd'hui. 

La prostitution s'est jusqu'à présent imposée aux lé- 
gislateurs comme une nécessité. Aucun d'eux n'a cru 
pouvoir supprimer ce déversoir sans lequel les passions 
nées delà vie antinaturelle des grandes villes détruiraient 
une des assises principales de toute société civilisée. On 
sait que le vieux Caton disait à son fils rougissant d'être 
surpris par lui au sortir d'un lieu de débauche : « Va, 
ce mon fils , prends là tes plaisirs et n'attente jamais à la 
« vertu des dames romaines. » Si Ton en croit Philé- 
mon , dans sa comédie des Adelphes { , Solon aurait à ce 
point abondé dans ce sens qu'il aurait lui-même acheté 
des filles au compte de l'État pour les placer dans des 
établissements spéciaux où les jeunes gens trouvassent 

1 Philémon, fntgm. cité par Athénée. 



CHAPITRE XII. 379 

à assouvir leur ardeur excessive ' . Ces filles reçurent le 
nom de pornées, rétablissement celui de porneion. Les 
trois poëtes comiques Philémon, Eubouloset Xénarchos 2 , 
louent à l'envi l'institution de Solon. « Comment l'adul- 
« tère, cette plaie hideuse 3 , est-il encore possible? 
ce Comment peut- on risquer son honneur et sa vie pour 
(c s'introduire chez une femme mariée, soit avec une 
ce échelle, soit enveloppé dans la paille destinée aux bes- 
« tiaux, pour s'enfuir ensuite par-dessus les toits comme 
« un voleur, quand au porneion on n'a qu'à choisir dans 
(( une file déjeunes filles rangées en bataille 4 , belles et 
« demi-nues dans leurs tuniques de gaze transparente^ 
<c comme les nymphes de l'Éridan ou de l'Ilissus; prêtes 
« à se donner à vous pour une obole en vous appelant 
« petit frère, si vous êtes jeune ; petit père, si vous êtes 
« vieux? » 

Malgré ces témoignages , je ne crois que médiocrement 
aux porneions administratifs de Solon, parce que je ne 
vois pas qu'il en soit reparlé dans les orateurs. En re- 
vanche, il y est souvent question des porneions particu- 
liers. Qui peut penser sans une douloureuse commiséra- 
tion à cette effrayante quantité de créatures jeunes et 
belles jetées dans nos capitales modernes en pâture aux 
vices de tous les âges, et auxquelles il eût suffi de naître 
dans un milieu un peu meilleur pour être le charme et 
l'orgueil d'une honnête famille? Encore peut-on leur dire 



1 Aià xr.v tûv véoov àxpjjv. (Alhénée.) 

2 Cités par Alhénée. Id. 

3 Alffxiarijv véffuv. là., EubuL, fragm. 

'' rufxvàç È?cErj; £7:1 y.£pco; teTayy.sva; èv XeïrrovrjTOt; OfJié<nv saxaxra;, 



380 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

qu'elles ont accepté leur vie et préféré l'abjection au tra- 
vail; la pornée antique n'avait pas eu le choix : née es- 
clave, son maître l'avait louée au pornoboskos pour un 
prix stipulé par contrat authentique ' et plus ou moins 
élevé suivant sa beauté. Il ne s'en était pas fait plus de 
scrupule que de louer un esclave mâle pour les travaux 
des mines , et il la retirait lorsqu'il espérait un meilleur 
produit de son travail que de ses charmes. C'était une 
marchandise qui ne différait en rien des autres, et le prix 
de ses charmes était, comme celui des autres marchan- 
dises, fixé par les agoranomi, ou inspecteurs du marché. 
Souvent aussi l'esclave exerçait son métier librement 
et pour son compte, à charge de rendre une apophora 
au maître. Dans ce cas la vie était moins triste et moins 
dégoûtante; elle n'appartenait plus au premier venu, 
mais à celui qui vivait avec elle pour quelque temps. 
Elle avait affaire à des amants qui lui prodiguaient les 
jouissances du luxe, qui souvent s'éprenaient d'elle au 
point de la racheter et finissaient par lui donner la li- 
berté ; liberté que parfois aussi elle-même pouvait ache- 
ter de ses économies. Ces sortes de femmes s'appelaient 
plus spécialement hétaïres, amies, compagnes. Origi- 
nairement ce nom, qui n'était pas alors pris en mauvaise 
part, s'appliquait aux femmes non citoyennes qui, mariées 
à un citoyen, n'étaient pas cependant considérées comme 
femmes légitimes , pouvant donner des enfants légitimes. 
Peu à peu , grâce à la facilité avec laquelle les citoyens 
pouvaient rompre ces mariages, et d'autre part au con- 

1 Isie, de Pyrrhi lier éd., § 3 ( J 



CHAPITRE XII. 381 

traire à la durée souvent longue de leurs liaisons avec 
des courtisanes, les deux noms se confondirent; en sorte 
qu'on donna, par euphémisme, le nom d'hétaïres aux 
pornées et, par injure, celui de pornées aux hétaïres. 
C'est ce qui arriva à la mère de Thémistoklès et à As- 
pasia. 

Suivant l'usage des anciens, la police de ce monde là 
avait été confiée à une divinité : Vénus-Aphrodité. Aditi, 
Astarti , Aphroditi , la première aryenne , les deux autres 
phénicienne et syrienne, étaient la personnification d'un 
même principe : la terre, comme Déméter et Kybélé. La 
preuve s'en voit encore sur certains vases grecs , où 
Aphrodite est représentée ayant à côté d'elle pour attri- 
but une sphère ; tandis qu'un astre est figuré à côté 
d'Adonis, comme à côté d'Apollon et d'Artémis. Adon, 
dans les langues sémitiques, veut dire seigneur ; Adonaï 
est un des titres que les Hébreux donnaient à leur 
Dieu; les Phéniciens le donnaient au soleil qui s'é- 
teint à l'automne victime du sanglier ; c'est ainsi qu'ils 
nommaient notre constellation de l'Ourse, symbole du 
froid septentrional et de l'hiver. Pour les Sémites, la 
déesse fut à la fois la terre qui produit tout et le génie 
même de la production, de la génération, et, suivant 
leur tournure d'esprit aussi erotique que sanguinaire , ils 
crurent que l'acte même de la génération était à ses yeux 
le plus agréable des sacrifices. De là les prostitutions 
religieuses qui se répandirent dans tout l'Orient et dans 
l'Egypte, et ces kedcsc/ioth qui vinrent avec leur déesse 
s'établir jusqu'à Jérusalem et y exciter l'indignation des 
monothéistes fidèles. ' 



382 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Le culte asiatique gagna aussi la Grèce, où il se trans- 
forma suivant le génie particulier à chaque cité et à 
chaque classe de citoyens, les dieux y étant toujours faits 
à l'image de l'homme et non l'homme à l'image de Dieu. 
A ce point qu'il se fit deux cultes différents : l'un 
d'Aphrodite Ourania 1 , déesse des honnêtes amours, à 
laquelle les plus respectables mères de famille sacrifiaient 
dans leur maison en lui demandant de bénir leur chaste 
union et les enfants qui en étaient nés; l'autre d'Aphro- 
dite Pandémos , la déesse des prostituées , dont les lois, 
apportant une certaine moralité relative dans les choses 
qui en semblent le moins susceptibles , commandaient à 
ses adeptes la fidélité et la loyauté dans l'exercice de 
leur métier, sous peine de vengeances divines. Comme 
les autres dieux, Aphrodite, à côté de sa juridiction spé- 
ciale, avait une puissance générale sur toutes les choses 
de ce monde et de l'autre, à laquelle certains peuples 
avaient une foi illimitée, ceux entre autres de Chypre, 
de Paphos, de Cythère, de Corinthe. Ceux-là avaient 
adopté le culte sémitique à peu près tel qu'il était ; ils 
avaient seulement orné ses légendes des gracieuses cou- 
leurs de la poésie grecque , et donné à ses horribles idoles 
des formes dignes de la mère des Amours. Au temple d'A- 
phrodité de Corinthe , célèbre par toute la Grèce , étaient 
attachées plus de mille hétaïres hiérodules , qui du pro- 
duit de leurs charmes défrayaient les splendeurs du culte 3 . 
Offrir des hétaïres au temple d'Aphrodite était une œuvre 

1 Théocrite, Epigramm. 

2 Strabon, éd. Casaubon, 378, confirmé par Théopompe et Timée, dans 
Athénée, 1. XIII, 32. 



CHAPITRE XII. 383 

pie infaillible pour qui voulait racheter ses péchés ou 
obtenir la protection de la déesse pour une entreprise 
quelconque. Un certain Xénophon de Corinthe, partant 
pour Olympie , fit vœu de donner cinquante hétaïres à 
Aphrodite s'il remportait le prit; et il parait que son 
vœu fut exaucé, car nous trouvons dans Pindare une 
ode sur sa victoire ' . Dans les circonstances graves, toutes 
ces hétaïres étaient appelées à sacrifier, à faire des vœux 
et des supplications à la déesse pour le salut de TÉtat, 
conjointement avec les magistrats et les plus grands per- 
sonnages. 

Il ne semble pas que le culte d'Aphrodite ait été com- 
pris de même à Athènes. Il y avait bien un temple d'A- 
phrodité Pandémos, qu'on disait construit du gain des 
pornées; mais il est probable qu'il appartenait auxpor- 
nées et que celles-ci ne lui appartenaient pas. Il en était 
ainsi de celui qui fut élevé à Samos par celles d'entre 
elles qui avaient suivi l'armée de Périclès 2 . Car leur dé- 
votion était grande , ou plutôt leur superstition et leur 
crédulité, non-seulement à l'égard de leur déesse, mais 
à l'égard de tous les dieux et démons dont les cultes 
prenaient entre leurs mains un étrange caractère et qui 
se voyaient, à grand renfort de philtres, de charmes et 
d'opérations magiques, sommés d'intervenir en des af- 
faires très-peu compatibles avec leur majesté. 

Malgré tout, les hétaïres grecques ne valaient en rien 
mieux que nos filles de joie. Cupides, trompeuses, affa- 
mées de luxe et de jouissances matérielles, elles se hâ- 

i Pindare, Olymp. 



3 



Pindare, Olymp. 

Nicandre de Colophon, cité par Alhénée. 



384 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

taient de ruiner le fou qui les avait achetées deux ou 
trois cents drachmes 1 , pour courir à un autre qu'elles 
ruinaient aussi. Jeunes, elles avaient vécu dans la splen- 
deur; vieilles, elles mouraient dans la misère après avoir 
disputé avec acharnement au temps destructeur les 
restes de leur beauté. Elles se noircissaient les cheveux 
et les sourcils , se peignaient la figure de rouge et de 
blanc, corrigeaient leur taille et relevaient leurs seins 
avec des bandelettes; riaient pour montrer leurs dents 
si elles en avaient, et pinçaient les lèvres si leur bouche 
était dégarnie 2 . Enfin il fallait déchoir comme cette fa- 
meuse Laïs, d'abord d'un accès plus difficile que Phar- 
nabaze et dont on n'obtenait pas les faveurs à moins 
d'un talent, qui finit par se donner pour un triobole 3 . 
Aussi, en dépit de quelques poètes, leurs amants, d'in- 
nombrables passages d'auteurs montrent-ils que les 
Athéniens les tenaient dans le même mépris que nous. 
Il leur était interdit de se présenter dans un temple 
autre que ceux qui leur étaient désignés , de faire partie 
des processions , et même de porter un nom qui fit 
penser à quelque chose de sacré , comme celui de Néméa 
qui rappelait les jeux Néméens. Un scholiaste d'Aristo- 
phane nous a conservé le souvenir d'une proposition 
faite par un citoyen nommé Sphyromachos, de les par- 
quer au théâtre dans des places désignées à cet effet 
afin qu'elles ne se trouvassent plus mêlées avec les hon- 
nêtes femmes \ La statue d'or élevée à Phryné dans le 

1 Isocrate, Ântidosis ,§ 288. 

2 Alexis, dans Vlsostasion, fragm. cité par Athénée. 

3 Fragm. cité par Athénée. 

4 Arisloph , Ecc csias., 22, schol. 



CHAPITRE XII. 385 

temple de Delphes ne prouve rien là contre, même pour 
le temps de décadence où le fait eut lieu et où la cor- 
ruption avait fait d'effrayants progrès. On sait que les 
archontes en entrant en charge prêtaient serment de 
consacrer eux-mêmes dans ce temple leur propre statue 
d'or de grandeur naturelle s'ils venaient à prévariquer 
dans l'exercice de leurs fonctions. Une statue d'or au 
temple de Delphes n'était donc pas une récompense ho- 
norifique, c'était un anathéma expiatoire pour de grandes 
fautes. Il est évident que la statue de Phryné dut y être 
consacrée non par ses contemporains reconnaissants , 
comme l'ont cru beaucoup d'auteurs , mais par elle- 
même pour la rédemption de ses péchés. Diogène n'en 
disait pas moins vrai en considérant cette statue comme 
ce un monument de l'incontinence des Grecs ». Il fallait 
que les richesses amassées par Phryné fussent bien 
grandes, ou ses amants bien nombreux et bien pro- 
digues , pour payer un semblable anathéma . 

Quels rapports Aspasia eut-elle avec ces femmes? Tous 
les témoignages anciens sur sa moralité existant encore 
au temps de Plutarque et d'Athénée, nous les avons 
comme eux; nous pouvons les peser. — Ce sont d'abord 
les quelques vers des Acharniens dans lesquels Aristo- 
phane explique à sa façon l'origine de la guerre du 
Péloponnèse : ce Quelques jeunes Athéniens ivres ayant 
enlevé la courtisane mégarienne Simétha , des Mégariens 
par représailles enlevèrent « Acrcacta; rcopvaç £uo ou àa- 
7ra<7ia; TCopvaç £uo ' » , deux pornées d' Aspasia ou deux 



1 La différence consiste dans le grand A qui ferait d"A<rita9Îa; le génitif 
l'ÉKICLÈS. — t. i. 2» 



336 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

pornées favorites du public. Adoptant la première leçon, 
Athénée conclut de là, et non d'ailleurs, il l'avoue, qu'As- 
pasia avait une quantité de pornées très-belles qu'elle 
avait amenées d'Asie et qu'elle en inondait les villes de 
la Grèce. 

Plutarque, lisant de même, mais sans se laisser aller à 
une semblable amplification, se borne à dire qu'elle faisait 
là un vilain métier. Or à cette époque Aspasia vivait de- 
puis longtemps avec Périclès; elle habitait avec lui; ses 
esclaves, si elle en avait, étaient devenus ceux de Péri- 
clès ; c'est donc sur lui que fût retombée la responsabilité 
de ce commerce, et, quoiqu'il ne fût pas prohibé par les 
lois, ses ennemis, qui ont si souvent attaqué ses mœurs 
privées, n'auraient pas manqué de le lui reprocher. 

Si l'on veut lire absolument Aairac'aç wopvaç, c'est 
qu'il s'agit de femmes appartenant à Aspasia, lui ren- 
dant une apophora et exerçant hors de la maison une 
profession quelconque. Aristophane leur applique la 
qualification méritée ou non de pornées, pour appuyer 
sa thèse, et, en les rabaissant, rendre encore plus 
futiles les motifs de la guerre qu'il voudrait voir cesser. 
Aspasia n'est point en cause. D'autres comiques l'appel- 
lent l'Héré de Zeus schinocéphale , l'Omphalé de ce nou- 
vel Héraclès, sa Déjaneira. Kratinus, dans un vers des 
durons y cité par Plutarque, nomme Périclès le pire des 
tyrans et Aspasia pornée aux yeux de chien. Un vers 
d'Eupolis, difficile à expliquer 1 , et dirigé contre Péri- 



d^AcTraiia, Aspasie, et le petit a qui en ferait l'accusatif féminin pluriel de 
àc>7ïàato;, aimé, recherché. On lit aussi Ttopvoc ôuo. 
1 Kai 71a) ai y' àv f ( v àvrjp 



CHAPITRE XII. 387 

clés le jeune, reproche à cet homme politique d'être 
fils d'une pornée, et lui rappelle injurieusement que, 
malgré un décret dont nous parlerons à son temps, 
il n'était qu'imparfaitement citoyen, étant né d'une 
femme non citoyenne et par conséquent non légitime. 
On rencontre à chaque page des poètes comiques , sur 
la naissance des hommes d'État et sur leur profession 
primitive, des allégations analogues qui ne méritent au- 
cune créance. Autant ces auteurs sont intéressants à 
consulter sur les détails de mœurs , de coutume, et même 
sur les faits dont ils parlent incidemment sans avoir in- 
térêt à les dénaturer ; autant, nous l'avons déjà dit, leurs 
invectives contre les personnes doivent être considérées 
comme de grossières plaisanteries de carnaval qui ne 
doivent jamais être prises au sérieux. 

Au contraire Aspasia peut produire devant la posté- 
rité un témoignage que je regarde comme décisif : celui 
de Xénophon, son contemporain , corroboré par deux 
passages de Cicéron et de Quintilien '. Non-seulement ce 
personnage, considérable par ses talents militaires et lit- 
téraires, sa position sociale et sa moralité, parle deux 
fois d' Aspasia en termes dont il résulte qu'il voit en 
elle un modèle à suivre et à consulter sur ce qui concerne 
la conduite de la femme dans son ménage 2 ; mais il 
croyait que sa fréquentation était salutaire pour une 
jeune femme, et il menait la sienne chez elle. Eût-il fait 



Eî \ly\ to xr\^ izôpvr^ {mtoppcoSeï xaxôv. 

Eupolis, ci lé par Plut., Pérkl. 

1 Cicéron, Rhetoric.,\. II. De lnvenlionc, Quintilien le copie. 

2 Xénoph., Memorab., ch.n. (Economie, ch. m. 

25. 



388 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

cela si la moralité d'Aspasia eût été sérieusement contes- 
table ? 

Platon , autre contemporain , quoique trop jeune pour 
Tavoir connue personnellement, parle longuement d'elle 
dans le Ménéxene — seulement , il est vrai , au point de 
vue de l'art; — mais, s'il eût été connu qu'elle avait 
commencé par être une courtisane , une pornoboské te- 
nant une maison de prostitution , n'eût-il pas indiqué , 
même d'un mot, le contraste entre une position si ab- 
jecte et un talent si extraordinaire ? 

Venons-en donc à ce que nous savons de certain. Elle 
était née à Milet, dans cette Ionie où florissaient encore 
et avec tant d'éclat les arts, les lettres et la philosophie 
à côté du luxe et de la corruption de la décadence. Le 
nom de son père était Axiochos. Peut-être il était lui- 
même un philosophe voué à l'enseignement ; nous ne le 
savons pas, ni comment il se fit que sa fille, ayant reçu 
une éducation tout a fait inusitée pour une femme, de- 
vint l'égale des plus grands maîtres dans la philosophie 
et la rhétorique. Notons seulement que l'éducation des 
femmes ioniennes différait beaucoup de celle des Athé- 
niennes , qu'elle était beaucoup plus libérale et que leur 
vie privée était moins murée. Aspasia ne fut pas la seule 
Ionienne lettrée. Elle arriva à Athènes plus tard qu'A- 
naxagoras , mais plus tôt que Protagoras. Nous ne pou- 
vons pas donner de date plus exacte. A cette époque la 
rhétorique ne constituait pas encore un art. Parmi les 
hommes politiques, chacun parlait de son mieux en se 
laissant aller à l'inspiration du moment et à ses disposi- 
tions naturelles, sans avoir idée de s'astreindre à aucune 



CHAPITRE XI f. 389 

règle. Ils avaient des prétentions à l'habileté militaire et 
politique, mais non à l'éloquence , et même longtemps 
après qu'ils eurent étudié Fart oratoire « ils auraient 
« rougi de composer des discours et de les laisser par 
« écrit, craignant d'être pris pour des sophistes et des lo- 
« gographes ' » . Voilà pourquoi il n'était rien resté de 
Périclès ni des autres orateurs politiques de ce temps-là. 
Lors de l'arrivée d'Aspasia, on commençait cependant 
à comprendre quelle puissance l'art pouvait ajouter au 
talent naturel, et elle se vit entourée de tous ceux qui 
aspiraient à devenir éloquents. « Un grand nombre d'o- 
rateurs excellents, dit Platon 2 , se sont formés à son 
école; un surtout sans rival parmi les Grecs : Périclès, 
fils de Xanthippos. » Un autre de ses élèves ne fut pas 
moins illustre, bien que sa gloire ait été d'une nature 
tout autre, Sokratès , fils de Sophroniskos. Platon va 
jusqu'à direqu'Aspasia faisait les discours de Périclès , et 
il est vraisemblable que, puisqu'il en recevait des leçons, 
il devait au moins la consulter sur la forme de ce qu'il 
avait à dire. Dans ces relations fréquentes entre ces deux 
grandes intelligences , l'amour intervint. Aspasia était 
jeune et aussi bien douée des qualités du corps que de 
celles de l'esprit. Périclès s'en éprit, et, sans tenir compte 
des inconvénients résultant d'un mariage avec une étran- 
gère , il l'épousa ; et ce mariage est encore, suivant moi, 
une preuve, la meilleure peut-être, de l'honorabilité d'As- 
pasia. La passion , je le sais, a fait faire des folies à bien 
des grands hommes ; mais je ne saurais croire que Périclès, 

1 Platon, Phxdr. 

2 Platon, Ménéxène. 



390 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

l'homme du monde qui se respectait le plus et qui était 
le plus maître de lui-même, ait été se déconsidérer de 
parti pris , aux yeux fixés sur lui d'un public dont il 
dépendait, par une alliance avec une femme tarée; je 
ne saurais croire qu'une fois sa passion satisfaite, il ait 
gardé cette femme jusqu'à la fin de ses jours, comme il 
fit, l'entourant d'amour et de respect et ne sortant jamais 
ni ne rentrant chez lui sans l'embrasser tendrement ' . 
Enfin je concevrais encore moins qu'après la mort de 
Périclès, elle ait aussitôt retrouvé un autre homme d'État, 
Lysiklès, pour lui offrir encore une position très-émi- 
nente, quoique non égale à celle de Périclès. 

C'eût été même dans les temps modernes un étonnant 
spectacle que celui d'une femme resplendissante de beauté 
et de talent, professant devant un cercle formé des plus 
graves hommesd'État ; alors, et principalement à Athènes, 
c'était surtout un scandale , tant cela était contraire aux 
mœurs des dames grecques. Voilà le prétexte des invec- 
tives des poètes comiques et des ennemis de Périclès ; 
la cause était l'influence considérable qu'elle eut sur la 
conduite politique de son mari et des hommes qui l'en- 
touraient. Une autre nouveauté tentée par Aspasia paraît 
aussi avoir été pour elle une source d'imputations inju- 
rieuses. Il semble que, touchée de l'état d'abaissement 
intellectuel auquel leur éducation condamnait systéma- 
tiquement les femmes athéniennes, elle ait essayé de les 
sortir de leur nullité, de modifier leurs usages, d'appeler 
à la vie leur intelligence 2 . Toujours est-il que son en- 

1 Plutarque, Périclès. 

2 Cf. Xénophon, (Economie, ch. m. 



CHAPITRE XII. 391 

seignement ne comprenait pas seulement la philosophie, 
la rhétorique et la politique ; il embrassait aussi , comme 
celui de son auditeur, Sokratès, la morale pratique et les 
règles que l'homme doit suivre dans la vie. Les lois du 
mariage et les devoirs du mari et de la femme l'un envers 
l'autre y occupaient une place particulièrement impor- 
tante. On y apprenait comment « les entremetteurs de 
« mariage ne doivent jamais cacher les défauts ni exa- 
« gérer le mérite de chacun des époux aux yeux de 
« l'autre, parce que du choc de ces deux désillusions 
ce naît une antipathie aussi longue que leur vie f ; — et 
« comment le mari ne doit rien épargner pour être tou- 
« jours aux yeux de sa femme le plus aimable des 
ce hommes, ni la femme pour être aux yeux de son mari 
« la plus aimable des femmes, afin qu'aucune compa- 
« raison ne vienne refroidir leur mutuelle tendresse 2 . » 
Il est établi que des maris menaient leurs femmes l'en- 
tendre; et de la calomnie même à laquelle il donna nais- 
sance, résulte ce fait qu'Aspasia ne craignait point de 
mettre ces femmes en rapport avec Périclès et ses glo- 
rieux amis , les littérateurs, les savants et les artistes 
dont se composait sa société. On l'accusa d'attirer chez 
elle des femmes libres et de les corrompre pour les faire 
servir aux plaisirs de Périclès 3 . Pour nous elle est encore 
suffisamment défendue contre cette inculpation par le 
passage de Xénophon déjà cité et par cette circonstance 
établie et déjà mentionnée que cet homme, d'une dignité et 



1 Xénophon, Memorab., 1. II. ch. vi. 

2 Cicéron, Quintilien. 
8 Plut-, Perklisvita. 



392 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

d'une honorabilité incontestables, menait lui-même sa 
femme chez Aspasia. Les deux citations même que nous ve- 
nons de faire et qui sont tout ce qui reste d'elle témoignent 
en sa faveur. Ces paroles honnêtes et sensées sont d'une 
femme quia dans le cœur le respect de l'union conjugale. 
Rien, d'ailleurs, ne nous apprend quel ton régnait chez 
Périclès dans le cercle présidé par Aspasia et si la galan- 
terie était tout à fait bannie de cette société où le jeune 
neveu de Périclès, Alkibiadès, presque enfant, se plaisait 
tant qu'il en oubliait l'école de Sokratès et obligeait ce 
grand maître à venir le chercher lui-même. Les mœurs 
de Périclès ne furent point attaquées qu'à cette occasion : 
ses ennemis prétendaient aussi que Phidias attirait éga- 
lement à son atelier des femmes libres pour les ébats de 
son tout-puissant ami \ Peut-être cette calomnie est-elle 
inséparable de la première; peut-être, à l'instigation d'As- 
pasia , les femmes de sa société s'intéressant aux choses 
de l'art voulurent elles aller visiter chez lui-même les 
travaux du grand artiste qu'elles rencontraient chez Pé- 
riclès. En même temps le propre fds de ce dernier, l'in- 
digne Xanthippos, l'accusait de relations criminelles avec 
sa femme, parce que ce père infortuné était réduit à dé- 
fendre sa belle- fille des mauvais traitements et des outrages 
de son mari. Ce sont là certainement des calomnies; 
mais il est possible qu'elles aient été suggérées par quel- 
ques irrégularités de conduite connues, et que, sans mé- 
riter précisément le titre de roi des satyres 2 que lui 
décernait le poëte comique Hermippos, le plus ardent 

1 Plutarch., Periclis vita. 

2 Id., fragm. Hermipp. 



CHAPITRE XII. 393 

de ses insulteurs , il n'ait pas toujours donné l'exemple 
que les peuples ont droit d'exiger de ceux qui les gou- 
vernent. 

Quoi qu'il en soit, après avoir vidé sur la scène tous 
les traits plus ou moins acérés de son carquois comique 
contre Périclès et Àspasia, Hermippos finit par traduire 
cette dernière en justice en se portant son accusateur. 
C'était une action d'impiété comme celles qui étaient or- 
dinairement dirigées contre les philosophes, la môme 
dont avait été victime Anaxagoras et qui devait un jour 
servir de prétexte à la mort de Sokratès. Aspasia était 
accusée de corrompre la jeunesse par un enseignement 
qui la détournait de la religion et du culte des dieux de 
l'Etat. Que ne donnerait-on pas pour posséder les plai- 
doyers prononcés devant le dicastère , surtout celui 
d'Aspasia, car elle dut se défendre elle-même suivant 
l'usage; et le pathétique discours de Périclès, parlant 
comme synégoros de sa femme , pleurant et suppliant les 
dicastes, tant l'opposition contre lui était déjà forte, 
tant le danger était grand et tant il craignait de perdre 
celle qu'il aimait ? Que de renseignements nous donne- 
raient ces morceaux éloquents où l'accusation était ce 
dont on parlait le moins! Malheureusement rien ne nous 
est parvenu que le résultat du procès sans aucun détail : 
Aspasia fut acquittée; rien de plus. 

A peu près à la même époque, c'est-à-dire sept ans 
avant la guerre du Péloponnèse, sous l'arc hontat de 
Théodoros, eut lieu le procès de Phidias. Il venait de 
terminer la statue chryséléphantine d'Athéné Partliénos, 
lorsqu'un sculpteur nommé Ménôn, son élève, gagné par 



394 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

les ennemis de Périclès ou poussé par une haine person- 
nelle, se rendit à l'assemblée du peuple, demandant 
Yadeia et déclarant qu'à cette condition il découvrirait 
un crime intéressant TÉtat. On appelait adeia l'amnistie 
pleine et entière accordée d'avance au révélateur pour 
sa part de complicité dans le crime qu'il allait révéler et 
l'engagement pris par l'État de le protéger contre toute 
vengeance des dénoncés. L'ayant obtenue, Ménôn accusa 
Phidias de vol et en même temps d'impiété ou plutôt de 
lèse-majesté divine *. 

Il prétendait que son maître avait fraudé sur l'ivoire 
et l'or employés à la statue d'Athéné. Suivant Philo- 
chore , cité par les scholiastes d'Aristophane , il préci- 
sait l'accusation en faisant porter la fraude sur « l'ivoire 
destiné aux écailles et sur l'or 2 des serpents » . Je sup- 
pose qu'il s'agit ici des écailles de l'égide , des serpents 
qui la bordaient et de ceux qui servaient de cheveux à 
la tête de Méduse. De plus, il attirait l'attention sur ce 
que Phidias avait , sur le bouclier de la déesse où était 
ciselé le combat des Amazones, mis au milieu des com- 
battants sa propre figure et celle de Périclès. Par là il 
s'était mis dans un des innombrables cas de sacrilège 
prévus par le code religieux des Athéniens, soit en asso- 
ciant des mortels à la gloire de la déesse, soit en altérant 
la vérité des traditions sacrées par l'intrusion de person- 
nages étrangers. Et Phidias n'avait pas péché par igno- 
rance ; car il avait eu soin de faire en sorte que les têtes 
de ces figures fussent en partie masquées par leur bras 

1 'Aae'ëeia. 

2 ïov il; toc; çoL'ôa; xc5v Spaxoviwv. Pax , V. 605. Schol., Aristoph. 



CHAPITRE XII. 3D5 

de manière à pouvoir nier l'intention de faire des por- 
traits , bien que la ressemblance frappât les yeux à la 
première vue. Même, pour être sûr de passer à la posté- 
rité avec son chef-d'œuvre, « il avait, dit Aristote, telle- 
ment lié et incorporé avec tout l'ouvrage par un arti- 
fice imperceptible sa propre figure, qu'il était impos- 
sible de l'en ôter sans ruiner et mettre en pièces la statue 
entière ». Assertion dont l'exagération me paraît évi- 
dente. 

Une bonne partie de l'accusation retombait nécessai- 
rement sur Périclès, l'épistate des travaux. D'ailleurs 
Phidias était son ami particulier et ses travaux immor- 
talisaient son administration ; il ne s'épargna donc pas à 
le défendre, et ne craignit point de diminuer sa popula- 
rité en cherchant à l'arracher à la colère de la multitude 
exaspérée par les nombreux ennemis personnels de Phi- 
dias. Il lui fut facile de prouver, en faisant démonter la 
statue faite de pièces rapportées, que les quarante talents 
d'or qu'elle devait peser y étaient bien, et sans doute il en 
fut de même pour l'ivoire ; mais tous ses efforts furent 
impuissants sur la question de sacrilège. Phidias fut con- 
damné à l'exil ou s'exila lui-même après le premier ver- 
dict des dicastes. Plutarque se trompe évidemment lors- 
qu'il affirme qu'il fut jeté dans une prison où il mourut 
empoisonné. Pour que cela fût possible, il faudrait que la 
statue de Zeus Olympios eût été faite avant les travaux 
accomplis à Athènes par Phidias sans interruption pro- 
bable depuis que Kimôn lui avait confié l'exécution de 
la colossale Athéné Promachos. Or le temple d'Olym- 
pie ne fut commencé qu'après la ruine de Pise et avec 



396 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ses dépouilles; la statue qui l'ornait ne dut être faite 
qu'après le temple. 

Ainsi cette patrie à la gloire de laquelle il avait tant 
contribué, cette ville qu'il avait dotée de la plus belle des 
sept merveilles du monde et où il eût dû être porté en 
triomphe, Phidias la quitta honteusement banni et con- 
damné à porter son génie chez des étrangers qu'il trouva 
plus ingrats encore. Le Zeus Olympios fut aussi placé par 
les anciens au nombre des sept merveilles. La première 
avait valu l'exil à son auteur; celle-ci lui valut une mort 
cruelle et infamante. Les documents que nous avons sur ce 
sujet sont si brefs que je les transcris ici en entier, « S'é- 
« tant rendu en Élide, il y fit la statue de Zeus, et, ayant 
« été condamné pour détournement ' , il fut mis à 
« mort. » Ainsi parle le scholiaste d'Aristophane d'après 
Philochore. Mais voici un passage bien intéressant de la 
Rhétorique d'Apsinès. Cet auteur, voulant donner un 
exemple de récapitulation oratoire, prend pour sujet, 
comme un fait généralement connu, la mort de Phidias 
et le discours qu'on pourrait prononcer à cette occasion 
contre les Éléens. « J'ai donc d'abord fait voir, dit- 
ce il , que Phidias n'a pas pris l'or de l'Olympien 2 ; 
« ensuite, que, s'il l'avait pris, il serait un voleur et non 
« un sacrilège; d'ailleurs, quand il serait un sacrilège, 
« il fallait le juger et non le supplicier sur-le-champ ; 
« enfin, s'il fallait le juger, il devait être jugé par les 
« Athéniens 3 . » 

' 'Q.q voccp'.adijxEvo;. 

2 ToO Ô),U!J.7UOV. 

3 Ces derniers mots sont remarquables ; ils nous apprennent que l'auteur d'un 

crime commis en pays étranger devait être jugé par ses nationaux. 



CHAPITRE XII. 397 

C'est là certainement la vérité. Tous les hommes ex- 
traordinaires qui occupent dans les arts, les lettres ou les 
sciences, une place analogue à celle qu'occupe Phidias , 
l'ont due non-seulement au génie qu'ils ont reçu de la na- 
ture, mais aussi à l'obstination d'un travail incessant. 
Ne voyant que leur œuvre et la gloire, ils ont fait peu 
de cas de l'argent et leur vie a presque toujours été très- 
austère. Phidias n'a pas pu être un voleur plus que Mi- 
chel-Ange, Léonard de Vinci , Virgile , Dante , Corneille, 
Racine, Poussin ou Le Sueur. On s'explique facilement 
les haines sous lesquelles il succomba. Les immenses 
travaux dont la direction lui fut confiée en firent dans 
la république des artistes, irrilabile genus , un dictateur 
maître de choisir ou de rejeter qui il en jugeait digne et 
de distribuer à chacun sa part suivant son mérite. De là 
d'innombrables amours-propres froissés, prêts à exploi- 
ter, pour se venger, la crédulité de la multitude. D'au- 
tres causes encore ont pu le rendre odieux à la démo- 
cratie : peut-être le grand artiste, ennemi du désordre 
si dommageable aux arts de la paix, ne cachait-il pas son 
mépris pour la foule ignorante que Périclès était obligé 
de flatter. Peut-être enfin, partageant les idées des hommes 
de la société de Périclès, d'Anaxagoras, de Protagoras, 
d'Aspasia et des autres philosophes, ne croyait-il pas aux 
dieux de l'État et se montrait-il réellement peu respec- 
tueux pour les idoles qu'il faisait lui-même. 

A Élis, comme à Athènes, ses ennemis l'attaquèrent 
par ceux de ses travaux qui prêtaient le plus facilement 
à la calomnie, par ses ouvrages en matières précieuses. 
Ceux qui n'ont point l'expérience du métier ne se rendent 



398 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

point aisément compte du prix de revient de ces œuvres 
splendides ; ils ne se font point une idée ni de la quantité 
de matière, ni de la main d'oeuvre qu'ils exigent ; et je 
dis la main d'oeuvre, parce que, malgré les quelques mots 
cités plus haut sur le procès de Phidias, je pense que ce 
procès pourrait bien avoir roulé sur la dépense des tra- 
vaux autant et plus que sur la matière. En tout cas, si les 
Éléens le chargèrent d'un travail qui mettait à sa dispo- 
sition tant de richesses, c'est qu'ils le considéraient avec 
toute la Grèce comme une victime politique injustement 
accusée à Athènes; et s'il a péri chez eux, il a péri vic- 
time d'un autre jugement révolutionnaire, rendu en 
dehors des règles ordinaires de la justice et, par cela même, 
infamant seulement pour ceux qui l'ont prononcé. 



CHAPITRE XIII. 



La guerre du Péloponnèse. — Ses causes. — Les femmes enlevées et le décret 
contre Mégare. — Premières hostilités. — La pesle. —La démagogie. — 
Kléon. — L'ecclesia périodique. — Le triobole et le duobole. — Procès 
et chute de Périclès. — Revers de ses successeurs. —Sa rentrée aux af- 
faires. — Sa mort. 



La guerre du Péloponnèse commença peu d'années 
après. La cause première de cette guerre, à laquelle pri- 
rent successivement part tous les États de la Grèce, fut la 
querelle des Corinthiens et des Corcyréens au sujet d'Épi- 
damne. Cette ville, située au fond du golfe d'Ionie, était 
une colonie des Corcyréens, et Corcyre elle-même était une 
colonie corinthienne. C'était l'usage que, lorsqu'une co- 
lonie était devenue assez puissante pour en fonder d'au- 
tres à son tour, elle demandât à sa métropole un chef 
ou fondateur (xTi<rr?|ç, oÙjckjtvjç) pour la colonie qu'elle vou- 
lait fonder et qui alors.était aussi considérée comme une 
nouvelle colonie issue directement de cette métropole. A ce 
titre, elle lui devait certains honneurs : lui donner la pré- 
séance dans les assemblées générales et dans les jeux, lui 
demander des prêtres pour présider aux sacrifices , l'as- 
sister d'hommes et d'argent dans ses guerres. Lors de la 
fondation d'Épidamne, Corcyre se conformait encore à ces 
usages et l'œkiste de la nouvelle ville avait été un noble 
Corinthien, Phalios, filsd'Hératocleidès, descendantd'Her- 



400 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

aklès. Mais dans la suite la richesse et la puissance des 
Gorcyréens s'étaient accrues au point que leur cité était 
devenue une des plus opulentes de la Grèce et qu'elle 
pouvait mettre en mer cent vingt trirèmes. Soit qu'elle 
eût eu ou non à se plaindre de sa métropole , elle avait 
entièrement rompu avec elle et il en était résulté une 
haine profonde entre les deux cités. Épidamne, de son 
côté, était devenue une ville importante; mais, après avoir 
dominé pendant quelque temps sur ses voisins, elle était 
entrée dans l'ère des révolutions qui l'avaient jetée dans 
la guerre civile et la guerre étrangère en même temps. 
Les pauvres avaient chassé les riches et réuni leurs biens 
au domaine public. Les émigrés, retirés chez leurs voisins 
les Taulantiens , nation d'origine illyrienne et par consé- 
quent barbare pour les Grecs, y avaient trouvé des alliés 
et des troupes avec lesquelles ils faisaient si bonne guerre 
à leurs adversaires qu'ils les eurent bientôt bloqués dans 
leur ville et réduits à la dernière extrémité. Alors les 
Épidamniens envoyèrent à Corcyre des ambassadeurs 
qui, assis en suppliants dans le temple d'Héré, demandè- 
rent aux Corcyréens de ne pas abandonner la colonie à 
sa ruine. Mais les Corcyréens, paraît il, n'étaient pas 
encore aussi avancés en démocratie que les Épidamniens, 
car ils les renvoyèrent sans secours. Il est vrai que les 
émigrés ainsi dépouillés étaient les descendants des pre- 
miers colons corcyréens et se trouvaient parents de toutes 
les familles notables de Corcyre , tandis que la plèbe qui 
refusait de les recevoir était probablement un mélange de 
toutes les races grecques etbarbares. Désespérés , les Épi- 
damniens s'adressèrent aux Corinthiens, non sans avoir 



CHAPITRE XIII. 401 

consulté l'oracle de Delphos, et se donnèrent à eux , eux 
et leur ville , à la condition que ceux-ci les protége- 
raient. 

Les Corinthiens saisirent avec joie l'occasion d'enlever 
Epidamne à Gorcyre , et, comme la population était con- 
sidérablement réduite par tous ses malheurs, ils entre- 
prirent de la reconstituer. A cet effet, ils publièrent que 
quiconque le voudrait n'avait qu'à se réunir à une ex- 
jnédition de nouveaux colons, ou, s'il aimait mieux, à 
verser cinquante drachmes dans le trésor commun en 
restant' à Corinthe; à ces conditions il ferait partie de 
la colonie régénérée, èin tyj Igq *al épia 1 , c'est-à- 
dire qu'il serait citoyen et aurait une part égale à 
celle des autres citoyens anciens dans le partage des 
terres qui allait être effectué. Une foule de colons, répon- 
dant à cet appel, furent dirigés sur Epidamne par terre, 
accompagnés d'une garnison corinthienne qui s'établit 
dans cette ville. De son côté l'aristocratie épidamnienne , 
chassée de sa patrie, envoyait des ambassadeurs aux 
Gorcyréens pour les supplier de ne pas laisser dépouil- 
ler des hommes de leur race , dont les ancêtres repo- 
saient avec les leurs dans les mêmes tombeaux , et de 
ne pas souffrir qu'on leur enlevât à eux-mêmes leur 
colonie. Les Gorcyréens se décidèrent à signifier aux 
Épidamniens d'avoir à rétablir les émigrés dans leurs 
biens et à renvoyer les colons ainsi que la garnison co- 
rinthienne. Gette injonction était soutenue par quarante 
vaisseaux qui mirent le siège par mer devant la ville tandis 
que les émigrés et les Illyriens l'assiégeaient par terre. 

1 Thucydid., 1. 1, 27. 

PÉKICLÈS. — T. I. 2H 



402 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

A cette nouvelle , les Corinthiens déclarèrent la guerre 
à Corcyre, levèrent trois mille hoplites et mirent en mer 
soixante-quinze vaisseaux tant à eux qu'à leurs alliés qui 
étaient les Mégariens, les Paliens de Céphallénie, les 
Leucadiens , les Épidauriens , les Trézéniens et les Am- 
praciotes. Les Thébains et les Phliasiens avaient fourni de 
l'argent. En vain les Corcyréens cherchèrent-ils à con- 
jurer l'orage en proposant de soumettre l'affaire à un 
congrès des villes du Péloponnèse ou à l'oracle de Del- 
phes ; les Corinthiens , sans entendre à aucune proposi- 
tion, dirigèrent leur flotte sur Épidamne. A la hauteur 
d'Actium, un kéryx corcyréen, montant un vaisseau de 
transport, vint leur défendre de passer outre et peu de 
temps après parut la flotte corcyréenne composée de tous 
les vaisseaux que ceux-ci avaient pu mettre en mer. Il 
y en avait quatre-vingts. Le combat eut lieu dans les eaux 
de Corcyre et fut tout à l'avantage des habitants de cette 
île. Les Corinthiens furent mis en fuite et perdirent quinze 
vaisseaux. Le même jour Épidamne se rendit, en sorte 
que les Corcyréens partout vainqueurs , après avoir élevé 
un trophée sur le promontoire de Leucimne et fait mou- 
rir leurs prisonniers à l'exception des Corinthiens, se 
virent maîtres de toute cette partie de la mer. Ils en pro- 
fitèrent pour ravager Leucade , brûler Cyllène et châtier 
les alliés de Corinthe qui avaient fourni des hommes 
pour cette guerre. Les Corinthiens ne perdirent point 
courage, et, attribuant leur désastre à l'insuffisance de 
leur armement , ils en préparèrent un nouveau , mais 
conçu sur de telles proportions que les Corcyréens ef- 
frayés, car, en fin de compte, leur république était bien 



CHAPITRE XIII. 403 

moins puissante que celle de Corinthe , prirent le parti 
d'envoyer des ambassadeurs à Athènes pour y proposer 
une alliance offensive et défensive. Les Corinthiens en 
envoyèrent de leur côté pour prier les Athéniens de ne 
point écouter les Gorcyréens. 

Le discours de ces derniers à l'assemblée peut se résu- 
mer ainsi : « Nous nous sommes séparés de notre mé- 
« tropole parce qu'elle nous traitait injustement. Main- 
ce tenant nous sommes après vous et les Corinthiens la 
« troisième puissance maritime de la Grèce. Si vous ac- 
« ceptez notre alliance , notre marine et la vôtre feront 
« la loi à toutes les marines du monde réunies. Si vous 
<c nous laissez devenir sujets des Corinthiens , vous 
« permettez aux forces maritimes des Corinthiens de 
« s'accroître de toute notre puissance, vous perdez 
« votre supériorité et la cédez à vos ennemis. » Les 
Gorcyréens s'adressaient à l'intérêt des Athéniens, les 
Corinthiens s'adressèrent à d'autres sentiments : soutenir 
la révolte d'une colonie contre sa métropole , c'était une 
action impie, déloyale, contraire au droit des gens; 
dans la circonstance , c'était une noire ingratitude du 
service rendu par les Corinthiens qui avaient empêché 
le reste du Péloponnèse d'attaquer Athènes pendant la 
guerre de Samos ; c'était aussi une violation de la trêve 
de trente ans existante entre les Athéniens et les Pélo- 
ponnésiens. 

La discussion fut longue et contre l'ordinaire dura 
deux jours : si les Gorcyréens avaient eu originairement 
quelques torts envers les Corinthiens , ceux-ci en avaient 
de bien plus grands dans l'affaire présente; surtout les 



2& 



404 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Athéniens sentaient bien que la jalousie des Pélopon- 
nésiens contre eux n'était point satisfaite par la courte 
campagne en Attique dont le résultat avait été la trêve de 
trente ans, et qu'elle amènerait certainement une guerre 
nouvelle à la première occasion. La politique leur ordon- 
nait donc d'accepter l'offre des Corcyréens; l'équité ne 
le leur défendait pas. Ils se décidèrent à conclure avec 
les Corcyréens une alliance non pas offensive et défen- 
sive, ce qui les aurait obligés à rompre la trêve si les 
Corcyréens l'eussent exigé , mais une alliance défensive 
par laquelle les contractants s'engageaient seulement à 
se garantir leurs possessions réciproques. 

Ils envoyèrent donc un premier secours de dix vais- 
seaux immédiatement suivi de vingt autres avec ordre 
de ne combattre que dans le cas où les Corinthiens at- 
taqueraient l'ile même de Corcyre. Le premier était sous 
les ordres de Lakédaemonios , fils de Kimôn , et l'on a 
même reproché à Périclès d'avoir volontairement exposé 
à un échec le fils de son ancien rival en lui donnant à 
commander des forces insuffisantes. Cependant les Corin- 
thiens étaient allés s'établir avec leur flotte à Chimérium 
en Thesprotide , ville située sur la côte du continent en 
face de Corcyre', et ils y avaient établi leur camp. Ils 
avaient avec eux cent cinquante vaisseaux et un grand 
nombre de barbares auxiliaires sur la terre ferme. Les 
Corcyréens avaient cent dix vaisseaux à l'ile de Sibota et 
leur infanterie soutenue par mille Zacynthiens au pro- 
montoire de Leucimne. 

Les deux flottes s'attaquèrent entre Chimérium et 
Sybota : « Ce fut , dit Thucydide , le plus grand combat 



CHAPITRE XIII. i05 

(( naval qui eut encore eu lieu entre les Grecs. » On com- 
battait à l'ancienne manière, c'est-à-dire que les vaisseaux 
s'abordaient et ne cherchaient plus à manœuvrer jusqu'à 
ce que les hoplites de l'un ou de l'autre côté eussent 
vaincu ceux du vaisseau ennemi et l'eussent pris ou 
coulé. D'abord l'aile gauche des Corcyréens mit en fuite 
l'aile droite des Corinthiens , et vingt de leurs vaisseaux 
la poursuivirent jusqu'au camp de Chimérium qu'ils pil- 
lèrent. Mais pendant ce temps l'aile gauche des Corin- 
thiens mettait en déroute l'aile droite des Corcyréens et 
y faisait un grand carnage. Les dix vaisseaux athéniens, 
qui jusque-là étaient restés spectateurs , se trouvèrent 
engagés et le combat devint général. De ce côté l'avan- 
tage fut tout entier pour les Corinthiens qui poussèrent 
leurs ennemis jusqu'à la côte de Corcyre. Ils suspendi- 
rent un instant Faction pour recueillir leurs morts qu'ils 
transportèrent à la côte de Thesprotide et revinrent im- 
médiatement pour tirer parti de leur victoire. Mais les 
Athéniens et les Corcyréens s'étaient ralliés et la bataille 
allait recommencer lorsque parurent les vingt vaisseaux 
du deuxième secours d'Athènes. A cette vue les Corin- 
thiens regagnèrent leur camp et les Corcyréens retour- 
nèrent à Leucimne. Le lendemain matin les Corcyréens 
et les Athéniens reprirent la mer et se dirigèrent vers 
le camp des Corinthiens pour voir s'ils voulaient com- 
battre de nouveau; ceux-ci envoyèrent vers les vaisseaux 
d'Athènes quelques hommes sans caducée, montant une 
barque légère : « Athéniens, disaient ces hommes, si 
<( vous voulez rompre la trêve , déclarez-le en nous 
« traitant en ennemis. » — Les Athéniens répondirent : 



406 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

« Nous ne voulons pas rompre la trêve , nous ne vous 
ce attaquons pas; mais, si vous attaquez'nos alliés, nous 
« les défendrons. » Comme la présence du contingent 
athénien avait changé la proportion des forces, les Corin- 
thiens se retirèrent. Ils élevèrent un trophée à la côte 
de Thesprotide et les Corcyréens en élevèrent un autre 
de leur côté. 

Il s'en fallait bien cependant que l'avantage eût été égal 
des deux côtés : les Corcyréens avaient détruit trente 
vaisseaux des Corinthiens; mais ceux-ci leur en avaient 
coulé soixante-dix et avaient fait mille prisonniers. Cor- 
cyre était certainement vaincue sans l'intervention d'A- 
thènes, aussi les Corinthiens ne pensèrent-ils plus qu'à 
se venger de cette puissance. 

Ils trouvèrent aussitôt un auxiliaire dans le roi de 
Macédoine, Perdiccas, fils d'Alexandre. Il avait d'abord 
été Pallié des Athéniens; mais ses deux frères, Philippos 
et Derdas, ayant pris les armes contre lui et ayant trouvé 
un appui chez les Athéniens , il se trouvait en guerre 
avec eux et cherchait à les affaiblir par tous les moyens 
possibles et à leur attirer de nouveaux ennemis. Dans ce 
but il envoyait des députés à Lacédémone pour faire 
prendre les armes aux Péloponnésiens, et il soulevait en 
Thrace les peuples de la Chalcidique et les Bottiéens, partie 
très-importante des possessions athéniennes. En même 
temps il engageait les Corinthiens à faire soulever avec 
lui Potidée, ville située sur l'isthme de Pallène, près 
d'Olynthe et au sud de la Chalcidique. 

La position de cette ville était singulière : c'était une 
colonie de Corinthe que les événements avaient faite alliée 



CHAPITRE XIII. 407 

et tributaire d'Athènes , bien qu'elle ne cessât pas de 
dépendre de sa métropole et d'en recevoir tous les ans 
ses magistrats, les èirtSr.juoupyoï. Pour prévenir ce coup, 
les Athéniens ordonnèrent aux Potidéates de cesser leurs 
relations avec Gorinthe , de livrer des otages et de raser 
leurs fortifications. Les Potidéates, après avoir envoyé 
des députés à Lacédémone, et encouragés par les éphores 
qui leur firent espérer l'intervention des Péloponnésiens , 
refusèrent d'obéir. 

En ce moment mille hoplites et trente vaisseaux ve- 
naient de partir d'Athènes pour la Macédoine ; ils furent 
chargés de faire exécuter en passant les ordres des Athé- 
niens. A cette nouvelle, les Corinthiens envoyèrent deux 
mille hommes, dont seize cents hoplites, pour se jeter 
dans Potidée. A leur tour les Athéniens firent partir un 
renfort de deux mille hoplites et de quarante vaisseaux 
qui se joignirent aux premiers. Après un commencement 
d'expédition aussitôt abandonné en Macédoine, ces 
troupes, au nombre de trois mille hoplites, accompagnés 
d'un grand nombre d'alliés et de soixante-dix vaisseaux 
qui les suivaient en côtoyant, se transportèrent à Potidée 
où Perdiccas les suivit; mais l'action de celui-ci fut neu- 
tralisée par Philippos qui de son côté s'était joint à la 
marche des Athéniens. La bataille s'engagea donc entre 
l'armée athénienne et l'armée corinthienne et potidéate. 
D'abord ces derniers eurent un léger avantage à l'aile 
que commandait Aristeus, le général des Corinthiens; 
mais bientôt la victoire se déclara pour les Athéniens. 
Aristeus parvint à grand'peine à se jeter dans la place 
qu'il se prépara à défendre. Les Athéniens commencé- 



408 SIECLE DE PÉMCLÈS. 

rent alors à assiéger la ville en élevant autour une ligne 
de fortifications, et bientôt, renforcés par seize cents ho- 
plites que commandait Phormiôn, fils d'Asopios, ils 
parvinrent à l'entourer complètement du côté de la terre. 
Du côté de la mer elle était bloquée par la flotte athé- 
nienne, et ses chances de résistance diminuèrent encore 
par la discorde intérieure qui se mit entre les chefs. 
Aristeus, n'ayant pu s'entendre avec les généraux poti- 
déates, s'embarqua clandestinement pour Corinthe. 

Sur ces entrefaites fut rendu le décret contre les Mé- 
gariens. Nous l'avons vu attribué par Aristophane à 
l'enlèvement de deux pomées cTAspasie ou deux por- 
nées à la mode, si l'on veut, commis par les Mégariens 
en représailles du rapt de la courtisane mégarienne, 
Simaetha. Les scholiastes ajoutent, sans doute d'après 
d'autres poètes comiques, que Simaetha fut enlevée 
pour le compte d'Alkibiadès, neveu de Périclès, et que 
l'une des femmes athéniennes enlevées était la maîtresse 
de ce dernier. Il est impossible de distinguer le vrai du 
faux dans toute cette histoire ; cependant on ne peut 
douter qu'il n'y ait sous ces récits un fait dénaturé, 
mais réel et connu des auditeurs. Il est donc probable 
que les deux femmes enlevées, pornées ou non , appar- 
tenant ou non à Aspasia et à Périclès, se trouvaient 
parmi les esclaves fugitifs auxquels , suivant le témoi- 
gnage de Thucydide, les Mégariens furent accusés de 
donner asile. Les Athéniens réclamaient la restitution de 
ces esclaves; ils accusaient de plus les Mégariens d'em- 
piéter sur des terres appartenant aux déesses d'Eleusis 
et sur des terres non délimitées sur les frontières de la 



CHAPITRE XIII. 409 

Mégaride et de l'Àttique. Ils avaient envoyé pour pré- 
senter leurs réclamations un keryx nommé Anthémo- 
critos qui devait ensuite se rendre à Lacédémone; il 
mourut entre les deux villes, et , malgré les dénégations 
des Mégariens se défendant d'un si grand crime, les 
Athéniens prétendirent qu'il était mort des mauvais trai- 
tements qu'il avait éprouvés à Mégare. Tels furent les 
prétextes du décret. Il défendait à tout Mégarien de 
mettre le pied dans les ports et marchés d'Athènes et 
dans tous les ports et marchés des pays qui dépendaient 
des Athéniens, It^ivwv ev <rij 'AÔ-zivauov apx?> j'entends par 
là les ports des alliés soumis à l'hégémonie d'Athènes; je 
ne puis expliquer autrement l'effet produit par ce décret. 
Il était tout à fait dans les usages des cités grecques 
de régler comme elles l'entendaient les questions d'im- 
portation et d'exportation et d'accorder ou de refuser 
l'entrée de leurs ports aux autres nations suivant leur 
intérêt propre. Les Lacédémoniens n'admettaient pas sur 
leurs marchés les Athéniens ni leurs alliés, et les mar- 
chandises mégariennes étaient déjà bannies de l'Attique 
lorsque fut rendu le décret dont il s'agit ; les Mégariens 
étaient même accusés de faire la contrebande. « On ne 
(( pouvait voir un melon, un lièvre , un cochon de lait, 
« de l'ail ou un minot de sel, sans qu'ils fussent dé- 
« nonces comme marchandise mégarienne, saisis et ven- 
(( dus à l'encan '. » Les Athéniens pouvaient donc fermer 
leurs propres ports aux Mégariens; mais ce qui fut 
trouvé exorbitant, ce qui souleva contre eux l'opinion 

1 Aristoph., Âcharn.f 520 et scq. 



410 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

publique, bien plus que les affaires de Corcyre et de 
Potidée , ce fut le droit qu'ils s'arrogeaient d'interdire 
de leur autorité privée les ports de leurs alliés dont ils 
proclamaient ainsi l'asservissement, et cela contre le der- 
nier traité , rcapà tocç arcovSaç ' . 

Doit-on rendre Périclès seul responsable de ce décret 
et de la guerre? Les événements mènent les hommes plus 
qu'ils n'en sont menés, et tel paraît conduire la multitude 
qui va où elle le pousse. La vraie cause du décret contre 
les Mégariens dut être l'irritation du moment jointe au 
souvenir de l'invasion de TAttique qu'ils avaient provo- 
quée récemment. On peut y ajouter des intérêts mercan- 
tiles et le désir de délivrer les marchands athéniens d'une 
concurrence nuisible ; peut-être aussi une arrière-pensée 
de ramener Mégare à l'alliance d'Athènes en la prenant 
par la famine. Cette tentative n'était point sans chances 
de succès : les Mégariens, qui n'avaient ni ports ni 
mines, dont le territoire était presque entièrement sté- 
rile , vivaient d'industrie et surtout de jardinage , dont 
les principaux produits étaient de l'ail et des figues 2 , 
objets de grande consommation chez les Grecs et qui , 
avec le pain, composaient la nourriture du bas peuple. 
L'Attique, TEubée, Égine, étaient leurs débouchés prin- 
cipaux, et ce commerce fournissait et au delà à leurs ac- 
quisitions de blé. L'exécution du décret les réduisit rapi- 
dement aux plus dures extrémités. 

Pour toutes les autres explications de la conduite de 
Périclès en cette circonstance, elles ont été évidemment 

1 Thucydid.,1. 1, 67. 

2 Isocrate, de Pace> 117. 



CHAPITRE XIII. 411 

imaginées après coup par l'esprit de parti. Beaucoup 
ont écrit que Périclès , compromis dans l'affaire de Phi- 
dias et craignant d'être attaqué après lui , aurait fait 
naître la guerre pour que les Athéniens, embarrassés et 
ayant besoin de lui, abandonnassent les poursuites. Un 
scholiaste d'Aristophane détruit cette accusation en don- 
nant la date de l'exil de Phidias et celle du décret de 
Mégare qui est de sept ans postérieure. 

Une certaine historiette très-répandue sur Périclès et 
Alkibiadès n'est pas moins fausse. On prétendait qu'un 
jour Alkibiadès, voyant Périclès triste et préoccupé, lui 
avait demandé ce qu'il avait ; et sur la réponse de Péri- 
clès qu'il songeait comment il rendrait ses comptes : 
« Pour moi, aurait dit le fils de Cleinias, je chercherais 
« plutôt à ne pas les rendre. » Et il lui aurait conseillé 
d'engager les Athéniens dans la guerre du Pélopon- 
nèse. 

D'abord je me sens très-porté à ne pas croire que des 
hommes aussi habitués aux grandes affaires que Périclès 
et Alkibiadès se disent de pareilles choses devant témoins ; 
et s'ils ne les ont pas dites devant témoins, comment a-t-on 
pu les savoir? Je pense en outre que Périclès, ce modèle 
de probité, qui, dit Isocrate , quitta l'administration plus 
pauvre qu'il n'y était entré, ne pouvait tout au plus 
avoir à se reprocher que d'avoir dépassé quelques allo- 
cations du budget , et, lors du décret contre Mégare, il 
était certainement encore assez maître de la majorité 
pour faire ratifier ces dépenses supplémentaires comme 
il l'avait toujours fait. Car il. n'avait jamais pu songer à 
éluder la nécessité de rendre compte tous les ans devant 



412 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

les euthynes et les logistes comme tous les autres fonc- 
tionnaires. 

Il nous est même parvenu des anecdotes sur trois de 
ses règlements de comptes antérieurs à l'époque dont il 
s'agit. Nous l'avons vu se faire allouer des fonds secrets, 
stç to îeov. Les comptes concernant le Parthénon avaient 
aussi été rendus. On dit même qu'à cette occasion quel- 
ques voix lui ayant reproché une dépense excessive, il 
s'écria fièrement qu'il prendait le travail à sa charge; 
mais qu'aussi il en revendiquerait l'honneur par une ins- 
cription , ce que le peuple ne voulut pas souffrir ' . Ce fut 
encore pour se justifier des frais d'établissement de l'A- 
thénéchryséléphantine et se disculper lui-même en même 
temps que Phidias qu'il avait fait démonter cette statue 
et peser séparément l'or et l'ivoire dont elle était faite. 

Laissons donc les contes invraisemblables. Si Périclès 
a proposé le décret contre Mégare pour faire naître la 
guerre, s'il l'a seulement soutenu pour d'autres motifs 
et qu'il se soit opposé à son abrogation dont les Spar- 
tiates faisaient dépendre le maintien de la paix; dans 
l'un et l'autre cas , c'est qu'il croyait la guerre profitable 
à son pays, et cette opinion était si juste qu'elle était 
aussi celle du roi de Sparte Archidamos, celui qui de- 
vait commander comme général en chef les armées de 
la coalition. 



1 II s'agit ici certainement non de tous les travaux, mais d'une partie rela- 
tivement peu importante des Propylées. D'après Harpocration citant Héliodore, 
les Propylées avaient coûté 2,012 talents. La fortune de Rallias le porte-flam- 
beau, la plus grande d'Athènes, ne s'élevait qu'à 200 talents. Celle de Nikias, 
à 100. Comment Périclès eût-il pu payer ces 2,014 talents? Cet Héliodore avait 
écrit sur l'Acropole un ouvrage en quinze livres. 



CHAPITRE XIII. 413 

Une assemblée générale des alliés péloponnésiens, pro- 
voquée par les Corinthiens, se réunit à Lacédémone. Les 
Corinthiens et les Mégariens y dénonçaient les Athé- 
niens comme violateurs de la trêve; ils conjuraient les 
Spartiates de prendre les armes et de ne pas souffrir plus 
longtemps les envahissements d'Athènes. Les Éginètes 
n'osaient pas se plaindre en public ; ils se sentaient, par 
leur position d'insulaires , exposés sans défense à la ven- 
geance de leurs oppresseurs : mais ils sollicitaient se- 
crètement les députés des nations alliées. 

Après avoir entendu les plaintes de tous les députés , 
les Lacédémoniens les congédièrent et restèrent à déli- 
bérer entre eux. Archidamos parla le premier : il n'était 
pas d'avis de s'engager dans une guerre dont on ne ver- 
rait pas la fin. Comment, sans marine et sans argent, 
dompter la souveraine des mers, la cité dont le trésor 
regorgeait de richesses? Sparte n'avait point de trésor 
public ; on faisait la guerre avec des cotisations volon- 
taires, et les Spartiates aimaient généralement mieux 
payer de leur personne que de leur bien ' . Les marines 
que fourniraient les Corinthiens et les autres alliés étaient 
d'une infériorité manifeste , comparées à celle d'Athènes. 
Celle-ci n'était vulnérable que sur un seul point; sans 
doute avec les soixante mille hommes que le Pélopon- 
nèse pouvait mettre sur pied , on ravagerait facilement 
le territoire de l'Attique; mais les produits de ce terri- 
toire étaient sans valeur, les plus riches possessions des 
Athéniens étaient dans les îles. On ne leur ferait qu'un 

1 Oùt£ £;oî[Aco; ix ttôv iôtoov cpépo[j.ev. Thucyd., 1. 1,80. 



414 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

tort restreint , tandis que leurs flottes les porteraient sur 
les côtes du Péloponnèse où ils causeraient des dommages 
matériels incalculables, quoiqu'ils dussent être loin d'é- 
galer ceux qui résulteraient pour les villes maritimes 
de l'interdiction de tout commerce pendant la durée de 
la guerre. Pour ce qui était de prendre et d'assiéger 
Athènes on ne pouvait même y songer, puisqu'elle pou- 
vait être sans cesse ravitaillée d'hommes et de vivres 
par le Pirée; on verrait les assiégés dans l'abondance 
et les assiégeants dans les privations. 

Le sage roi gardait en outre par-devers lui tous les 
motifs particuliers à l'aristocratie Spartiate pour craindre 
la guerre : la nécessité de créer une armée navale dont 
l'esprit serait démocratique, la crainte d'être réduit à 
armer les hilôtes et de verser les dernières gouttes du 
sang Spartiate déjà presque épuisé. Il proposait donc 
d'accepter les propositions des Athéniens qui consen- 
taient à soumettre à la décision d'un congrès leurs griefs 
contre les Mégariens. Ceci est à noter et prouve bien 
que le parti pris de faire la guerre était plutôt du côté 
des Lacédémoniens que des Athéniens \ 

L'éphore Sthénélaïdas était d'avis contraire et parla 
résolument pour la guerre : « II ne s'agissait pas pour lui 
d'arbitrage ni de négociations; les Athéniens avaient 
violé la trêve, maltraité les alliés de Sparte; il n'y avait 
qu'à les punir le plus tôt possible et avant qu'ils eussent 
fait de nouveaux progrès. » — Les distributions d'ar- 
gent faites par Périclès pour engager les Lacédémoniens 

1 Thucyd., 1. 1, 78 et 85. 



CHAPITRE XIII. 415 

à la paix avaient cessé depuis longtemps, et, si l'on en 
croit Aristophane, les riches ennemis de la démocratie 
dans les villes soumises aux Athéniens faisaient passer 
des fonds à Sparte pour susciter la guerre. Parmi les La- 
cédémoniens, la masse haïssait et jalousait les Athéniens 
d'instinct, les autres redoutaient pour leurs pays la pré- 
pondérance sans cesse croissante de leurs rivaux. Tou- 
tefois , lorsqu'on vint au vote par acclamation suivant 
l'usage de Sparte, le parti de la guerre ne l'emporta 
pas assez clairement sur celui de la paix pour qu'on pût 
ne pas recourir à une seconde épreuve. Cette fois Sthé- 
nélaïdas modifia la question et recourut à un autre 
genre de vote : « Que ceux, dit-il, qui pensent que les 
Athéniens ont violé la trêve et lésé les alliés du Pélopon- 
nèse passent de ce côté et les autres de l'autre. » La ma- 
jorité ayant déclaré que la trêve était violée , on supposa 
qu'elle voulait la guerre. Les alliés furent ensuite con- 
voqués une seconde fois; chaque ville vota à son tour 
suivant le rang que lui donnait son importance. La ma- 
jorité fut aussi pour la guerre. 

Mais on n'était pas prêt; il fallait donner à chacun 
des alliés le temps de préparer son contingent. On com- 
mença donc par parlementer, et, soit pour obtenir la bien- 
veillance d'Athéné, soit pour nuire à Périclès, la pre- 
mière ambassade lacédémonienne se borna à demander 
aux Athéniens d'expier la souillure qu'ils avaient con- 
tractée envers la déesse lors de l'affaire de Kylôn et de 
chasser de nouveau les descendants de ceux qui avaient 
été bannis à cette occasion , dont un certain nombre 
étaient rentrés à Athènes ; mesure qui eût atteint Périclès, 



* 



416 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

Alcméonide par sa mère. Les Athéniens répondirent 
aux Spartiates d'avoir eux-mêmes à expier le sacrilège 
qu'ils avaient commis au Ténare en faisant massacrer des 
hilôtes, suppliants d'Héraclès, et celui dont ils étaient 
coupables envers la déesse au temple d'airain pour avoir 
fait périr son suppliant Pausanias. 

Quelque temps après parut une seconde ambassade, 
qui commença à entamer la véritable question ; puis une 
troisième , qui déclara nettement ce que voulaient les 
Lacédémoniens et leurs alliés. C'était la levée du siège 
de Potidée, le rétablissement des Éginètes dans leur au- 
tonomie et surtout l'abolition du décret contre Mégare. 
Ce dernier point seul constituait un casus belli : en con- 
sentant à renoncer à ce décret, les Athéniens pouvaient 
encore éviter la guerre. 

Ces déclarations jetèrent Athènes dans une grande 
agitation. A l'assemblée, les uns voulaient la guerre, les 
autres aimaient mieux céder et abolir le décret; les 
deux camps étaient partagés à peu près également, 
lorsque l'intervention de Périclès détermina la victoire 
du parti de la résistance. Ce qu'Archidamos avait dit 
pour détourner les Lacédémoniens de la guerre, Périclès 
le dit pour y engager les Athéniens. Depuis le jour où 
il avait été forcé d'acheter la paix, tous ses efforts s'é- 
taient tournés vers un but : mettre Athènes en état de 
braver et de vaincre une nouvelle coalition. Il était prêt; 
des constructions nombreuses de navires et les nou- 
velles alliances avaient donné à la marine athénienne 
la supériorité du nombre ; des expéditions fréquentes, 
des exercices sans cesse répétés, des perfectionnements 



CHAPITRE XIII. 417 

de toute sorte avaient encore augmenté la supériorité de 
science et d'habileté qu'elle avait toujours eue. Il n'avait 
pas non plus négligé le nerf de la guerre sur lequel il avait 
devancé l'opinion de Turenne \ Nous avons déjà dit 
que, tout en prenant pour les embellissements de la 
ville et les plaisirs de ses habitants sur le trésor de la 
confédération , Périclès avait soin de garder des res- 
sources pour les événements futurs. A ce trésor, produit 
des contributions accumulées depuis la guerre médique, 
venaient chaque année se joindre six cents talents payés 
par les alliés et environ quatre cents talents, produit des 
douanes et de diverses autres taxes : en tout six millions de 
drachmes. Malgré la copieuse saignée faite à l'épargne 
pour le Parthénon, les Propylées, le Pirée et les autres 
travaux publics, il restait encore en caisse dans l'Opis- 
thodome du Parthénon six mille talents ou trente-six 
millions de drachmes 2 Jf somme énorme si l'on tient 
compte du temps, et de ce qu'était en étendue et en 
population un État grec. Les temples étaient en outre 
pleins de richesses qu'on pouvait prendre au besoin, à 
charge de les restituer plus tard, comme l'or des vases 
sacrés et celui de la statue d'Athéné. 

Restait toujours l'impossibilité de résister sur terre à 
soixante mille ennemis avec les treize mille hoplites et les 
douze cents cavaliers que Ton pouvait mettre en cam- 
pagne. Cette invincible difficulté, il y avait un moyen de 
l'éluder : le même que Thémistoklès avait employé pen- 



1 Ta oï izollà to\3 -K'Aé[i.ov Yvwjxy] xxï xoyjaàxwv Tcsptovxjia xpocretTOat. Thu- 
cydide, 1. II, § 13. 

2 Cf. Thucyd. et Xénophon, loc. cit. 

rÉRICLÈS. — t. i. 27 



418 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

dant la guerre des Mèdes; avec cet adoucissement ce- 
pendant qu'il s'agissait seulement d'abandonner à l'en- 
nemi le territoire de l'Attique, mais non sa capitale, et 
que la population se retirerait non sur la flotte et dans 
les îles, mais dans une ville inexpugnable à l'abri de 
la violence et de la famine. Ce que Ton perdrait en At- 
tique serait recouvré dix fois par le butin fait sur les 
côtes du Péloponnèse, et au bout de peu de temps les coa- 
lisés, las de cette guerre bien plus onéreuse pour eux 
que pour les Athéniens, viendraient implorer cette paix 
qu'Athènes ne pouvait obtenir qu'au prix de lâches 
concessions et en se reconnaissant soumise aux ordres 
de Sparte. — L'avis de Périclès l'emporta, soit grâce au 
patriotisme intelligent des citoyens, soit parce que la 
majorité des membres présents à l'assemblée se composait 
surtout de la population urbaine et maritime qui n'avait 
ni terres, ni maisons à saccager, et qui était peu sen- 
sible à des malheurs privés dont les riches et les culti- 
vateurs devaient seuls être frappés i . 

Telles furent les causes qui hâtèrent l'explosion d'une 
guerre inévitable entre les Athéniens, toujours ardents 
à étendre le cercle de leurs alliances en même temps 
qu'à les transformer de plus en plus en véritables an- 
nexions, et les Lacédémoniens effrayés autant que ja- 
loux de cette puissance sans cesse croissante. Der- 
rière ces derniers se rangeaient tous les États à gou- 
vernements oligarchiques et tous ceux qui craignaient 
pour leur autonomie. C'étaient tous les Péloponnésiens 

i Cf. Xénophon, Gouvernement des Athéniens. 



CHAPITRE XIII. 419 

sauf les Argiens et au commencement les Achéens. Hors 
du Péloponnèse il y avait les Locriens, les Béotiens, les 
Phocéens, les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anacto- 
riens. Toutes ces cités ne donnaient que des soldats; les 
Corinthiens, les Mégariens et les Sicyoniens fournissaient 
en outre des vaisseaux. 

Les Athéniens avaient avec eux, outre les nombreuses 
cités de leurs alliés-sujets qu'il serait trop long d'énu- 
mérer, les peuples de Khios, de Lesbos, de Platée, les 
Messéniens de Naupacte , la plus grande partie des 
Acarnaniens, les Corcyréens, les Zacynthiens, les Cariens, 
les Doriens de l'Asie Mineure, les villes de l'Hellespont 
et de la Thrace, toutes les îles situées au levant entre le 
Péloponnèse et l'île de Crète, toutes les Cyclades excepté 
Mélos et Théra. 

La première opération militaire des alliés fut l'inva- 
sion de l'Attique. Les Athéniens s'y étaient préparés; 
mais ces préparatifs furent cruels et ce fut un triste 
spectacle, quand on vit arriver dans la ville de longues 
files de chariots chargés de tout ce qu'on avait pu em- 
porter des habitations rurales. Le pauvre cultivateur 
pleurant sa vigne ou son champ « qui jamais ne lui 
avait dit : Achète du charbon, ni de l'huile, ni du vi- 
naigre, mais portait tout de lui-même \ » amenait avec 
lui ses instruments aratoires; le riche, ses objets d'art, 
son mobilier élégant et jusqu'aux charpentes de sa villa. 
La plupart avaient démoli ces maisons de campagne si 
chères aux athéniens, bâties sur des montagnes et 

1 Aristoph., Acham., v. 32. 



420 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ornées à grand'peine de terrasses en terres rapportées, 
d'où l'on pouvait contempler les beaux paysages de 
l'Attique. Les femmes, les enfants, les esclaves, suivaient 
tristement, ces derniers conduisant les bestiaux qui de- 
vaient trouver un asile en Eubée. Dans cette" multitude, 
beaucoup se trouvaient sans logement en ville. Les uns 
se logèrent comme ils purent dans les temples et les 
hérôons, partout, excepté dans l'acropole, TÉleusinion 
et quelques autres lieux fermés. Un grand nombre s'éta- 
blirent dans les tours des murailles et même dans le Pé- 
lasgicon, lieu jadis voué aux exécrations et à la solitude 
en souvenir de je ne sais quel forfait des Pélasges qui 
l'avaient jadis occupé i . 

Ce lugubre déménagement n'était pas encore terminé 
que déjà les alliés étaient sur la frontière; même, si Ar- 
ehïdamos s'était pressé davantage, il eût pu encore faire 
des prises importantes; mais il hésita un instant avant 
de franchir les limites du sol athénien. Il sentait qu'à ce 
signal un essaim de malheurs allait fondre sur la Grèce. 
Il perdit quelques jours devant OEnoé , place fortifiée sur 
la frontière de Béotie, et enfin il se décida à marcher en 
avant, non sans avoir encore, mais en vain, fait de- 
mander aux Athéniens s'ils ne voulaient pas rouvrir les 
négociations. 

Ceux-ci virent avec assez de patience saccager les 
plaines d'Eleusis et de Thria; ils espéraient encore que 
les ennemis s'en tiendraient là et se retireraient comme 
ils avaient fait lors de la dernière invasion; mais toute 

1 Yitkavyol iTie6ovu\)aoi.v toTç 'À0Y}vatoi; ou; 8iw£avT£; 7iocXiv ol 'AOyivouoi xaiY]- 
pàcxvTO xôv totcov |xy] oîxiffQrjvai. Scholie de Thucydide, 1. II, 17. 



CHAPITRE XIII. 421' 

la ville frémit quand Acharnes fut envahie. C'était le 
dème le plus populeux de PAttique; il fournissait trois 
mille hoplites, les plus belliqueux des Athéniens, et il 
s'étendait jusqu'aux murs d'Athènes au nord-ouest. De 
l'acropole, les Acharniens pouvaient voir la fumée des 
incendies et ils ne pouvaient se résigner à laisser, sans 
combattre, arracher leurs vignes et leurs figueries qu'ils 
avaient eu tant de peine à établir, leurs oliviers séculaires 
qu'il faudrait tant d'années pour remplacer. Chacun 
joignait ses plaintes à celles des Acharniens à mesure 
que le pillage gagnait son dème. Périclès parvint cepen- 
dant à neutraliser toutes ces excitations au combat en 
évitant le plus possible de réunir l'assemblée, en occu- 
pant l'attention par quelques engagements de cavalerie et 
surtout en répandant le bruit qu'il saurait bien faire lâ- 
cher prise à l'ennemi sans risquer d'un seul coup le salut 
de l'État dans une lutte disproportionnée. 

En effet, après avoir ravagé Acharnes et brûlé sur le 
mont Parnès les bois d'yeuse et d'érable où les mon- 
tagnards acharniens faisaient le charbon dont ils fournis- 
saient la ville, les alliés portèrent leurs dévastations suf 
les dèmes situés entre le Parnès et le Britès, puis se re- 
tirèrent par la Béotie en passant par Orope dont ils rui- 
nèrent les environs. La plupart avaient hâte de rentrer 
chez eux pour défendre leurs foyers menacés. 

Périclès avait fait armer cent vaisseaux dont le com- 
mandement avait été donné à Karkinos. Celui-ci, tandis 
que les Péloponnésiens dévastaient PAttique, portait le 
fer et la flamme sur toutes les côtes du Péloponnèse. Ac- 
compagné de cinquante vaisseaux corcyréens, il débar- 1 



■} 






422 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 



quait en Laconie où il ravageait une grande étendue de 
pays et tentait de prendre Méthone. Heureusement pour 
cette ville se trouvait dans les environs Brasidas, fils de 
Tellis, qui, par un coup de main audacieux, le premier 
exploit de ce grand guerrier, se jeta dans la place en 
forçant les lignes ennemies. Alors les Athéniens, reculant 
devant un siège , se rembarquent et fondent sur l'Élide. 
Là çncore ils dévastent le pays et attaquent une ville 
fortifiée, Phéia. Un corps de troupes éléennes est 
battu en voulant la secourir et la ville tombe au pouvoir 
de Karkinos. De nouvelles troupes éléennes surviennent : 
les Athéniens reprennent la mer et vont enlever aux Co- 
rinthiens File de Céphallénie et les villes d'Astakos et 
de Solion. 

D'un autre côté, trente vaisseaux commandés par Kléo- 
pompos vont saccager les côtes de laLocride. Ils y pren- 
nent la ville de Thronion, battent les Locriens près d'A- 
lopé et élèvent une forteresse à l'entrée de leur territoire 
sur File d'Atalante. Les Athéniens n'oublièrent pas non 
plus de se venger des Éginètes dont les plaintes avaient 
contribué à amener la guerre. Hommes, femmes, enfants, 
tous furent chassés de leur île; leurs biens furent par- 
tagés et tirés au sort entre les citoyens d'Athènes. Enfin 
à peine les alliés furent-ils partis que Périclès lui-même, 
à la tête de l'armée de terre , envahit la Mégaride et ne 
revint à Athènes qu'après l'avoir pillée et ravagée dans 
tous les sens. Son armée comme celle de Karkinos et 
de Kléopompos était chargée de butin. 

Ainsi, cette première année, les Athéniens rendirent 
avec usure à leurs ennemis les coups qu'ils en reçurent. 






CHAPITRE XIII. 428 

L'année suivante, les alliés firent une nouvelle expé- 
dition en Attique . La prem ière fois ils n'avaient envahi 
que la partie du pays située à l'ouest et au nord d'A- 
thènes ; cette fois l'Attique tout entière fut occupée jus- 
qu'au Laurium et à la mer. Ce qui restait d'arbres fut 
coupé, ce qui restait de maisons fut brûlé, les récoltes 
préparées pour le cas où la paix se ferait furent détruites. 
Cette seconde invasion dura quarante jours. Encore 
une fois les Athéniens mirent en mer cent vaisseaux. 
Ils étaient commandés par Périclès lui-même; quatre 
mille hoplites et trois cents cavaliers les montaient; 
pour la première fois on àvai t fait avec des navires réformés 
des transports pour les chevaux. Cinquante vaisseaux 
de Khios et de Lesbos s'étaient joints à cet armement 
formidable dont les opérations commencèrent par l'inva- 
sion du pays d'Épidaure qui fut ravagé. Périclès essaya 
même, mais en vain, de prendre la ville. La campagne 
de Trézène, celles d'Halia et d'Hermioné, furent ruinées. 
De là il se transporta à Prasies, ville maritime de la 
Laconie, dévasta les environs, prit la ville et la dé- 
truisit. 

Mais ici, les opérations sont suspendues tout à coup 
au milieu de la campagne; Périclès rentre à Athènes et 
remet le commandement de son armée à Hagnôn, son rival 
et son successeur. Il est rappelé par la nécessité de se 
défendre contre les accusations de ses ennemis enfin 
triomphants. C'est là un des effets les plus fréquents de 
la constitution athénienne : le chef de parti qui réunit 
la majorité des voix à l'assemblée est l'arbitre à peu près 
souverain des destinées de l'État. Le jour où un événe- 



424 SIECLE DE PER1CLËS. 

ment quelconque fait passer cette majorité de l'autre 
côté, il devient un coupable, un ennemi public; la mort, 
l'exil , la confiscation , sont suspendus sur sa tête. 

Beaucoup des campagnards réfugiés à Athènes, man- 
quant de tout pendant que l'ennemi pillait leurs 
champs; beaucoup de citoyens paisibles , las de passer 
leurs nuits « couchés sur la paille auprès des rem- 
parts 1 à, les moins belliqueux en un mot, regardaient 
Péric lès comme l'auteur de la guerre et le maudissaient; 
tandis qu'au contraire, d'autres, plus belliqueux, lui en 
voulaient d'abandonner le pays sans combat aux inva- 
sions des Péloponnésiens. Tous ces mécontents grossis- 
saient encore le parti des démocrates ardents qui par lui- 
même avait fait beaucoup de progrès. 

Ses chefs étaient nombreux, mais Kléôn est le seul 
dont l'histoire nous ait conservé un peu plus que le nom. 
Celui-là n'était pas, comme Périclès, un transfuge de la 
haute noblesse; il était fils d'un Kléonymos ou Kleamétès, 
maître d'une usine où l'on travaillait le cuir. C'était là 
un intarissable sujet de plaisanteries pour les poètes 
comiques et surtout pour Aristophane, son grand en- 
nemi, qui ne manque pas de lui reprocher en outre de 
n'être pas citoyen, suivant l'invariable usage des comi- 
ques quand il s'agit d'hommes dont la généalogie n'est 
pas connue de tout le inonde. Peu nous importe que tous 
les ascendants de Kléôn aient ou non appartenu à la race 
autochthone des Athéniens; nous ne nous occuperons 
que de lui-même. Il est déjà bien assez difficile de le 

{ Aristophane, Achamiens. 



CHAPITRE XIII. 425 

juger équitablement d'après les deux auteurs contem- 
porains qui nous- renseignent sur son compte : Aristo- 
phane, qu'il a poursuivi en justice, le peint comme un 
imbécile et un coquin; Thucydide, qu'il a fait exiler, le 
livre à la postérité comme le plus vil des scélérats. Est- 
ce bien la vérité? Ne doit-on pas plutôt voir en Kléôn un 
de ces énergumènes qui foisonnent dans tous les pays 
aux époques révolutionnaires , criminels sans le savoir, 
et mille fois plus funestes à leur patrie que d'autres bien 
plus profondément pervers? Esprit borné et violent, 
dénué d'éducation, de jugement et du calme sans lequel 
l'expérience ne peut s'acquérir, il avait, avec la gros- 
sièreté de la populace, ses manières de voir, ses convoi- 
tises, ses haines, sa présomption et son amour des mots 
à effet. Comme elle il croyait fermement que tous les 
favorisés de la naissance et de la fortune devaient né- 
cessairement méditer l'établissement de la tyrannie, l'as- 
servissement et la ruine du peuple , la domination de 
l'étranger. Voilà pourquoi, en voulant servir son pays, 
il le plongea dans la terreur et la désolation. Avec la 
populace aussi il croyait qu'aucune armée ennemie n'é- 
tait capable de soutenir le choc des soldats d'Athènes 
sans se sauver à toutes jambes, et il précipita sa patrie 
dans des luttes insensées où elle finit par s'abîmer. 
Comme tous ses semblables, il se livrait à un grand dé- 
ploiement de sentiments prétentieux et emphatiques; 
c'est ainsi qu'au moment de prendre possession du pou- 
voir, il assembla ses amis pour leur déclarer qu'il rom- 
pait toutes relations avec eux : <t L'amitié , disait-il , 
ce était bien souvent cause d'amollir les hommes et de 



426 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ce les dévoyer de leurs droites intentions en affaire de 
« gouvernement \ » 

Ces façons théâtrales charmaient la plèbe déjà en- 
chantée d'entendre exprimer à la tribune ses propres 
pensées, rendues sous une forme grossière , facilement 
compréhensible et avec la voix d'un torrent, Ku^oêopou 
<pcovviv â/tov 2 . La nouveauté même de l'attitude de Kléôn 
lui plaisait : Périclès, comme les hommes d'État qui 
l'avaient précédé, affectait le plus grand respect pour 
l'assemblée; il ne mettait jamais sur sa tête la couronne 
d'olivier de l'orateur, que soigneusement drapé dans 
son manteau et après s'être dit, il le prétendait du 
moins : « Prends garde, Périclès, tu vas parler devant des 
hommes libres , des Grecs , des Athéniens ! » Il avait 
prié les dieux qu'ils le préservassent de laisser échapper 
quelque parole peu convenable. La majesté sobre de son 
geste s'accordait avec l'éloquence et la dignité de sa 
parole, avec la sagesse et la hauteur de sa pensée. Kléôn 
n'y faisait pas tant de façons. Le premier il monta à la 
tribune vêtu comme un homme du peuple au travail , 
d'une courte tunique relevée à la taille par une cein- 
ture 3 et laissant nus ses bras depuis l'épaule et ses 
cuisses sur lesquelles il frappait en se démenant d'un bout 
à l'autre du bêma \ Déjà bien des fois les orateurs 
avaient lancé les uns contre les autres de graves accusa- 
tions , mais toujours en termes que nous appellerions au- 



1 Plutarque (Œuvres morales, trad. Amyot). 

2 Aristoph., Equités, v. 137. 

3 neptÇwaàixevoç. Eschin., c. Timarch., SchoL, 25, p. 493, éd. Didot. 
* Plutarque, fticias. 



CHAPITRE XIII. 427 

jourd'hui parlementaires : Kléôn commença à vociférer 
des injures auxquelles succédaient des bouffonneries dç 
carrefour. Comme il n'était point grand rhétoricien , il 
s'emportait en invectives contre l'éloquence et les beaux 
discours : « A quoi bon toutes ces belles phrases ? di- 
sait-il; il nous faut des actions et non des paroles. » 

Effectivement il ne tarda pas à en venir aux faits et 
à prouver par des actions d'une manière irréfutable son 
amour du peuple et sa haine de l'oligarchie. Périclès 
eut alors la douleur de voir exagérer contre lui les moyens 
dont il avait usé contre Kimôn et Thoukydidès pour con- 
quérir la faveur populaire. Chacune des propositions de 
Kléôn avait pour but d'assurer encore l'omnipotence de 
la multitude et la distribution à la plèbe des deniers de 
l'État. Comment n'aurait-il pas réussi auprès d'une foule 
affamée et privée de ses occupations habituelles par sa 
concentration entre les murailles de la ville ? C'est lui qui 
fit porter à trois oboles l'indemnité allouée aux dicastes , 
mesure d'autant plus onéreuse pour le trésor que le 
nombre des affaires politiques se multiplia bientôt à 
l'infini par les soins de Kléôn et de ses amis et qu'on ne 
les fit plus juger que par des tribunaux composés de 
quinze cents dikastes. 

Suidas et les scholiastes d'Aristophane , l'un copiant 
l'autre comme toujours, affirment que Kléôn fit également 
porter à trois oboles le salaire des assistants à l'assemblée 
du peuple; mais, bien que leurs renseignements soient 
ordinairement pris chez des auteurs dignes de foi , ils 
paraissent commettre là une erreur et confondre le trio- 
bole dicastique et le triobole ecclésiastique. Faut-il croire 



428 SltCLE DE PÉRICLÈS. 

cependant que le dernier ne fut institué pour la pre- 
mière fois qu'après la chute des trente tyrans? J'en doute , 
et je trouve dans les Grenouilles d'Aristophane une allu- 
sion à un duobole* qui pourrait bien être autre que le 
duobole théorique. De plus, lorsque dans les Ecclesiazusœ 
Aristophane veut parler d'un temps où le salaire ec- 
clésiastique était inconnu, il remonte jusqu'à Myronidè s 
et à la bataille des OEnophytes 2 , ce qui ferait croire que 
Suidas et les scholiastes, tout en se trompant sur le chiffre, 
sont exacts en disant qu'il existait avant Kléôn et fut 
augmenté par lui. 

Quoi qu'il en soit, s'il n'est pas de ceux qui ont établi 
le salaire des assemblées , il est de ceux qui les ont mul- 
tipliées outre mesure. Jusque-là, et cela résulte clairement 
de divers passages de Thucydide , les stratèges pouvaient 
convoquer l'assemblée quand ils voulaient et ne la con- 
voquer que quand ils voulaient. Par opposition au parti 
pris de Périclès de ne point assembler le peuple pendant 
la guerre , Kléôn et ses.amis firent voter la loi qui éta- 
blissait les assemblées périodiques ayant lieu trois fois 
par mois : le 1 er , le 20 et le 30; sans préjudice des as- 
semblées convoquées , quand il y avait lieu , pour des 
objets spéciaux. 

Au moyen de ces assemblées si rapprochées que l'agi- 
tation n'avait pas le temps de se calmer de Tune à l'autre, 
les ennemis de Périclès purent saper à leur aise sa popu- 
larité, en commentant à leur façon tous les actes de son 
administration. Il n'est pas possible que, devant une 

1 Aristoph., Ranx, 140. 

2 Id., Ecclesiasuzce, 302. 



CHAPITRE XIII. 429 

multitude insuffisamment éclairée et dépourvue de sens 
critique, un gouvernement résiste longtemps à une dis- 
cussion malveillante, à une diffamation systématique, à 
un travestissement déloyal de ses actes et de ses inten- 
tions. Ses défenseurs ne luttent pas à armes égales : 
« l'opposition, le dénigrement , dit Tacite , sont reçus 
« par des oreilles avides. L'approbation a un air de 
« flatterie; la méchanceté, un faux air de liberté. » 

Kléôn se distingua entre tous par la violence de ses 
diatribes. Suivant lui, la guerre était conduite avec la 
dernière lâcheté. C'était une honte de laisser l'ennemi 
souiller ainsi le territoire d'Athènes , on devait sortir en 
masse pour le chasser. D'autres, s'adressant aux plus pa- 
cifiques, accusaient Périclès d'être le seul auteur de la 
guerre; en sorte qu'il se trouvait à la fois chargé d'avoir 
provoqué la guerre et de la mal conduire. Toutes ces 
manœuvres , toutes ces déclamations , commençaient à 
agir sur les esprits, lorsqu'une nouvelle calamité tomba 
sur l'Attique. 

A ce moment un horrible fléau désolait la cité de 
Kékrops : la peste , cette fameuse peste d'Athènes si 
célèbre par la belle description de Thucydide et qui a si 
souvent inspiré les peintres et les poètes. Elle était venue 
du fond de l'Ethiopie, avait traversé l'Egypte et la Libye, 
puis la Perse et l'Asie Mineure. Quelques cas s'étaient 
montrés pendant l'hiver à Lemnos, dans les îles voisines 
et enfin au Pirée La maladie avait gagné la ville où , 
favorisée par la chaleur de Tété et par l'agglomération 
des habitants de la campagne dans les murs , elle avait 
fait des progrès effrayants. A l'apparition de ce fléau 



430 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

encore inconnu , les démagogues ne tardèrent point à 
faire tourner l'effroi du peuple en colère contre Périclès. 
Comme ils le faisaient auteur de la guerre, ils le firent 
aussi auteur de la peste, ce D'où venait-elle, en effet, si 
ce n'est de l'entassement dans la ville d'une foule inusitée 
et de la colère des dieux? N'était-ce pas la guerre qui 
avait causé cette agglomération et la colère des dieux 
contre la volonté desquels elle avait été entreprise? » 
Et, comme toujours, on citait des oracles : Bakis avait 
annoncé que la peste entrerait dans l'Attique avec les 
Doriens , un autre que Phœbos-Apollo devait combattre 
avec les Lacédémoniens. Ce dernier oracle, non-seulement 
Périclès n'en avait tenu aucun compte ; mais, au lieu de 
chercher à apaiser le dieu, il avait été le braver en atta- 
quant Épidaure , la ville d'Asklépios, son fils bien-aimé. 
Ainsi les ennemis de Périclès grossirent leur parti des 
mécontents de toute sorte, et, lorsqu'ils furent sûrs de la 
majorité, ils le mirent en accusation. C'est pour répondre 
à cette accusation que, volontairement ou par ordre, il 
avait remis le commandement à Hagnôn et était rentré à 
la ville. L'action fut intitulée de concussion ou d'injustice \ 
Il est certain que Périclès fut condamné et que cette 
condamnation n'effleura pas même sa réputation d'inté- 
grité. Que lui reprochait-on donc? Peut-être d'avoir établi 
de nouveaux impôts, peut-être d'avoir augmenté celui 
des alliés , peut-être surtout d'avoir fait de grandes dé- 
penses pour son expédition et de n'avoir pas obtenu de 
résultats suffisants. 

1 Plut., Pericl. vit. Eïte xXonvj; xal Se&puv eït' àSixiou tiç ôvo|xà$siv poOXotto 

TY]V ÔÎCO^IV. 



CHAPITRE XIII. 431 

Du reste ses adversaires n'étaient pas bien convaincus 
de la valeur de leurs accusations ; on le voit par les ma- 
nœuvres auxquelles ils recoururent pour assurer la con- 
damnation. Nous ne savons même pas quel fut l'accu- 
sateur responsable; celui qui, dansle cas où il n'obtiendrait 
pas pour la condamnation la cinquième partie des voix, 
devait payer une amende de mille drachmes ou subir 
lui-même la peine qu'il avait voulu attirer sur l'accusé. 
Divers auteurs cités par Plutarque nommaient Kléôn , 
Dracontidès, Simmias, sans doute parce qu'ils ne tenaient 
point compte de la distinction à faire entre l'accusateur 
et les synégori. Il n'est point étonnant que la tradition 
ait confondu avec l'accusateur ceux des synégori qui se 
firent remarquer par leur talent ou leur violence. Un pre- 
mier pséphisma avait ordonné que l'affaire serait jugée 
devant les prytanes par des dikastes ayant pris les pséphi 
sur l'aulel ' ; mais Hagnôn , qui était probablement aussi 
un des synégori, persuada au peuple d'ordonner qu'elle 
serait jugée par quinze cents. 

Bien que nous ne trouvions nulle part expliquée net- 
tement la différence qui existait entre ces deux modes 
de jugement , on la devine aisément. Le jugement par 
quinze cents juges avait d'abord l'avantage de faire ga- 
gner sa journée au quart du corps dikastique ; et ce 
n'était pas là un point peu important aux yeux des cour- 
tisans de la plèbe. Ensuite il laissait certainement aux 
juges une bien plus grande latitude. Les dikastes ne pre- 
naient pas les pséphi sur l'autel 2 sans se lier par un ser- 

1 Plutarque, Periclis vita . 

2 Ici., ibid. 



432 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ment solennel et spécial , sans s'obliger à ne déclarer 
prouvés que les faits qui Tétaient réellement, à n'appli- 
quer que les peines édictées par la loi. L'honneur, la 
religion, la superstition bien plus puissante encore, les re- 
tenaient en même temps , et celui qui se serait écarté le 
moins du monde de la lettre stricte de la loi se serait 
cru non-seulement menacé de la damnation éternelle 
après sa mort , mais de la vengeance immédiate des dieux 
sur lui et les siens. Les quinze cents dikastes n'étaient 
liés que par le serment général des héliastes , serment 
beaucoup plus vague, mêlé de considérations politiques 
et qui les autorisait à faire à peu près ce qu'ils voulaient 
(ottogov t£ (3ou"Xoito) ' sous prétexte de s'opposer à l'éta- 
blissement de la tyrannie et de l'oligarchie. Il est pro- 
bable aussi que la disposition qui les faisait juger non 
dans la ville, mais hors la ville 2 , n'était pas non plus 
sans motif, et que les dikastes éloignés de leurs maisons 
devaient être moins tranquilles sur leur retour pour le 
cas où ils auraient résisté à. la pression de la foule. Peut- 
être alors n'en eussent-ils pas toujours été quittes pour 
des huées. 

Périclès fut condamné à une amende dont le chiffre 
est diversement rapporté. Les uns disent quinze talents, 
les autres cinquante, quatre-vingt-dix mille drachmes ou 
trois cent mille , et cette dernière amende eût été à peu 
près équivalente à une confiscation générale de ses biens. 
Les stratèges nommés à sa place à l'élection suivante 



1 Eschine, c. Timarch., Schol. déjà cité. 

2 Plularq., Vit. Pericl. 



CHAPITRE XIII. 433 

furent Hagnôn et Kléopompos. C'est ainsi que le pouvoir 
sortit de ses mains après plus d'un tiers de siècle d'une 
administration la plus glorieuse qui fut jamais; adminis- 
tration admirable et presque irréprochable sans la tache 
originelle qui justifie sa fin. Ce pouvoir dont il avait 
fait un si bel usage , lui aussi se l'était procuré par les 
mêmes moyens qui servirent à le lui ôter ; il subit à son 
tour ce qu'il avait fait subir à Kimôn et à Thoukydidès. 
Il rentra donc dans la vie privée; mais la vie privée 
n'était pas moins triste pour lui en ce moment que la 
vie publique. La peste désolait sa famille. Il vit périr 
ainsi son fils aîné Xanthippos, le mauvais sujet ; mais en 
même temps il perdit sa sœur, plusieurs de ses parents 
et de ses amis, de ceux-là surtout qui étaient comme 
ses lieutenants, les compagnons de son œuvre, qui por- 
taient pour lui la parole dans les circonstances ordinaires, 
afin qu'il ne perdît pas son prestige sur le peuple blasé 
par de trop fréquentes harangues. Enfin le fléau frappa 
Paralos, le dernier de ses fils légitimes. Jusque-là tous les 
malheurs qui Pavaient atteint comme homme politique et 
comme homme privé n'avaient pu ébranler son courage 
ni fléchir sa fermeté d'âme. Même en cette suprême 
douleur il voulut se roidir et il assista aux préparatifs 
des funérailles en conservant ce masque de dignité sereine 
et impassible qui ne le quittait point ; mais, lorsqu'au 
moment du départ pour le bûcher, il voulut poser la 
couronne de fleurs sur la tête de son enfant mort , « la 
« douleur le força quand il le vit au visage , de manière 
« qu'il se prit soudain à escrier tout haut et espandit sur 
« l'heure une grande quantité de larmes , ce qu'il n'avoit 

PLRICLÈS. — T. I. 23 



434 SIÈCLE DE PÉRICLËS. 

<( jamais fait en toute sa vie f . » Depuis lors il se ren- 
ferma dans sa maison , abîmé dans son chagrin et ne 
voulant plus prendre part aux affaires de l'État. 

Pendant ce temps Hagnôn, son successeur, désireux de 
se signaler par un coup d'éclat et de montrer qu'il était 
capable de mener la guerre plus vigoureusement que 
Périclès, prenait le commandement de la flotte que celui- 
ci venait de quitter et l'augmentait de tous les navires 
disponibles. 11 les chargeait de quatre mille hoplites, de 
blé en quantité et de tout ce que les ingénieurs athéniens 
avaient pu construire de formidable en machines de 
siège. Cet appareil, qui ne fut dépassé qu'une fois , lors 
de l'expédition de Sicile, était dirigé contre Potidée 
qu'Hagnôn voulait prendre de vive force. Le siège de cette 
ville durait depuis trois ans et paralysait une importante 
partie des forces dont Athènes avait tant besoin ; cepen- 
dant, sans quVson propre danger lui fit lâcher prise, elle 
le poursuivait avec une opiniâtreté qui n'avait d'égale 
que celle de la défense. Gomme les assiégés n'avaient 
point de quartier à attendre , personne ne faiblissait, et 
devant cette énergie désespérée , comme aussi devant la 
hauteur et la force des murs , les machines d'Hagnôn fu- 
rent impuissantes. Bientôt la peste se mit dans son armée 
et y exerça d'horribles ravages. Il s'obstina en vain, car 
il tremblait en pensant qu'au retour il allait avoir à 
rendre compte de mille talents inutilement dépensés et 
de mille citoyens tués ou enlevés par la peste ; mais enfin 
il fallut céder à la nécessité et il rentra à Athènes , ne 

1 Plut., Périel, trad. Amyot. 



CHAPITRE XIII. 435 

laissant autour de la ville que l'ancienne armée envoyée 
par Périclès, pour continuer le blocus. 

Heureusement pour lui, le peuple ne pensait plus ni à 
la guerre, ni à la politique ; il était tout entier au fléau 
qui le décimait. La peste avait acquis une effrayante 
intensité et la ville était plongée dans une terreur pro- 
fonde. Ce n'était partout que scènes horribles : les uns 
mouraient abandonnés par crainte de la contagion, les 
autres entraînaient avec eux ceux qui avaient osé les 
soigner. Les lieux où s'étaient entassés sous des tentes 
les habitants de la campagne étaient surtout affreux à 
voir; les morts et les mourants y étaient réellement 
amoncelés. Enfin , et c'était là pour les Athéniens le 
signe du bouleversement le plus complet de toutes les 
idées reçues , les rites ordinaires des sépultures étaient 
abandonnés ; on se débarrassait de ses morts comme on 
pouvait en les jetant sur des bûchers où brûlaient d'autres 
morts. Les chiffres mieux que toute autre chose donnent 
idée de la violence de l'épidémie. Sur les douze cents che- 
valiers inscrits au rôle , trois cents périrent ; et quatre 
mille cinq cents hoplites sur les treize mille qu'ils étaient. 
Comme toujours le reste de la population, citoyens pau- 
vres, métèques et esclaves, eurent encore plus à souffrir, 
et la proportion de leurs morts fut bien plus grande ' . 
On peut en conclure que beaucoup plus du tiers des 
habitants furent enlevés. 

Les plus fermes étaient démoralisés par cette mortalité 
inouïe, au point que bientôt la ville entière offrit un sin- 



Thucydide. 

28. 



436 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

gulier spectacle. La plupart des citoyens se préparaient 
à la mort chacun à sa façon : les uns, les croyants, les 
initiés aux mystères, par la prière et les sacrifices aux 
dieux ; les autres en faisant leur possible pour employer 
joyeusement leurs derniers jours. Ceux-ci poussèrent 
même les choses très-loin et il se produisit de graves 
désordres. Dans le trouble général et devant le désir de 
quitter la ville pour fuir la contagion, le sentiment de 
l'honneur national s'affaiblit. La crainte avait glacé l'é- 
loquence belliqueuse des orateurs; la fière démocratie 
s'humilia et envoya à Sparte pour implorer la paix. 

Là s'arrêta la faiblesse : la paix demandée fut repoussée ; 
Sparte pensait sans doute que la détresse allait livrer sa 
rivale à sa merci; mais ce refus fit rentrer les Athéniens 
en eux-mêmes. Ils comprirent qu'il fallait vaincre ou voir 
Athènes déchoir au rang d'une cité de second ordre, et 
ils se rappelèrent ces mots du serment des éphèbes, ser- 
ment solennel que chacun d'eux avait prêté en se faisant 
inscrire au registre lexiarchique des hommes faits : « Je 
ne laisserai point s'amoindrir ma patrie, mais je l'agran- 
dirai. » Toute terreur indigne fut oubliée et l'on ne pensa 
plus qu'à combattre. En même temps on se demanda 
quel chef était capable de diriger cette lutte suprême. 
Hagnôn, Kléopompos et les autres généraux du parti po- 
pulaire venaient de prouver devant Potidée qu'ils étaient 
au moins imprudents sinon incapables. Une même idée, 
un même repentir, vinrent en même temps à tous : le nom 
de Périclès sortit de toutes les bouches. 

Aussitôt quelques amis vont l'arracher à la retraite d'où 
il ne voulait plus sortir et il reparaît sur le bêma aux ac- 



CHAPITRE XIII. 437 

clamations de la foule qui l'écoute avec avidité exposer 
de nouveau les ressources d'Athènes et annoncer son 
triomphe, parce qu'elle sent instinctivement que ce ne 
sont plus là les déclamations et les vaines bravades des 
orateurs de la démagogie. L'espoir du patriotisme athé- 
nien se confie en lui de nouveau et sa faveur renaît plus 
grande qu'elle n'avait jamais été avant sa disgrâce. 

Nous avons dit qu'il venait de perdre ses enfants lé- 
gitimes. Indépendamment de la douleur naturelle du père, 
il y avait là pour l'Athénien, pour Feupatride surtout, un 
sujet de profond chagrin. Il lui fallait mourir en laissant 
sa maison anonyme , olxoç àvwvupç , c'est-à-dire sans 
héritiers pour porter alternativement le nom de Xan- 
thippos, le vainqueur de Mykalé, et le sien ; sa résidence 
de famille déserte , o r y.o; ££epu'(touaa ; et les autels hérédi- 
taires, iraTptooi ffàpoi, confiés à des mains étrangères; 
mourir sans que personne restât après lui pour prendre 
soin de ses funérailles, pour accomplir sur sa tombe aux 
anniversaires les cérémonies prescrites par la religion et 
la bienséance '; mourir sans avoir un héritier de sa 
fortune et de sa gloire. 

Il avait bien un fils d'Aspasia; mais ce fils ne pouvait 
être considéré comme légitime, être citoyen ni hériter 
d'un citoyen ; tous le savaient fils de la Milésienne, il ne 
pouvait être présenté sous serment aux phratores pour 
être inscrit au registre de la phratrie comme fils d'un 
Athénien et d'une citoyenne; il était nothos, il ne pouvait 
recevoir de la succession de Périclès que mille drachmes 

1 Ta voui.6u.eva. 



438 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

au plus ; toute sa vie il devait payer l'impôt des métèques, 
et si par malheur il tentait de se faire passer pour citoyen, 
tout Athénien avait le droit de le traduire devant les no- 
thodiki à la séance spéciale qu'ils tenaient pour cela le 
dernier jour de chaque mois. A l'occasion d'une distri- 
bution de blé aux citoyens pauvres, Périclès lui-même 
avait fait exécuter récemment la loi barbare promulguée 
contre les usurpateurs du nom de citoyen, et plus de 5,000 
métèques convaincus avaient été vendus comme esclaves . 
Cependant, dans cette circonstance, pour marquer son 
amour à Périclès, le peuple voulut se départir en sa faveur 
de sa sévérité jalouse : il autorisa spontanément l'inscrip- 
tion du fils d'Aspasia comme fils légitime de Périclès dont 
il prit le nom, éclatant témoignage de reconnaissance 
pour les services rendus et attendus, ainsi que de repentir 
de l'injustice qu'avait subie le grand citoyen. 

La guerre reprit donc de part et d'autre avec une nou- 
velle ardeur et une cruauté qui témoigne de l'exaspération 
des deux partis; car les Lacédémoniens mettaient à mort 
tous les Athéniens et alliés d'Athènes, marchands ou au- 
tres, qu'ils prenaient en mer autour du Péloponnèse. Et 
par contre les Athéniens firent périr une ambassade tout 
entière composée de cinq ou six personnages de Lacé- 
démone et de Corinthe. Aristeus en faisait partie. Ils 
s'en allaient, par laThessalie, la Thrace, l'Hellespont, à la 
cour du roi de Perse solliciter des secours et avaient 
cherché chemin faisant à entraîner dans leur parti le 
roi thrace Sitalkès. Arrêtés au moment de s'embarquer 
par les ordres de Sadokos, fils de Sitalkès, naturalisé ci- 
toyen d'Athènes, ils furent livrés aux Athéniens, mis à 



CHAPITRE XIII. 439 

mort, et leurs corps furent jetés dans les pharanges. 

Les premiers événements de la guerre furent favorables 
aux Athéniens et justifièrent les mesures de Périclès. De 
même que la paix rejetée par les Lacédémoniens avait 
montré qu'il n'était pas seul auteur de la guerre, la red- 
dition de Potidée prouva qu'en voulant prendre cette 
ville par la famine, il avait agi très-sagement et Hagnôn 
très-follement en voulant la prendre d'assaut. Après 
avoir tenu bon jusqu'à être réduits par la faim à se 
manger les uns les autres, les assiégés proposèrent de 
livrer la ville à condition qu'on les laisserait sortir sains 
et saufs, emportant, les hommes un habit, les femmes 
deux, et de quoi pourvoir^ à leurs premiers besoins. Les 
généraux athéniens, dont la peste continuait à épuiser 
l'armée, s'estimèrent heureux d'accepter ces conditions. 
Les Potidéates se retirèrent dans la Chalcidique et une 
colonie de mille Athéniens fut établie à Potidée. 

Cette année les Péloponnésiens ne ravagèrent point l'At- 
tique; ils allèrent, toujours sous le commandement d'Ar- 
chidamos, mettre le siège devant Platée avec les Thébains. 
Un premier conflit avait déjà eu lieu deux ans auparavant 
entre ces derniers et les Platéens. Ceux-ci, les plus voi- 
sins et les plus chers alliés des Athéniens, ceux qui avaient 
partagé avec eux la gloire de Marathon, étaient comme 
tous les autres Etats de la Grèce divisés en démocrates et 
en partisans de l'oligarchie. Ces derniers, les moins nom- 
breux de beaucoup, pensèrent que s'ils étaient soutenus 
ils pourraient faire passer la ville de l'alliance démocra- 
tique d'Athènes à l'alliance aristocratique de Thèbes. Ils 
s'entendirent donc avec lesBéotarques, et, à l'entrée delà 



440 SIÈCLE DE PERICLÉS. 

nuit, ils ouvrirent une porte à trois cents Thébains qui 
vinrent se ranger sur l'Agora. Forts de cet appui, ils pro- 
clamèrent un changement de gouvernement et d'alliance. 
Les Platéens, croyant leur ville occupée par des forces 
supérieures, n'osèrent d'abord pas remuer; mais bientôt, 
connaissant la vérité, ils prirent les armes, fermèrent les 
portes de la ville et tombèrent sur les Thébains dont les 
uns furent tués, les autres pris. Platée n'est qu'à trois 
lieues de Thèbes. Un renfort était parti quelques heures 
après le premier détachement pour le soutenir. Lorsque 
ces derniers venus connurent ce qui était arrivé, ils vou- 
lurent d'abord s'emparer de tous les Platéens qui habi- 
taient hors les murs pour s'en faire des otages ; mais ceux 
de la ville leur firent signifier par un héraut que tous les 
prisonniers allaient être immédiatement mis à mort si les 
Thébains ne quittaient pas sur-le-champ le territoire de 
Platée. 

Suivant Thucydide, les Platéens après le départ des 
Thébains auraient prétendu n'avoir pris aucun engage- 
ment et, après avoir fait rentrer tous leurs concitoyens 
dans la ville, auraient massacré les prisonniers. — Dio- 
dore de Sicile, probablement d'après Éphore qu'il cite 
quelques lignes plus haut, dit simplement que les Thé- 
bains s'éloignèrent et que les Platéens leur rendirent leurs 
prisonniers conformément à la convention. Je le croirais 
volontiers parce que l'affaire en resta là pour le moment, 
que le siège de Platée n'eut lieu que deux ans après, et 
que, dans les pourparlers qui le précédèrent et que 
Thucydide nous a transmis, il n'est aucunement ques- 
tion de cette odieuse violation du droit des gens qui au- 



CHAPITRE XIII. 441 

rait été le principal grief des alliés si elle eut eu lieu. 

Quelque ressentiment qu'aient pu conserver les Thé- 
bains de cette aventure, les propositions d'accommode- 
ment faites aux Platéens par Archidamos furent très- 
modérées. Les alliés ne demandaient pas même aux 
Platéens d'entrer dans leur parti, mais seulement de 
garder la neutralité, et sur leur réponse qu'il leur était 
impossible de rester neutres et de faire respecter cette 
neutralité par des voisins aussi puissants que les Thébains 
et les Athéniens, le roi de Sparte leur fit la singulière 
proposition de prendre en dépôt, pour toute la durée de 
la guerre, la ville, les maisons, les terres des Platéens 
qui se retireraient où ils voudraient. A la paix les Spar- 
tiates s'engageaient à les leur rendre en bon état de ré- 
paration et de culture. Les Platéens ne voulurent point 
abandonner leurs alliés; aussi bien ils n'eussent pas pu 
le faire impunément, car, informés d'avance du danger 
qui les menaçait, ils avaient mis en sûreté à Athènes leurs 
femmes, leurs enfants et ce qu'ils avaient de plus précieux. 
Il n'y avait plus dans Platée que quatre cents guerriers 
platéens, quatre-vingts hoplites athéniens et cent vingt- 
cinq femmes esclaves pour faire le pain. Tous étaient 
prêts à défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité. 

11 faut lire dans Thucydide la curieuse description des 
opérations du siège. Les alliés commencèrent par entourer 
la ville de palissades, afin que personne n'en pût sortir 
dorénavant; après quoi ils se prirent à construire avec 
des troncs d'arbre et de la terre un ouvrage qui devait 
dominer le mur de la ville et leur permettre de des- 
cendre dessus. Ils passèrent soixante-dix jours à ce tra- 



442 SIÈCLE DE PÉR1CLÈS. 

vail et soixante-dix nuits, car les travailleurs se relayaient. 
De leur côté les Platéens commencèrent par surélever leur 
mur avec du bois et des briques aussi haut qu'ils purent 
le faire sans danger d'écroulement ; ensuite ils y pratiquè- 
rent des ouvertures par lesquelles ils soutiraient les terres 
de l'agger ennemi ; mais les alliés obvièrent à cela en ren- 
fermant leurs terres dans des paniers de roseau. Alors 
les Platéens creusèrent des mines par-dessous leurs murs 
jusque sous le travail de l'ennemi pour y déterminer des 
écroulements. Ils parvinrent ainsi à retarder les travaux, 
mais non à les arrêter; l'agger montait toujours. Ils pri- 
rent le parti de construire en face un autre mur intérieur 
en forme de fera cheval, de façon que, le premier mur 
pris, les assaillants se trouvassent précisément au même 
point qu'au commencement du siège. Ceux-ci essayèrent 
alors des machines et approchèrent les béliers; les Pla- 
téens leur opposèrent d'autres machines appelées loups. 
C'étaient d'énormes madriers suspendus en travers par 
des chaînes; lorsque le bélier était lancé contre le mur, 
le loup précipité sur sa tête la brisait. Parfois aussi les 
assiégés, lançant autour de la tête un lacet de corde, l'en- 
levaient tout à coup dans leurs murs au grand désappoin- 
tement des assiégeants. Ceux-ci se lassèrent enfin et ten- 
tèrent un dernier moyen, c'était de mettre le feu à la ville, 
ou plutôt, peut-être, de calciner les pierres, le bois et la 
terre des murailles pour en détruire la cohésion et la 

A. 

stabilité. Pour cela ils apportèrent du mont Kithérôn une 
prodigieuse quantité de fagots qu'ils jetèrent entre leur 
agger et le mur platéen et aussi entre ce mur et le demi- 
cercle nouvellement construit. L'incendie fut tel que, tant 



CHAPITRE XIII. 443 

qu'il dura, ni assiégeants ni assiégés ne purent approcher 
de cette partie de la ville. — Cependant le résultat cherché 
ne fut pas obtenu et les alliés prirent le parti de convertir 
le siège en blocus. La plus grande partie de l'armée rentra 
dans ses foyers, laissant seulement le nombre d'hommes 
suffisant pour entourer la ville entière d'une muraille 
infranchissable. 

Les Athéniens cependant faisaient face de tout côté 
aux nécessités de la guerre. A peine maîtres de Potidée, 
trois de leurs généraux en étaient partis avec deux mille 
hoplites pour réduire les Chalcidiens et les Bottiéens qui 
dans cette région secondaient de tous leurs efforts les 
ennemis d'Athènes. Cette campagne ne fut pas heureuse; 
Tannée fut obligée de se retirer sur Potidée après avoir 
perdu une bataille, ses trois généraux et quatre cent 
trente hoplites. Il en fut de même d'une autre expédition 
envoyée en Lycie et composée de six vaisseaux sous la 
conduite de Mélésandros. Il était chargé de lever le tribut 
en Carie et en Lycie, de réprimer les corsaires péloponné- 
siens et d'inquiéter le commerce des Phéniciens dans ces 
parages; mais il périt avec la plus grande partie de son 
armée dans une descente à la côte de Lycie. 

Tels furent les revers qu'éprouvèrent cette année les 
Athéniens; ils ne sauraient être comparés à leurs suc- 
cès. Phormiôn, fils d' Asopios, qui s'était déjà fait connaître 
dans la guerre de Potidée, tenait la mer avec vingt vais- 
seaux dans le golfe de Corinthe ; son port de refuge et de 
ravitaillement était Naupacte où les Athéniens avaient 
établi les Messéniens chassés de leur pays, race d'hommes 
intrépides dont les uns, les vieillards, avaient été enfermés 



444 SIÈCLE DE PÉMCLÈS. 

dans Ithome, dont les autres avaient sucé la haine des 
Spartiates avec le lait de leurs mères. La mission de Phor- 
miôn était de bloquer Corinthe et le golfe de Crissa; et 
telle était la crainte inspirée par la marine athénienne 
que nul n'osait tenter d'entrer ou de sortir. Les alliés 
comprenaient bien cependant que tout le désavantage 
de la guerre serait pour eux tant qu'ils ne parviendraient 
point à soutenir la lutte sur mer. Ils se décidèrent donc 
à entreprendre une expédition moitié maritime, moitié 
terrestre, contre les Acarnanes alliés des Athéniens. Cette 
expédition était concertée avec les Ampraciotes, colons 
de Corinthe, les Chaoniens, les Thesprotes et les Mo- 
losses. Il s'agissait de se rendre maîtres de l'Acarnanie, 
des îles de Zacynthe et de Céphallénie, peut-être même 
deNaupacte. Les Péloponnésiens devaient fournir la flotte 
et mille hoplites ; les Ampraciotes, les Chaoniens et les 
Molosses, l'armée de terre. Les mille Lacédémoniens 
commandés par Knémos joignirent à Leucade leurs al- 
liés grecs et barbares et entrèrent par le nord dans l'A- 
carnanie. Ils marchèrent sur Stratos; mais, faute d'en- 
tente entre les Grecs et les barbares, les Stratiens firent 
éprouver à ces derniers un tel échec que Knémos, ne se 
trouvant plus des forces suffisantes pour continuer son 
expédition, retourna à Leucade. 

La flotte péloponnésienne arrivait par le golfe de Co- 
rinthe, forte de quarante-sept vaisseaux ; elle ne pensait 
pas que Phormiôn eut l'audace de l'attaquer avec les 
vingt qu'il commandait; mais à peine celui-ci l'aperçut- 
il qu'il se dirigea sur elle avec l'intention bien évidente 
de combattre. Les Péloponnésiens adoptèrent alors un 



CHAPITRE XIII. 445 

ordre de bataille assez semblable à celui qu'on attribue 
aux troupeaux de bœufs attaqués par des loups, car ils 
se rangèrent en cercle avec les poupes en dedans et les 
proues en dehors de façon à présenter de tout côté à 
l'ennemi l'éperon de leurs navires. Pour comble de mala- 
dresse ils avaient mis au milieu de leur cercle une quan- 
tité de petits navires de transports. 

Phormiôn pensa bien qu'un pareil ordre ne se main- 
tiendrait pas longtemps, et, rangeant ses vaisseaux sur 
une seule ligne, il commença à décrire des cercles au- 
tour de la (lotte péloponnésienne comme s'il eût cherché 
en vain un endroit faible. Sa prévision ne tarda pas à 
se réaliser : un souffle de vent s'éleva qui mit le désordre 
partout. Les vaisseaux, poussés les uns contre les autres, 
se heurtèrent, les équipages inexpérimentés se troublè- 
rent; on tâchait de s'éviter, on se repoussait à coups 
d'avirons, on se disait des injures. La voix des chefs or- 
donnant les manœuvres ne s'entendait plus, et d'ailleurs 
les rames enchevêtrées dans celles des vaisseaux voisins 
ne pouvaient pas les exécuter. A ce moment favorable, 
Phormiôn donne le signal ; du premier choc un des vais- 
seaux qui portait les généraux est coulé bas, la confu- 
sion en est augmentée , et les Athéniens pénètrent de 
toute part dans le cercle , brisant avec leur proue les 
navires péloponnésiens. Bientôt douze vaisseauxsont pris, 
leurs hommes tués ou noyés; la résistance devient im- 
possible et le sauve qui peut général. — Les Péloponné- 
siens s'enfuirent vers Patras et Dymé, puis à Cyllène où 
ils furent rejoints par Knémos. Phormiôn retourna à 
Naupacte après avoir élevé un trophée à Antirrhium et 



446 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

consacré une prise à Poséidon. De là il envoya à 
Athènes annoncer sa victoire et demander des ren- 
forts. 

On fit partir vingt vaisseaux ; mais, retardés par une 
descente en Crète et par des tempêtes, ils arrivèrent trop 
tard pour assister à une deuxième bataille livrée dans les 
mêmes parages. La flotte vaincue n'avait point tardé à 
revenir augmentée des vaisseaux de Knémos et d'un ren- 
fort conduit par plusieurs généraux, entre lesquels était 
Brasidas, le plus énergique des hommes de guerre 
Spartiates. Il y avait en tout soixante-dix-sept vais- 
seaux, quatre contre un vaisseau athénien. Cepen- 
dant Phormiôn et ses équipages s'en effrayèrent mé- 
diocrement, tandis que les Péloponnésiens redoutaient 
tellement les manœuvres des marins d'Athènes qu'ils 
restaient comme attachés à la côte d'Achaïe, près 
Rhium , ville située au milieu du détroit large de sept 
stades qui sert d'entrée au golfe de Corinthe , 
presque en face de Naupacte. Phormiôn voulait attirer 
ses adversaires au large et se tenait en dehors du dé- 
troit afin de pouvoir déployer les ressources de son art ; 
les Péloponnésiens ne bougeaient pas. Les deux flottes res- 
tèrent ainsi longtemps à s'observer; enfin les Péloponné- 
siens se décidèrent à faire une démonstration contre 
Naupacte, alors insuffisamment protégée. Phormiôn, con- 
traint de tout risquer pour défendre des alliés aussi 
précieux que les Messéniens et obligé de traverser le dé- 
troit avec sa flotte sur une seule ligne pour se jeter dans 
la rade de Naupacte, ne put empêcher cette ligne d'être 
coupée dans ce mouvement hasardeux. Les Athéniens 



CHAPITRE XIII. 447 

furent alors en grand danger; neuf de leurs vaisseaux 
pris entre la côte et la flotte ennemie furent obligés de s'é- 
chouer, les hommes de se sauver à la nage et déjà les 
Péloponnésiens égorgeaient les traînards et s'emparaient 
des vaisseaux abandonnés, lorsque les Messéniens vin- 
rent les secourir. Leur infanterie suivait le mouvement 
de Phormiôn sur le rivage qu'il côtoyait; à la vue du 
désastre qui menaçait leurs alliés, ils se jetèrent tout armés 
dans la~mer, montèrent sur quelques-uns des bâtiments 
déjà pris et les arrachèrent par leur intrépidité à ceux 
qui les emmenaient. 

Les onze autres vaisseaux qui étaient parvenus à 
franchir le détroit avaient fui vers la rade de Naupacte; 
vingt vaisseaux du Péloponnèse les poursuivaient à toute 
vitesse, lorsque tout à coup, à l'entrée même de la rade, 
le dernier vaisseau athénien, paraissant près d'être rejoint 
par un vaisseau lacédémonien , décrit rapidement un 
cercle autour d'un navire marchand qui se trouvait là 
par hasard, vient frapper de sa proue par le travers 
celui qui le poursuivait et le coule à fond avec le général 
Spartiate, Timocratès, qui le montait. Au même instant 
tous les autres vaisseaux athéniens virent de bord, s'é- 
lancent contre les Péloponnésiens que la poursuite avait 
dispersés, submergent les uns, prennent les autres, tail- 
lent en pièces les équipages. Le reste des Péloponnésiens 
intimidé regagne Rhium d'Achaïe, et, le soir même, 
l'arrivée du renfort de vingt vaisseaux envoyés d'Athènes 
les détermine à se séparer et à regagner chacun leur 
ville. 

Toutefois Brasidas, Knémos et les autres Spartiates 



448 SIÈCLE DE PÉRICLÈS. 

ne purent se résoudre à rentier chez eux sans chercher 
à rétablir l'honneur de leurs armes par un coup de main 
audacieux. Ils traversèrent à pied l'isthme de Corinthe 
suivis de leurs matelots qui portaient chacun leur rame , 
leur courroie et leur coussin, se rendirent à Nisaee, chan- 
tier des Mégariens, et, montant quarante vaisseaux en 
réparation qu'ils trouvèrent là, ils parurent à l'entrée 
du Pirée. Confiants dans la terreur inspirée par leur 
marine, les Athéniens ne gardaient même pas leur port. 
On juge de leur effroi et du tumulte avec lequel tous 
coururent aux armes pour se porter à l'endroit menacé. 
Mais les Spartiates ne poussèrent pas jusqu'au bout leur 
audacieuse entreprise. Soit qu'ils n'aient pu croire à la 
réussite, soit qu'ils aient redouté le mauvais état de leurs 
vaisseaux, ils se bornèrent à attaquer Salamine. La ville 
fut prise et pillée, la garnison emmenée prisonnière. Là 
se termina la campagne de cette année. 

Périclès put encore jouir du bonheur de voir si clai- 
rement manifestée la supériorité de cette marine qu'il 
avait formée et exercée avec tant de soins. Il put mou- 
rir avec la confiance que la victoire ne tarderait pas à 
se déclarer définitivement pour son pays; car c'est à 
cette époque qu'il disparut de cette scène où depuis 
quarante ans il jouait le principal personnage. Si Ton 
considère la longueur du temps qu'il resta à la tête des 
affaires, ce qu'il lui en fallut pour se faire connaître et 
acquérir de l'influence dans les assemblées, l'âge exigé 
pour en faire partie, on jugera qu'à cette époque il de- 
vait être très-vieux. Les atteintes de la peste achevèrent 
de détruire ses forces. Ce fléau, le plus terrible des en- 



CHAPITRE XIII. 449 

nemis d'Athènes, n'avait point quitté cette malheureuse 
ville; parfois il s'apaisait pour reparaître ensuite avec plus 
de violence. Périclès fut frappe à son tour dans une de 
ces recrudescences; il ne succomba pas immédiatement; 
mais son corps et son âme restèrent également épuisés et 
il dut abandonner les affaires. 

Cependant, si Ton en juge par la dernière scène de sa 
vie à laquelle Plutarque nous fait assister, cette grande 
intelligence ne s'éteignit point complètement avant 
l'heure. L'illustre mourant était couché sur son lit, le 
cou entouré , comme d'un collier, d'une quantité d'a- 
mulettes que la superstition des femmes athéniennes 
avait coutume d'imposer aux malades en danger et qu'il 
montrait en souriant dans ses derniers jours à ceux qui 
lui demandaient des nouvelles de sa santé; ses amis 
l'entouraient, et, dans leur conversation, comme dans une 
oraison funèbre anticipée, ils se répétaient « les grandes 
choses qu'il avait faites avec eux ». Tout à coup cette 
voix vénérée, qu'ils ne croyaient plus entendre , frappa 
encore une fois leurs oreilles : « Vous oubliez, » disait 
Périclès, « vous oubliez ce qu'il y a de plus glorieux 
« pour moi; c'est que tout cela, je l'ai fait sans faire 
« prendre le deuil à un seul citoyen. » 



FIN DU TOME PREMIER. 



PF.IUCLÈS. — T. I. 29 



TABLE DES CHAPITRES 

CONTENUS 

DANS LE PREMIER VOLUME. 



Pages. 

*f Chap. I. PnÉLiMiNAiRE . — Formation de la société athénienne. — Ori- 
gine et théorie des religions helléniques. — Les chefs religieux maî- 
tres absolus. — Réformes de Solon. — Les propriétaires fonciers seuls 
électeurs et éligibles. — Le jury institué. — Les redevances seigneu- 
riales (obrock) abolies. — Réformes de Clisthène. — La phylé et le 
dème , divisions politiques substituées à la phratrie et au génos , divi- 
sions religieuses 1 

Chap. II. — Les olig archistes et les démoc rates. — Procès de Milliadès, 
chef des premiers. — Les euthynes. — Aristeidès et Thémistoklès , 
chefs des deux partis. — Les cinq cents. — La doKimasia , les prytanes, 
l'ecclésia, l'épistate , les proèdres7 les citoyens , les nothi et les mé- 
tœki, l'ostracisme 59 

^Chap. NI. — Sparte. — L es Spar jJales^eXJes L acédémonie ns. — Xes 
esclaves , les hilôtes, les périœki. — L 'oli i^arclïïê"m il i lai re . — Les tooc 
et les hypomeiones. — Les syssitia. — La gérousia et l'éphorie. — 
Les élections. — L'instruction publique. — L'amélioration de la race 

par la sélection et l'éducation des femmes 85 

«vChap. IV. — L'éducation- athénienne. — Les cérémonies de la naissance , 
le baptême , le nom , l'état civil , l'école , le gymnase , les éphèbes et 
leur serment, le service militaire.— Les citoyens, les métœki. —Les 
nothodiki. — L'esclavage , l'exploitation du travail des hommes et de 
la beauté des femmes. — Le travail à la maison et l'apophora. — 
L'enquête par la torture. — Le marché aux esclaves. — L'affranchis- 
sement ( 109 

Cuap. V. — Athènes fortifiée et jointe à la met malgré- Sparte. — Abo- 
lition du cens électoral. — Le sort substitué à l'élection. — Le straté- 
gat, l'archonlat, Kimôn, l'atimia , Elpiniké. — Les Athéniennes , leur 
vie privée , leur position sociale. — Détails de mœurs. — Le mariage 

d'Elpiniké i$j 

Cuap. VI. — Kimôn. — Les proxènes. — Sparte perd 1 hégémonie mari- 



452 TAB LE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME. 

Pages. 

lime. — L'improbité de Thémistoklès. — Sa chute. — Pausanias veut 
renverser l 7 oW^âTrtrtë"*spartiate à l'aide des classes inférieures. — Sa . 
^xuine.. — Les campagnes de Kimôn. — Le temple de Delphes 159 

Ciiap. VIL — Les arts et les lettres. — Le Théséion et la stoa poi- 
kilé. — Mikôn, Polygnote, Phidias . — Les origines du culte dio- 
nysiaque. — Le culte secret et féminin. — Culte public , les ithy- 

^~ -phalles, rèTphalïophores , les satyres. — Le sacrifice du bouc. — Le 

<y(V kômos, les scommata, l'ïambe, la tragédie et la comédie. — Les (£ 
Y s^grancls tragiques et les comiques.' 191 

Chap. VÏÎf 7 — TjerLoJèâ^ - L'Aréopage , sénat conservateur. — Les eupa- 
trides. — Périclès chef des libéraux et Kimôn des conservateurs. — 
Organisation judiciaire. — Les divers degrés de juridiction. — Les 
diaitètes et les dicastes. — La procédure. — Les synégori et les 
logographes. — Les onze, les nomophylaques. — L'apophasis et l'ap- 
pel. — Les délits et les peines. — Le conseil et le dicastère de l'Aréo- 
page. — L'Héliœa, tribunal politique substitué à l'Aréopage. — Op- 
position de Kimôn 225 

Ciiap. IX. — L'insurrection des Hilôtes. — Athènes, sous l'influence de 
Kimôn , secourt Sparte. — Exil de Kimôn. —Guerres. — Bataille de 
Tanagra. — Rappel de Kimôn, ses causes. — Ses nouvelles campa- 
nes. — Sa mort 263 

Ciiap. X. — Thoukydidès , fils de Mélésias , réorganise le parti de la 
réaction et de l'opposition à Périclès. — Guerres. — Invasion. — 
Paix achetée. — Les lettres , les sciences, les arts. — Sophocle ? Eu- 
ripide. — Anaxagoras et Jes savants. — Hérodote. — Les origines de 
la médecine.^— Tes Asclépiades. — Hippocrate, Euryphôn. — Archi- 
tectes , sculpteurs. — Description de l'Acropole 295 

^ Chap. XI. — La guerre de Samos. — Les funérailles publiques. — Périclès 
et Thoukydidès. — Les pratiques religieuses. — Sacrifices humains. 

— Anathéma et oscilla , les rites du sacrifice. — Les distributions de 
viande. — Les processions. — Les Panathénées. — La deisidaimonia. 

— Les goètes. — Les oracles. — La mantiké. — Delphes. — La prê- 
trise. — Le culte des Érynnies. — Le miasma 339 

Chap. XII. — Les savants détestés. — Procès d' Anaxagoras et des autres 
philosophes. — Vie privée de Périclès. — Le culte d'Aphrodite. — - 
Les pornées et les hétaïres. — Aspasia, sa position sociale. — Elle 
professe la rhétorique. — Périclès et Sok ratès, ses élèves. — Sa vie 
privée. — Son enseignement. — Les procès de Phidias 373 

Ciiap. XIII. — La guerre du Péloponnèse. — Ses causes. — Les femmes 
enlevées et le décret contre Mégare. — Premières hostilités. — La 
peste. — La démagogie. — Kléôn. — L'ecclésia périodique. — Le 
triobole et le duobole. — Procès et chute de Périclès. — Revers 
de ses successeurs. — Sa rentrée aux affaires. — Sa mort 399 

fin de la table du premier volume. 



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